Êth. Nie, IX, iv
compagnie de son ami : il se complaît en ses souvenirs, il s'enchante de ses espérances. Enfin, comme l'ami fait des vœux pour conserver son ami, chacun s'attache à sa propre vie. En somme, l'amour change d'objet sans changer de nature; il n'y a qu'une façon d'aimer; les sentiments du cpîXoç et du cp-'XauToç sont les mêmes.
Il y a aussi autant d'espèces d'amour-propre que d'espèces d'amitié. L'amitié et l'amour de soi se fondent exactement sur les mêmes motifs : ce qui nous fait aimer des autres, c'est précisément aussi ce que nous aimons en eux. Il y a, comme on sait, deux façons d'aimer son ami : à savoir pour lui-même et pour ce qu'il y a en lui d'essentiel, c'est-à-dire la vertu, ou bien pour ce qui ne lui est pas vraiment personnel et ne se rencontre qu'accidentellement en lui, comme l'utilité ou l'agrément. Il y aura donc également deux façons de s'aimer soi-même. En effet, on distingue dans l'âme une partie essentielle, la raison, et une partie inférieure et irrationnelle, faite de passions en lutte. Aime-t-on en soi la raison? La philautie (amour de soi) prend alors un sens honorable: elle est l'amour de soi, non seulement légitime, mais noble et élevé. S'aime-L-on au contraire dans ses facultés inférieures : la philautie s'entendra au sens injurieux et vulgaire, celui d'amourpropre ou d'égoïsme.
Le oiXoaiToç au sens vulgaire, ou l'égoïste, est celui « qui s'attribue la meilleure pari, dans l'ordre des honneurs, des richesses, des plaisirs matériels ». Les biens qu'il convoite sont de ceux « dont les hommes se disputent la possession »; il aura donc des rivaux, il n'aura point d'amis. Mais celui qui ne se fait pas aimer ne s'aime pas non plus lui-même; l'égoïste, qui s'aliène les autres, se prend aussi en haine. Égoïste est synonyme de méchant; « le méchant, en toutes actions, n'a en vue que lui-même, et plus il est méchant, plus il est égoïste ». Or le méchant est odieux à lui-même, sa volonté ne s'accorde pas avec ses désirs;
il préfère le plaisir qui doit lui nuire au bien; par lâcheté et par paresse, il s'abstient de prendre le parti qu'il juge le meilleur; il arrive, quand il s'est souillé de crimes, qu'il fuie la vie et se tue. Il ne recherche la société des autres que pour échapper à lui-même et à ses pensées : il n'y a rien dans sa vie qu'il ne regrette ; le passé lui fait horreur, et l'avenir l'épouvante. « Comme il n'a en lui rien d'aimable, il ne sent pas non plus pour lui-même d'amour. » Il semble paradoxal, mais il est exact de dire que l'égoïste ne s'aime point. Il voudrait s'aimer, mais il n'en sait pas le moyen. La philautie vulgaire ou l'égoïsme donne seulement l'illusion de l'amour de soi, comme les liaisons d'intérêt et de plaisir donnent l'illusion de l'amitié. Cependant le méchant peut s'aimer lui-même, en tant qu'il n'est pas entièrement méchant, comme l'ami par intérêt est encore un ami, en tant qu'il reste accessible à d'autres sentiments que l'intérêt.
Le véritable amour de soi est celui qui se rencontre chez l'homme de bien, comme la véritable amitié est l'amitié vertueuse. L'homme de bien s'aime lui-même. Il est fidèle à son caractère ; il goûte en son âme la sérénité et la paix; il sait fixer ses désirs. Il tient l'existence pour un bien et la veut conserver. Il se reporte avec plaisir vers le passé et ne conçoit rien que d'heureux dans l'avenir. Il n'a point en son cœur de sentiment que sa raison n'approuve et il « ignore le repentir », étant ce qu'il veut être.
L'homme de bien, n'ayant rien en lui que d'aimable, est donc porté à s'aimer. Il s'aime autrement que l'égoïste; il ne suit pas sa passion; ce n'est pas l'utile, mais le bien qu'il poursuit. Ce ne sont pas les richesses et les honneurs qu'il convoite, mais la justice, la tempérance et toutes les vertus. « Il s'aime donc plus que ne fait l'égoïste, car il choisit pour sa part les meilleurs et les plus grands des biens et ce qu'il aime en lui, c'est encore la partie excellente et maîtresse de son âme, la raison. » Dans le temps qu'il
s'aime, il se fait aimer. L'émulation des hommes clans le bien est profitable à tous et à chacun. Tandis que le méchant ne se nuit pas moins à lui-môme qu'aux autres, celui qui fait le bien y trouve son avantage, en même temps qu'il se rend utile aux autres. On se fait donc aimer alors qu'on s'aime soi-même; on est à la fois et aux mêmes conditions cpt'XceuTO; et cpi'Xo;.
Il est vrai que l'homme de bien est dévoué à ses amis, à sa patrie, jusqu'à mourir pour eux, qu'il leur abandonne les richesses, les honneurs, tous les biens qu'on envie, et ne garde pour lui que la vertu. Car il préfère une joie intense et courte à des plaisirs médiocres et qui durent, une année de vie pleine et généreuse à des années de vie quelconque, une seule action d'éclat à une série d'actes sans valeur. Mais son compte est bon : « il cède à son ami les richesses, il se réserve la vertu; c'est lui qui a la meilleure part ». Il n'envie pas non plus à son ami les honneurs; il ne lui envie pas même le mérite de bien faire. Est-ce donc qu'il consent à lui céder en vertu? Non, mais il trouve plus beau d'inspirer des actes de vertu que d'être lui-même l'auteur de ces actes. Ainsi donc il ne s'oublie jamais : il aime son ami, mais il s'aime lui-même et plus encore. Il pratique le dévoûment; il n'est point égoïste; il ne paraît donc pas s'aimer, et en effet il ne s'aime pas, au sens vulgaire du mot. Mais ce qu'on appelle le dévoûment, c'est en réalité le plus haut degré de l'amour de soi. Ce qui passe pour l'oubli de soi, c'est le plus profond attachement à soi; le dévoûment, c'est la poursuite des biens les plus grands et le renoncement aux moindres. L'homme généreux s'aime vraiment lui-même; c'est plutôt l'égoïste qui ne s'aime pas ou s'aime mal.
Aristote se tient à égale distance des Épicuriens et des mystiques : les uns, trop grossiers pour reconnaître le désintéressement dans l'amitié, les autres, trop raffinés pour concevoir l'amitié en dehors d'un désintéressement pur et
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absolu. Il s'efforce d'établir avec les premiers que l'amitié n'est pas exclusive de l'amour de soi; mais il ajoute qu'elle n'est pas réductible à cet amour. Il ne fait pas non plus sortir l'amitié de l'amour-propre; il montre qu'elle y aboutit, sans y tendre. Mais comment explique-t-il que le plus fort amour de soi coïncide avec l'amitié la plus intéressée ? Il faut qu'un môme principe produise ces deux affections, que ce qui nous fait aimer des autres soit aussi ce qui fait qu'on s'aime soi-même; ce principe, c'est la vertu. De plus, l'ami est un autre nous-mêmes, sa personne ne diffère pas de la nôtre; elle est constituée essentiellement par la raison, et la raison est identique en chacun de nous. Aimer son ami ou s'aimer soi-même, en tant que raisonnable et bon, c'est donc aimer en deux personnes la même chose. Le noble amour de soi et l'amitié vertueuse ont le môme objet, tendent à la même fin, sont une même affection.
Aristote redoute les excès du désintéressement; il fait de l'amour-propre le correctif de l'amitié, comme d'autres (les Épicuriens) feront de l'amitié le correctif de l'amourpropre. Il remarque que l'oubli de soi a des limites ; ainsi on souhaite à ses amis les plus grands des biens, on n'irait pas jusqu'à souhaiter qu'ils fussent dieux. Il a recours à l'argument favori des utilitaires; il justifie l'amitié par ses bienfaits, il prouve qu'elle nous est nécessaire. Le malheureux a besoin de secours, de consolation, de sympathie : la présence d'un ami est un soulagement à ses peines. Maisl'homme heureux, le sage ne se suffit-il pas à lui-même ? Non, car « nul ne voudrait posséder tous les biens, à la condition d'en jouir seul ». Il faudrait, pour se plaire dans la solitude, être plus ou moins qu'un homme, être une brute ou un dieu. Le sage voudra vivre en la compagnie d'autres hommes, et non pas de premiers venus et d'étrangers, mais d'amis.
Le bonheur n'est point l'indépendance, atkdpxsia. Il est « un acte ». Mais l'action la plus intense ou la vie la plus
pleine est celle qui se répand au dehors. « 11 n'est pas facile d'agir d'une façon continue, quand on se renferme en soi-même; cela est plus facile, quand on s'unit à d'autres, ou qu'on agit pour d'autres ». L'intensité de la vie est, liée à son extension. Il y a moins d'éléments de bonheur dans la vie personnelle que dans la vie sociale.
En outre, le bonheur croît quand on le partage. C'est pourquoi, « si les malheureux ont besoin d'être secourus, les heureux ont besoin de communiquer leurs joies ». Bien plus, on sent mieux le bonheur de ses amis que le sien propre. « Nous pouvons mieux voir ceux qui sont près de nous que nous-mêmes, et leurs actions que les nôtres l. » Nos amis étant d'autres nous-mêmes, nous jouissons de leur bonheur, comme du nôtre, et nous en jouissons plus que du nôtre, parce qu'il nous est extérieur, parce que nous le voyons de nos yeux, tandis que notre bonheur, à nous, enfermé dans notre conscience, est confusément senti.
En résumé, l'expansion de la vie, son rayonnement au dehors se traduit pour nous par un accroissement de bonheur. Enfin, selon le mot de Théognis, la vie en commun avec les bons est un apprentissage de vertu. La perfection individuelle se développe donc dans la vie sociale, et le bonheur individuel dans l'amitié. Nous ne pouvons jamais nous passer d'amis.
Conclusion.
Dégageons les traits essentiels et originaux des théories d'Aristote. VÉthique à Nicomaque est d'abord l'œuvre d'un moraliste délicat. On y trouve une analyse fine et pénétrante de l'amitié. Toutes les formes et les nuances de ce sentiment complexe sont notées et décrites. Mais des