Éth. Nie, 1155 A
Dugas. Amitié. 7
de personnes et même l'amitié absolument parfaite, celle qu'Aristote appelle un « excès » d'amour, ne peut exister qu'entre deux êtres. Contrairement à ce que dit Platon, les sentiments évoluent donc de l'universel au particulier. L'amitié n'est point un sentiment vague et impersonnel; elle est l'attachement qui lie une personne déterminée à une autre. Ce que Platon appelle l'amour le plus élevé et le plus fort, à savoir l'amour qui a pour objet l'universel, Aristote l'appelle le moindre amour, et il est le moindre en effet, en qualité comme en intensité.
En raison de ce point de vue fondamental, de cette prédominance accordée à l'individuel sur l'universel dans l'amour, la psychologie péripatéticienne de l'amitié présentera à la fois plus d'ampleur et de précision que celle de Platon. Elle traitera de l'amitié considérée : i° dans son évolution et à tous ses degrés, 2° dans ses espèces, 3° dans ses rapports avec l'amour-propre.
§ I. — Évolution de ï amitié.
La méthode d'Aristote est la dialectique retournée. Tandis que, pour Platon, l'amitié ou toute autre alîection perd, en se développant, ses caractères distinctifs, s'universalise et se simplifie, pour Aristote, elle devient plus définie et plus complexe. A son plus bas degré, l'amour s'adresse indistinctement aux personnes et aux choses; puis il se différencie, se précise; il devient, d'une part, l'amour pour les choses, (îpîXviffiç), de l'autre, l'amour pour les personnes ou l'amitié (cptX(a). Ces deux affections ne diffèrent pas seulement par leur objet, mais aussi en nature et en degré. On ne peut aimer les choses d'une manière absolue, c'est-à-dire pour elles-mêmes et comme fins. L'intérêt qu'elles inspirent est toujours indirect; le soin qu'on en prend vise seulement leur emploi. Le sentiment qu'on éprouve pour les êtres inanimés est à peine de
l'amour; en tout cas, il est au-dessous de l'amitié. En effet, l'amitié n'existe qu'à deux conditions : c'est qu'on veuille du bien à celui qu'on aime et qu'on soit aimé de lui en retour. Dans l'amour pour les choses aucune de ces conditions n'est remplie l.
Ainsi, l'amour comporte deux formes et deux degrés : l'amour pour les choses et l'amour pour les personnes ou l'amitié. L'amitié, à son tour, a bien des espèces et des nuances. Suivons-la dans son évolution ; étudions-la à tous ses degrés,
L'amitié commence par la bienveillance (euvota). A ne la considérer que du point de vue de la qualité, la bienveillance est la plus haute de nos affections : elle consiste à « vouloir du bien » aux autres, à les aimer pour euxmêmes ; il n'entre point en elle de calcul égoïste ; elle s'inspire de motifs élevés ; c'est en raison de leurs vertus et, par exemple, de leur courage, qu'on éprouve pour les hommes de la sympathie. Par les dispositions bienveillantes, il faut donc entendre les sentiments de la pureami-
1. Pour qu'on put éprouver de l'amitié pour les choses, il faudrait qu'on s'intéressât directement à elles, ce qu'Aristote déclare impossible. Un ingénieux écrivain soutient au contraire qu'on éprouve pour les choses de la sympathie. « Si vous avez jamais voyagé à pied, n'avez-vous point senti naître en vous et croître, avec les journées et les services, cette affection pour le sac. qui préserve vos hardes, pour le bâton, si simple soit-il, qui a aidé votre marche et soutenu vos pas ? Au milieu des étrangers, ce bâton n'est-il pas un peu votre ami, au sein des solitudes, voire compagnie ? N'ètes-vous pas sensible aux preuves de force ou d'utilité qu'il vous donne, aux dommages successifs qui vous font prévoir sa fin prochaine, et ne vous est-il point arrivé, au moment de vous en séparer, de le jeter sous l'ombrage caché de quelque fouillis, plutôt que de l'abandonner aux outrages de la grande route. Si vous disiez : « non... non, jamais ! » à grand regret, cher lecteur, je verrais se perdre un petit grain de cette sympathie qui m'attire vers vous. » (Tôppfek, Réflexions et menus propos, p. 37.) Aristote dirait qu'aimer ainsi les choses, c'est les animer, les personnifier; dans un tel sentiment il entre de la fiction, fiction poétique ou naïve ; on cède ou on se prête à une illusion.
tié. Moralement la bienveillance ne se distingue pas de l'amitié. Mais psychologiquement elle est d'une autre nature : elle est vaine et sans effet ; on l'appellerait bien « une amitié qui n'agit pas ». Elle consistée vouloir du bien aux aubes, sans rien faire pour eux et, par exemple, à former des vœux pour des combattants sans leur venir en aide. Elle est si peu résolue à agir qu'elle consent à rester ignorée. On pourra éprouver de la bienveillance pour des personnes qu'on n'a jamais vues, dont on a seulement entendu dire du bien, comme le Grand Roi ; on leur voudra, alors du bien, mais on ne voudra ni vivre avec elles, ni leur faire du bien, on ne leur fera môme pas connaître les sentiments qu'on a pour elles. La bienveillance n'a donc « ni ardeur ni élan ». Elle est soudaine, passagère et superficielle. C'est un sentiment de belle qualité, mais faible, voisin de l'indifférence et de nulle portée.
Elle a ceci de commun avec l'amour pour les choses, qu'elle est et consent à être ignorée de ceux qui en sont l'objet. Elle lui est imcomparablement supérieure au point de vue moral, puisqu'elle est désintéressée, tandis qu'on n'aime les choses que par rapport à soi et pour l'usage qu'on en retire. Mais, psychologiquement, il y a delà bienveillance à l'amour pour les choses, la distance de la velléité à l'effort, des vœux stériles à l'action énergique, des aspirations vagues aux désirs. L'amour des choses est aussi plus réfléchi que la bienveillance ; c'est à première vue qu'on éprouve pour autrui de la bienveillance, tandis qu'il entre de l'habitude dans l'amour pour les choses.
Enfin, la bienveillance n'est pas l'amitié, mais le commencement de l'amitié. On ne peut être ami sans être bienveillant, mais on peut être bienveillant sans être ami. Le passage de la bienveillance à l'amitié est celui de l'intention à l'acte; il se produit avec le temps et sous l'influence de l'habitude. Il y a seulement amitié, quand on prend la résolution de faire à celui pour qui on éprouve
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'âMITIÉ 101
de la bienveillance tout le bien qu'on peut lui faire. Enfin le caractère essentiel de l'amitié, c'est d'être « une réciprocité d'affection » (àvricp{X»]<Tiç). Or la bienveillance n'est point partagée par celui qui en est l'objet, n'est pas même connue ou soupçonnée de lui. L'amitié se définira donc, non la bienveillance tout court, mais une « bienveillance mutuelle » et qui n'est pas ignorée de celui qui l'inspire *.
§ II. — De V amitié proprement dite.
L'amitié proprement dite comporte deux degrés : elle est une puissance (ëÇtç) 2, avant d'être un acte (ivicyeux). En d'autres termes, il faut distinguer la disposition à aimer de l'amour même. La disposition à l'amitié (cptXla xaô'eljiv ) est quelque chose de plus que la sympathie ou bienveillance : elle est l'appel d'une âme à une autre âme; elle est un sentiment partagé (avT'.cs&ïiGiç) ou qui aspire à l'être . Mais on n'est pas plus ami par le fait qu'on veut l'être, qu'on n'est bien portant parce qu'on désire la santé. Il en est de l'amitié comme des autres vertus morales : pour exercer la libéralité, il faut être riche; de môme, pour pratiquer l'amitié, il faut vivre avec celui dont on est l'ami, lui rendre des services effectifs, lui donner des preuves réelles d'attachement. La simple disposition à l'amitié est donc vaine; elle ressemble plus à la bienveillance qu'à l'amitié.
L'amitié en acte («piXt'a xaT'ivspysiav) consiste dans la vie en commun. « Rien ne convient à l'amitié comme de vivre ensemble. » L'éloignement détruit l'amitié en fait, quoiqu'il laisse subsister la disposition à aimer. Inversement, il suffit que des hommes partagent la même vie pour que
1. Sur Teùvoia, voir Éth. Nie, VIII, II. — IX, v; Grande Mor., II, xii ; Éth. Eud., VII, vu.
2. Sur la distinction de la cptXta xaO'è'Çiv et de la «ptXîa xa-c'èvépfetav, voir Éth. Nie, VIII, v.
l'amitié s'établisse entre eux à quelque degré. La « vie en eommun » n'est pas seulement l'occasion de l'amitié ou sa cause, elle constitue encore son essence, elle est, comme dit Aristote, son acte. Il n'y a pas pour les amants de plus grand plaisir que de se voir, et pour les amis que de vivre ensemble. La vie commune est donc, en même temps que la condition de l'amitié, sa raison d'être ou sa fin. Il n'y a rien à quoi nous soyons plus attachés qu'à la vie et ce qui ajoute au prix de la vie, c'est que nous en partageons les joies avec nos amis. Nous recherchons tous ceux qui ont nos goûts et notre genre de vie. Si nous aimons le jeu, la chasse, nous voulons avoir des compagnons de jeu, de chasse. Si nous aimons la philosophie, nous voulons avoir pour amis ceux qui se livrent à son étude. La vie commune, qui pourrait être recherchée pour les avantages qu'elle procure, ne laisse pas de l'être uniquement pour elle-même. Ainsi ceux qui sont liés par l'intérêt, n'éprouvant pas le besoin d'une fréquentation habituelle, ne sont pas des amis. L'amitié est d'autant plus forte que les amis consentent moins à se quitter. C'est une liaison imparfaite que celle qui se fonde sur le plaisir, parce que le plaisir ne nous rapproche que pour un moment. Les meilleurs amis sont les gens de bien qui n'épuisent jamais le plaisir d'être ensemble. Plus notre vie est pleine, débordante, ce qui revient à dire noble et vraiment humaine, plus nous goûtons l'amitié. En effet, si la vie se réduisait aux fonctions animales, au boire et au manger, elle aurait à peine un caractère social. Qu'importe, en effet, semblet-il, qu'on soit près ou loin les uns des autres, pour manger ou pour boire, surtout si l'on ne parle pas? Et pourtant il est vrai qu'on aime déjà à partager les plaisirs vulgaires de la table. Mais, si l'on s'élève à la vie divine, combien plus n'en goûtera-t-on pas en commun les joies? Si donc l'amitié est la vie commune, elle revêtira autant de formes que la vie a de développements variés. Ainsi, à la vie de
plaisir répondent les amitiés de jeunesse, à la vie de la pensée, les amitiés philosophiques.
S'il est aisé de voir que la vie en commun est la fin de l'amitié, on a peine à comprendre comment elle peut l'être. En effet, «vivre », c'est sentir et penser; en d'autres termes, « la vie, c'est la conscience1 ». Mais la conscience estfermée, impénétrable : chacun vit pour soi et ne peut vivre pour autrui. L'amitié, en demandant qu'une conscience entre dans une autre conscience, se heurte à l'impossible. Toutefois ce n'est là qu'une difficulté de raisonnement, et les faits sont plus simples. En réalité, notre ami est un autre nous-môme; « sentir son ami, c'est donc en quelque sorte se sentir nécessairement soi-même, et se connaître soimême ». L'amitié étend la conscience en dehors des bornes étroites du moi, elle est la mutuelle pénétration des âmes; et comme la conscience, c'est la vie, l'amitié, c'est l'élargissement de la vie. Le mot ouÇïjv a un sens psychologique; la vie commune aboutit à la communion des âmes. Vivre ensemble, c'est la condition matérielle de l'amitié; vivre moralement de la môme vie, être unis de sentiments et de pensées, c'est l'amitié proprement dite. « En effet, le cuÇvjv ne se dit pas des hommes comme des troupeaux et ne signifie pas : être parqués dans le même lieu 2. »
Ainsi entendu, le cruÇ-?jv rentre dans l'àvT'.oiXyictç3 ou réciprocité d'affection. L'avTta-îXr,<j'.ç, c'est l'amitié répondant à l'amitié, c'est un même sentiment ressenti par deux personnes l'une pour l'autre. C'est encore, si l'on veut, le plus haut degré de l'ôfxôvota4 ou accord parfait des cœurs et des volontés. Pour qu'il y ait &vxiyi\r\ai<;, il ne suffit pas qu'on réponde à l'amour par l'amour; il faut qu'à tel amour on réponde par un amour qui soit le même, en nature et en degré. Dès lors,