Banq., 210 A, B
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'aMITIE 93
coucher une âme, c'est-à-dire d'assister à l'éclosion des beaux sentiments renfermés en elle, on a dû jeter dans cette âme la semence « des beaux discours », faire naître et germer ces sentiments. L'accouchement n'est donc pas proprement l'éducation, mais son résultat final; il en est le terme, il n'en est pas l'origine et le principe. L'enseignement a une vertu efficace, c'est-à-dire que le maître ajoute à ce que le disciple apporte : il est plus que l'accouchement, il est la génération des esprits.
Mais la génération ne va pas sans l'amour. L'enseignement est donc la sympathie des cœurs en môme temps que l'accord des esprits. Il suppose entre le maître et le disciple un attrait réciproque. En outre le maître ne peut instruire que les belles âmes ou, comme dit Platon, la fécondité morale ne s'exerce que dans la beauté.
Enfin l'amour irascible, comme l'amour terrestre, enveloppe le désir de l'immortalité. Si on se rend immortel en laissant des enfants, on s'acquiert parla vertu une immortalité plus haute, comme Alceste, Achille et Codrus. Les philosophes, les législateurs et, en général, tous les êtres doués de fécondité morale, laissent après eux des hommes, qui s'inspirent de leur enseignement et de leurs vertus; ils s'assurent la célébrité la plus lointaine et l'immortalité la plus glorieuse.
Considéré dans son ascension morale, l'amour irascible confine, d'une part, à l'amour concupiscible, rejoint, de l'autre, l'amour intelligible. Il évolue, en effet, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances et de celles-ci à la connaissance du beau lui-même, tel qu'il est en soi.
A tous ses degrés, l'amour est le désir de l'immortalité, ou mieux de l'éternité. Au terme de son évolution, il entre en possession de la vie éternelle, il est le retour de l'âme à cette vie antéterrestre, où il lui était donné de contempler les essences et dont il a ici-bas la réminiscence.
On peut maintenant comprendre la place que tient l'amitié dans la théorie platonicienne de l'amour.
L'amitié n'est point un degré ni une forme de l'amour. On peut, à la rigueur, concevoir l'amour en dehors de l'amitié. En effet, il a une fin impersonnelle qui est la beauté en soi. S'il nous était donné d'atteindre cette fin, de nous reposer dans la contemplation des essences éternelles, notre bonheur serait partait, nous nous suffirions à nous-mêmes, nous n'aurions plus besoin d'amis. L'amour n'implique donc pas l'amitié.
Pourtant il ne l'exclut pas non plus. Si l'amitié ne trouve pas place dans l'amour absolu, elle est une des voies qui conduit à cet amour, bien plus, une condition du développement de l'amour.
Tout amour est expansion, et d'abord expansion individuelle. Aimer, c'est développer les puissances de son àme, réaliser la plénitude de son être propre. Mais il n'y a pas d'expansion purement individuelle. Notre perfection intérieure même n'est pas notre œuvre. Nos maîtres déposent en nous le germe des vertus que nous développons. La société de nos semblables est donc pour nous un besoin. C'est aussi en les aimant que nous nous formons à l'amour absolu, ayant le Bien pou;- objet. L'amitié est un intermédiaire entre l'amour-propre cl l'amour intelligible. Elle nous détache de nous-mêmes, elle nous enseigne le désintéressement; elle prépare ainsi en nous l'avènement de l'amour, qui s'attache à une réalité impersonnelle et idéale. Elle est à l'amour intelligible ce qu'est l'étude des mathématiques à la philosophie : une initiation. ïJe nous-mêmes nous ne saurions nous élever à l'amour du Bien : il nous faut faire par l'amitié l'apprentissage de cet amour; il nous faut aussi, pour soutenir l'élan de notre cœur, l'appui de nos semblables et leur exemple. Ainsi donc l'amitié fait déjà pressentir l'amour absolu; elle l'évoque, elie l'annonce, puis s'efface devant lui.
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'àMITIÉ 95.
L'amitié joue dans les théories de Platon un rôle accessoire et provisoire. La raison en est que ces théories ont le caractère philosophique, sont des vues d'ensemble sur l'amour et ne se laissent pas enfermer dans le cadre étroit d'une monographie de l'amitié. Platon étudie moins l'amitié en elle-môme que dans son rapport avec les autres affections. Avant de rechercher à quelle forme particulière d'amour on donne le nom d'amitié, il se demande quel est le véritable amour. Aime-t-on les personnes ou les choses qu'on ne recherche pas pour elles-mêmes et, par exemple, aime-t-on la médecine qu'on recherche uniquement en vue de la santé ? Non, le véritable amour est, par exemple, celui du père pour son fils. Le père, en effet, ne considère pas son fils comme un bien, qui lui en procure d'autres plus grands, mais comme le bien, auquel il sacrifie tous les autres, incomparablement moindres. Ainsi tout amour relatif ou subordonné à un autre amour est vain ; il n'y a qu'un amour véritable, c'est l'amour absolu. Maisr quoiqu'il arrive à Platon de citer comme exemple d'amour absolu l'amitié paternelle, il est clair que l'amitié (et par là j'entends l'amour qui s'attache aux personnes) est toujours à ses yeux relative. En effet, on n'aime pas une personne pour elle-même, mais pour le bien qui est en elle, et, en l'aimant, on se propose encore une fin étrangère à l'amour même, qui est de contribuer à son perfectionnement moral, ou au contraire de s'appuyer sur elle pour devenir soi-même meilleur.
Ainsi donc le Bien seul est aimé pour lui-même et les personnes ne sont aimées qu'en vue du Bien. Aussi l'amitié est-elle un amour imparfait. L'idée d'imperfection est d'ailleurs impliquée clans le mot amitié, lequel veut désir, privation, besoin. Aimer, c'est aspirer au bien, ce n'est pas le posséder. L'amitié est deux fois relative : elle l'est en tant qu'amour, car tout amour enveloppe la relation de deux termes, un sujet et un objet, et en tant qu'amour
particulier, car l'objet propre de l'amitié n'est pas le Bien en soi, mais un bien relatif et subordonné.
Platon, dans le Lysis, déclare l'amitié inconcevable. Elle l'est en effet, d'abord si on la considère en elle-même, sans la rapporter à sa fin, ensuite, si on ne rattache pas sa fin immédiate à une fin absolue. Puisqu'il n'y a qu'un amour, l'amour absolu, l'amitié ou toute autre affection doit être une participation ou un acheminement à cet amour. L'objet de l'amour, c'est le Bien. A vrai dire, il y a plusieurs espèces de bien ou plusieurs degrés dans le Bien; de là, les espèces ou degrés de l'amour. Mais les biens inférieurs ne donnent point satisfaction à l'âme; le bonheur n'est que dans la contemplation du Bien en soi. Dès lors tout amour, qui s'attache à une forme relative du bien, lorsqu'il a atteint son objet, aspire à un bien plus élevé et tend à se transformer en un autre amour. L'âme s'élève ainsi de degrés en degrés jusqu'à l'absolu. La diversité des amours étant ainsi ramenée à l'unité, un amour ne peut être détaché des autres, et c'est pourquoi l'amitié ne peut être étudiée à part. Il a fallu la replacer dans la dialectique des sentiments, et par là même lui assigner une valeur relative et un rôle effacé.
On aura remarqué l'analogie qui existe entre les doctrines platonicienne et chrétienne. Le détachement à l'égard des personnes est impliqué dans toute doctrine qui assigne à l'amour une fin ou un objet absolu.