Élh. Nie, IX, vu
de l'autre, que le cptXeïv fait le fond de l'amitié et la constitue tout entière? On n'a pas le droit de lui attribuer une contradiction si forte. Il est plus naturel de supposer qu'il considère tour à tour l'amitié à deux points de vue : au point de vue sociologique et au point de vue psychologique, et qu'il voit en elle tantôt une société, tantôt un sentiment de l'âme humaine. La société d'amis est antérieure à l'affection; elle l'autorise et la fonde; mais l'affection, une fois née, se développe suivant ses lois propres et se maintient en dehors des règles étroites de la société formée. La société devrait s'établir selon la loi dune récipro ité absolue; elle postule r<xvTi<p{X7]<it<r. Il serait juste de compter en amitié. C'est un fait, pourtant, que les amis ne comptent pas. Ainsi l'amitié, d'abord entendue comme un amour qui reçoit autant qu'il donne, se trouve ensuite exclusivement ramenée à l'amour généreux, qui donne sans compter et môme sans recevoir. Sa plus haute expression est le désintéressement.
§ III. — L'objet de l'amitié. — Les différentes espèces d'amitié.
La psychologie antique est toujours objective; ainsi, elle analyse moins l'amitié qu'elle ne détermine sa fin : elle la considère sans doute comme un sentiment original et indique ses traits distinctifs, mais elle la rapporte avant tout à un objet déterminé. Aristote, comme Platon, définit l'amitié par la fin ou le bien qu'elle poursuit. Mais, de même qu'il choisit mieux que son maître les caractères distinctifs de l'amitié, il lui assigne aussi une fin plus précise. Suivant lui, l'amitié a son objet propre, qui n'est pas le bien en général, mais une forme particulière du bien, qui n'est pas non plus le bien en soi, mais le bien relatif à chacun. En outre, Aristote distingue plusieurs espèces de bien, à chacune desquelles répond une amitié différente.
L'objet de l'amitié ou Y ai niable (tô cptXr,Tov) l se rapproche à la fois du désirable (tô opsxtôv), objet de l'inclination naturelle, et du. préférable (to aîoerov), objet de la volonté réfléchie et libre. « Il meut l'âme par un attrait naturel et réclame de la volonté un libre choix » (Ollé-Laprune). Ses formes essentielles sont : le plaisir, qui s'adresse au désir, et le bien, qui s'adresse à la fois au désir et à la volonté. On range encore Yintérét dans la catégorie de l'aimable, mais l'intérêt n'est pas par lui-môme aimable, il ne l'est qu'en tant qu'il procure le plaisir ou le bien.
Aristote pose, au sujet de l'aimable, une double question : r celle de savoir s'il est le bien en général, le bien en soi, le plaisir en général, le plaisir en soi, ou au contraire, le bien et le plaisir, propres, relatifs à chacun ; 2° celle de savoir si l'aimable est ce qui est simplement bon ou agréable à chacun, ou ce qui non seulement lui est bon ou agréable, mais encore lui parait tel à lui-même. Ces questions se complètent ou plutôt n'en font qu'une. A la première, Aristote répond que l'aimable doit être à la fois le bien en général et le bien pour chacun. En effet, ce qui est le bien au sens absolu ne peut manquer d'être un bien relativement à chacun; pourvu toutefois que par chacun on entende ici, non le premier venu, mais l'homme vertueux (ô (nrouSaïoç), seul juge en fait de bien, comme, en fait de qualités sensibles, de doux, d'amer, de chaud, de froid, sont seuls compétents ceux qui ont des organes sains. Inversement, ce qui est le bien pour l'homme vertueux ne peut manquer d'être le bien au sens absolu ; car l'homme de bien est « en toutes choses comme la règle et la mesure'2». La seconde question offre encore moins de difficultés. Il importe peu de distinguer ce qui est et ce qui paraît le bien. Il ne manquera pas en effet d'arriver que
1. Sur le çiXtjwJv, voir Éth. Nie, VIII, h ; Éth. Eud., VII, n ; Grande Mor., II, xi.