‹ L'amitié antiqueChapitre 92 sur 194 · Êlh. Nie, VIII, m · texte numérisé non relu

Êlh. Nie, VIII, m

l'amitié est encore l'attachement aux personnes, non pour elles-mêmes, mais pour le plaisir ou le profit qu'on retire d'elles. En d'autres termes, il y a une amitié parfaite et des amitiés imparfaites, une amitié véritable et des semblants d'amitié. L'amitié parfaite, c'est celle des bons en tant que bons. Les amitiés imparfaites sont celles qui se fondent sur le plaisir et l'intérêt : elles ne sont amitiés que « par analogie » avec la première et dans la mesure où elles s'en rapprochent. Ce qui distingue celle-ci des autres, c'est qu'elle est un attachement personnel, l'ami y étant aimé pour ce qu'il est par nature et en lui-même, et que les autres sont des liaisons de rencontre, l'ami étant aimé pour ce qu'il est accidentellement et par rapport à nous. On peut voir, en comparant les différentes espèces d'amitié, les conséquences qui sortent de cette importante distinction. L'amitié vertueuse est celle qui a le plus de chances de durée et qui réalise l'entente la plus parfaite. Tandis que l'amitié intéressée et l'amitié selon le plaisir se rompent aisément, l'amitié des bons est durable. Les premières ne survivent pas à la circonstance accidentelle qui les a formées; on se détache de ceux à qui on n'est lié que par Fintérêt ou le plaisir, le jour où on ne les trouve plus agréables ou utiles. Au contraire, l'amitié des bons dure autant qu'eux-mêmes, puisque la vertu, c'est l'homme même. Les bons sont d'ailleurs au-dessus de la calomnie : observant entre eux la justice, ils n'ont pas de sujet de brouilles; en outre, ils ne se lient qu'après s'être éprouvés longtemps. Enfin c'est chez eux seuls que se rencontre l'entière conformité de sentiments. Ils se ressemblent, tandis que ceux qui sont liés par l'intérêt ou le plaisir peuvent être, indifféremment, tous deux bons ou méchants, ou l'un, bon, l'autre, méchant et que même les amis par intérêt diffèrent toujours l'un de l'autre, étant, par exemple, l'un, riche, l'autre, pauvre; l'un, faible, l'autre, puissant. Pour que l'entente soit parfaite entre les amis, il faut, si c'est le

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plaisir qui les rapproche, qu'il vienne de la môme source, et, si c'est l'intérêt, que ce soit le môme intérêt. Or, c'est seulement dans l'amitié vertueuse que le motif d'aimer est des deux côtés le môme. C'est donc dans cette amitié exclusivement que l'entente est parfaite et, pour cette raison, durable.

Si l'amitié vertueuse est l'amitié parfaite, on doit trouver en elle, en dehors des caractères qui lui sont propres, tous les caractères des autres amitiés. « En elle se trouve réuni tout ce qui est requis pour faire des amis. » Elle est la plénitude en môme temps que la perfection de l'amitié; elle est un sentiment fort, profond, autant qu'élevé. Les bons sont ceux qui, pour s'aimer, ont le plus de raisons et les raisons les plus fortes. Ils ont liés en effet par l'intérêt et le plaisir autant que par le bien. De plus, tandis que le charme des amitiés ordinaires s'épuise bientôt, celui de l'amitié vertueuse ne fait que durer ou croître, les bons ne pouvant que rester les mômes ou devenir1 meilleurs. Ils ne peuvent non plus cesser d'être utiles les uns aux autres, car ils s'encouragent au bien. Ainsi les bons s'aiment plus entre eux que ne le font les amis par intérêt ou par plaisir, car ils ont pour se lier, eux aussi, sans préjudice des autres motifs, des motifs d'intérêt et de plaisir, voire de plaisir plus grand, d'intérêt plus sérieux et surtout plus durable \

L'amitié vertueuse a encore un autre caractère : elle est rare. Ouant « aux amis qu'on aime pour eux-mêmes ou pour leur vertu, il n'est pas possible d'en avoir un grand nombre; c'est déjà beaucoup d'en trouver quelques-uns». Par là même que de tels amis sont toujours peu nombreux, ils sont plus ardemment aimés2.

En résumé, suivant que la qualité, pour laquelle ou aime une personne, est en elle par nature (comme la vertu)

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