Elh. Nie, IX, ix, x
vues d'ensemble dominent les observations de détail, les distinctions ingénieuses et les remarques profondes; Aristote joint à la finesse du moraliste l'esprit systématique du philosophe. Il passe en revue tous les caractères de l'amitié, mais il distingue les caractères accidentels et essentiels, et subordonne les uns aux autres. L'essence de l'amitié, dit-il, c'est d'aimer. Cette proposition se trouve déjà chez Platon. Mais rien de plus trompeur qu'une formule; des doctrines diverses peuvent avoir un énoncé identique. L'amitié, en effet, est pour Platon un désir, pour Aristote, un acte; or l'acte, ce n'est point le désir, mais le terme du désir, son accomplissement. En outre, la définition péripatéticienne de l'amitié se rattache à une théorie psychologique. Agir, c'est être, c'est vivre, c'est prendre conscience de sa vie ou de son être. L'action est supérieure à la passion; aimer vaut donc mieux qu'être aimé. L'acte engendre le plaisir; le plaisir de l'amitié est tout dans l'acte d'aimer. L'activité de l'homme se répand au dehors : nous vivons dans les autres autant qu'en nous-mêmes; or sortir de soi, vivre avec d'autres en communion de sentiments et de pensées, c'est justement aimer. Des exemples heureux, des analyses profondes servent d'illustration et de commentaire à cette théorie abstraite.
Aristote entend encore par amitié l'attachement à une personne. Par là, il se distingue de Platon, pour qui toute affection est ou tend à devenir impersonnelle, ayant pour objet l'absolu. L'amitié, suivant lui, est d'autant plus parfaite qu'elle est plus intime, c'est-à-dire qu'elle s'étend à un cercle de personnes plus restreint, qu'elle est plus exclusive dans ses choix, plus jalouse. La philanthropie est une vertu médiocre; « il est plus beau de faire du bien à des amis qu'à des étrangers. » C'est que l'amour qui s'adresse à tous les hommes est faible, étant déjà à demi impersonnel, abstrait; l'amitié la plus forte est celle qui lie deux personnes l'une à l'autre, parce qu'alors leurs âmes
se pénètrent et se fondent en une. A d'autres points de vue pourtant, l'amitié paraît impersonnelle. Ainsi elle se fonde sur la vertu ; mais la vertu, pour Aristote, c'est l'homme vertueux. Aimer un homme pour sa vertu, c'est l'aimer pour lui-même, pour ce qu'il y a en lui de personnel et d'intime. La personnalité réside dans la raison. Tout composé et, par exemple, une ville, doit être définie par sa partie essentielle et maîtresse ; dans l'homme, cette partie essentielle est la raison; l'homme, c'est l'être raisonnable. L'amitié, c'est donc l'attachement à une personne et spécialement à la raison qui est en elle, qui est son être même.
C'est parce que le fond de la personne est la raison, que l'amitié se concilie avec l'amour-propre. En effet, la raison, qui est le principe de l'individualité, ne laisse pas d'être identique en tous les hommes. Que ce soit mon ami ou moi-même que j'aime, c'est toujours la raison et la même raison que j'aime. L'amitié n'a pas d'autre objet que l'amour-propre. Il suit de là qu'elle a aussi les mêmes caractères et qu'elle se divise en un même nombre d'espèces. « Mon ami, c'est un autre moi-même. » Cette proposition a un sens métaphysique qui éclaire et qui fonde sa vérité psychologique et morale.
De toutes les théories psychologiques de l'amitié, la théorie péripatéticienne est la plus précise en ses détails, et, dans son ensemble, la plus harmonieuse. Ses exactes analyses sont d'accord avec les vues morales les plus hautes, si bien qu'elles paraissent tour à tour les impliquer ou s'en déduire. Aristote assigne à l'amitié un fondement rationnel, la vertu, sans lui ôter, comme Platon et les Stoïciens, son caractère d'attachement personnel. Il montre comment se concilient en elle l'universel et l'individuel. Il concilie encore le désintéressement de l'amitié et les exigences de l'amour-propre : il établit leur analogie sans conclure, comme Épicure, à leur identité. Il étudie donc
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'âMITIÉ 423
sous toutes ses faces le problème de l'amitié et résout les difficultés métaphysiques, morales et psychologiques qu'il soulève.