Sur l'ôpvoia, Éth. Nie, IX, vi
l'amour proprement dit est une amitié imparfaite, parce que l'amant aime la vue de l'aimé, et l'aimé, les hommages de l'amant : il y a bien entre eux échange d'affection, mais l'affection échangée n'estpasde même espèce. Au contraire, deuxpersonnesd'humeurenjouéeéprouventàse trouver ensemble un égal plaisir et la môme espèce de plaisir. L'dcvrtoil-f\a'.ç est donc imparfaite dans un cas, parfaite dans l'autre. Non seulement il faut qu'à tel amour réponde un amour de môme espèce, mais il faut qu'à tant d'amour réponde le même degré d'amour. Il est juste qu'on soit aimé dans la mesure où l'on aime soi-même, et qu'on aime dans la mesure où l'on est aimé. Ainsi s'établit en amitié une égalité rigoureuse : «piXôr^ç ïaÔTviç. Les sentiments éprouvés de part et d'autre sont les mêmes et ont la même force.
Les amis qui s'aiment ainsi du même amour et avec la même ardeur ne se distinguent plus l'un de l'autre. Ayantles mêmes sentiments, ils font une même personne. Leur affection n'est point de la passion, car elle est constante, identique à elle-même; de plus, elle se fonde sur un « choix »,et le choix est un acte réfléchi, qui n'exprime point l'impression du moment, mais l'état permanent ou le caractère de celui qui choisit. En d'autres termes, l'amitié ne dérive pas de l'appétit aveugle (oceç-.;), mais de la volonté, c'està-dire de l'appétit éclairé et réglé parla raison. La volonté seule en effet peut réaliser et maintenir cette exacte concordance de sentiments qu'on appelle l'àvT'.cpOvvictç.
Encore est-il vrai de dire qu'elle y tend, non qu'elle y réussit toujours. L'àvricpiX^tç est un idéal : elle ne se trouve réalisée que dans l'amitié parfaite. On peut même se demander si elle est autre chose qu'une règle posée par la raison. En disant que l'amitié consiste à aimer et à être aimé, et à aimer autant qu'on est aimé et de la même manière, Aristote paraît moins constater un fait qu'énoncer un devoir. Aussi lui arrive-t-il de se contredire. Après avoir défini l'amitié une affection réciproque, il reconnaît
une amitié non payée de retour. C'est que la vérité psychologique n'est pas d'accord avec les théories morales. Ne trouvant pas à s'établir dans les conditions les meilleures ou à l'état parfait, l'amitié triomphe des circonstances; ne recevant rien du dehors, elle tire tout d'ellemême; on aime encore, quand on n'est point aimé, quand on ne l'est pas du moins autant qu'on aime, et l'on dit alors que l'amitié consiste avant tout à aimer.
L'àvTctpt'^TjCtç, c'est le double fait d'aimer et d'être aimé '. Quel est le rapport de ces deux faits? Sont-ils d'égale importance ou l'un est-il subordonné à l'autre ? Suivant Aristote, il n'y aurait point d'amitié sans réciprocité, et pourtant l'amitié parfaite, c'est celle des mères pour leurs enfants, lesquels sont incapables de les connaître et de leur rendre leur amour. De même, l'amitié exigerait qu'on fût aimé autant qu'on aime, et cependant « les bienfaiteurs paraissent aimer leursobligés, plus que les obligés n'aiment leurs bienfaiteurs ». La réciprocité en affection est une règle qu'on n'observe pas toujours. Il y a même du mérite à s'en affranchir. C'est donc, contrairement à ce qui semble résulter de la théorie de ràvTicf.îXy)i7'.ç, qu'il n'importe pas également d'aimer et d'être aimé.
D'après l'opinion vulgaire, ce qui est le plus désirable, c'est d'être aimé (~b cpiÀsTaOa-.). Même la plupart des hommes ne rechercheraient pas tant le plaisir que l'honneur d'être aimés (xo T'.aSaOai). « Être aimé semble bien voisin d'être honoré, ce qui est précisément l'objet des vœux de beaucoup de gens. « Pourtant, c'est une illusion de prendre l'honneur pour fin; l'honneur procure des avantages : par exemple, il est un moyen d'arriver au pouvoir; mais il n'est pas lui-même un avantage. Au contraire, c'est un bien naturel d'être aimé. « Être aimé cause de la joie par
1. Sur les rapports du çtXsîv et du çtXeîuOat, voir Éth. Nie, VIII, vin ; IX, vu. — Éth. Eud., VII, n ; Grande Mor., II, xi.
soi-même; aussi ya-t-illieu de penser que cela vaut mieux que d'être honoré et que l'amitié est recherchée pour ellemême ». En d'autres termes, le cptXeîdôat ayant une valeur absolue, étant un bien ou une fin, ne peut être subordonné au Ttixaaôai, lequel a seulement une valeur relative et n'est qu'un moyen d'obtenir d'autres biens i.
Si le fait d'être aimé, considéré en lui-même et en dehors de l'honneur qui s'y attache, est un bien, ce bien est pourtant inférieur. Il est au pouvoir des choses d'être aimées, comme d'être connues, tandis que c'est le privilège des personnes d'aimer et de connaître : or, l'action en général vaut mieux que la passion. « L'amitié consiste donc à aimer plutôt qu'à être aimé. » « Le propre des amis, c'est d'aimer. » On le prouve par l'exemple des mères. « C'est à aimer qu'elles mettent leur joie; il en est qui donnent leurs enfants à nourrir, et qui les aiment, elles qui les connaissent, sans chercher à être aimées en retour, si la réciprocité est impossible ; on dirait que c'est assez pour elles de les voir heureux et qu'elles les aiment, bien qu'elles ne puissent recevoir d'eux, dont elles sont inconnues, rien de ce qui est dû à une mère. » Si l'amitié peut ainsi se réduire au cpùeïv, c'est que le cp-.Xeîv en est l'élément essentiel. L'amitié est aussi d'autant plus forle qu'elle est plus active. « On s'attache davantage à ce qui a coûté de la peine...; or, recevoir du bien (c'est-à-dire se laisser aimer) ne coûte aucune peine, tandis que faire du bien (ou aimer), c'est prendre de la peine. C'est pourquoi les mères aiment leurs enfants davantage, car elles ont eu plus de peine à les mettre au monde. » La même remarque s'applique aux bienfaiteurs, aux artistes, aux poètes. « Tout artiste aime son œuvre plus qu'il n'en serait aimé, si l'œuvre devenait capable d'aimer. C'est peut-être ce qu'on voit le mieux chez les poètes. Ils aiment en effet