‹ L'amitié antiqueChapitre 93 sur 194 · Elh. Nie, IX, x · texte numérisé non relu

Elh. Nie, IX, x

Dugas. Amitié.

ou par accident (comme l'agrément ou l'utilité), l'amour qu'on ressentira pour cette personne sera fort ou faible, exclusif ou banal. L'amitié est, par définition, l'attachement à une personne. C'est toujours la personne qu'on aime et qu'on doit aimer; à vrai dire, on s'attache parfois à ce qui se rencontre en elle plutôt qu'à elle-même; l'amour alors dévie, et il perd de sa force en même temps qu'il s'éloigne de sa fin. A proprement parler, il n'y a pas d'amitiés d'espèces différentes; il n'y a qu'une amitié à des degrés divers. La personne aimée l'est avec plus ou moins de force, selon qu'elle l'est plus ou moins pour ellemême. L'originalité de la théorie d'Aristote consiste à soutenir que l'amitié est un attachement d'autant plus personnel qu'il a plus exclusivement le bien pour objet. La personnalité, en effet, réside, selon lui, dans la vertu; le bien n'est pas une qualité abstraite; la vertu, c'est l'homme vertueux.

§ IV. — L'amitié et V amour de soi*.

Suivant Aristote, l'amitié est désintéressée; elleconsiste à aimer bien plus qu'à être aimé, et à aimer les autres pour eux-mêmes. Comment donc se concilie-t-elle avec l'amour-propre ? Ce problème ne se pose pas pour Socrate qui fonde l'amitié sur l'intérêt; il se pose à peine pour Platon, qui croit l'amour du bien antérieur à tout autre amour et en fait sortir également l'amour-propre et l'amitié. Aristote, qui regarde l'amour de soi comme le premier et le plus fort de nos penchants, s'attache à établir qu'il n'exclut point l'amitié, mais plutôt qu'il l'explique.

En effet, on ne comprendrait pas cet attachement à une personne qui constitue l'amitié, si on ne le trouvait réalisé

1. Sur cette question, voir Elh. Nie, IX, iv ; IX, vin. — Grande Mor., Il, xm. — Elh. Ead., VII, vi.

ailleurs : dans l'amour de soi. « On est pour son ami ce qu'on est pour soi-même ; car l'ami, c'est un autre soimême ». L'amour-propre éclaire donc l'amitié; il sert à la définir. Ce n'est pas qu'il en soit le principe. L'amitié ne se ramène pas à l'amour de soi, mais elle lui ressemble. Aristote n'a garde de les confondre, mais il les rapproche. « La définition de l'amitié se tire de la définition de l'amour-propre. » « Quelques-uns croient que chacun s'aime avant tout lui-même, et ils prennent ce sentiment pour type de l'amour qu'on éprouve pour les autres, ou de l'amitié. »

L'amour de soi est antérieur à l'amitié; il est plus naturel et plus fort. Les proverbes, ui s'appliquent à l'amitié 1, s'appliquent encore mieux à l'amour-propre : « car la plus forte amitié, c'est celle qu'on éprouve pour soimême». D'ailleurs, l'amour qu'on se porte à soi-même ressemble de tous points à celui qu'on éprouve pour autrui. Qu'on passe en revue tous les traits caractéristiques de l'amitié, il n'en est pas un qui ne s'applique à l'amourpropre. L'amitié est une euvo-.a, c'est-à-dire qu'elle consiste à vouloir du bien aux autres, par amour pour eux. « Or chacun se veut aussi du bien à lui-même, et n'accepterait pas de devenir un autre, quand il devrait posséder tous les biens. »

L'amitié est une ôp.ovota, c'est-à-dire que l'ami partage tous les sentiments de son ami, s'afflige et se réjouit avec lui; « or chacun sympathise aussi avec lui-même 2 ». L'accord des facultés de l'âme ou l'unité du caractère répond à l'accord des amis : c'est ainsi que, chez Platon, une même vertu, la justice, règle les rapports des facultés entre elles et des hommes entre eux. Chacun trouve à vivre en lui-même le même plaisir que l'ami à vivre en

1. Elh. Nie, IX, vin, pAa <J*tr//) — y.otva xâ twv çUwv — Îctottjç çptXdir,; — yàvu ^r)'u.Tj; lyyiov.

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