‹ L'amitié antiqueChapitre 96 sur 194 · IV. — Épicure · texte numérisé non relu

IV. — Épicure

Platon confond l'amitié et l'amour; Aristote distingue avec précision l'amitié proprement dite, les affections de famille et celles qui existent entre concitoyens, mais il maintient leurs rapports et voit en elles les formes diverses d'un même sentiment. Épicure, au contraire, entend l'amitié au sens étroit et moderne du mot; il l'oppose à l'amour, aux affections domestiques ; il la tient pour exclusive et non pas seulement pour distincte de tous autres sentiments. Au point de vue logique, la conception épicurienne de l'amitié est en progrès sur celles d'Aristote et de Platon; elle est plus claire, plus précise. 11 était aussi important et, à ce qu'il parait, aussi malaisé de distinguer, comme Épicure, l'amitié des autres affections humaines, que de la distinguer, comme Aristote, de l'affinité des éléments. Épicure est à Aristote ce qu'Arisfote est à Empédocle.

Mais tel est le rapport de nos affections que, s'il nous arrive de méconnaître l'une d'elles, nous devenons incapables de comprendre les autres. Ainsi il a manqué à Épicure, pour admettre le désintéressement en amitié, de rendre justice, comme Aristote, à l'amour des mères. On peut soutenir que sa conception particulière de l'amitié, que la place qu'il lui accorde dans la vie humaine, dérivent indirectement de ses théories sur l'amour et la famille.

Tout d'abord la particulière estime en laquelle les Épicuriens tiennent l'amitié est un paradoxe psychologique qui s'explique aisément. En se retranchant l'ambition et l'amour, les Épicuriens se sont rendu l'amitié nécessaire.

Ils se désintéressent de la cité comme de la famille, ils se tiennent systématiquement à l'écart des affaires publiques, ils ont pour devise le mot de Néoclès, frère d'Épicure : « Cache ta vie, ÀàOe [i-.oWxç. » L'amitié est donc leur unique refuge contre l'isolement individuel. L'égoïsme ne supprime nullementle besoin d'affection; l'Épicurien veut être aimé, il veut goûter même la joie d'aimer. La vie sans l'amitié n'est pas tenable, elle manque à la fois de sécurité et de joie. L'aÙTapxstx n'est pas un dogme épicurien. Epicure blâme Stilpon d'avoir dit que « le sage se suffit à lui-même et ainsi n'a pas besoin d'amis1 ». « Lorsqu'on prend simplement pour but de conduite le bonheur, dit très bien Guyau, on sent mieux son insuffisance personnelle, on a plus besoin de s'appuyer sur autrui. » En fait les égoïstes sont souvent « d'humeur sociable, témoin Atticus : « Cet épicurien raffiné, ce maître dans l'art de bien vivre savait que « la vie n'est plus la vie, si l'on ne peut se reposer dans l'affection d'un ami2 ». Il avait renoncé aux émotions des luttes politiques, aux triomphes de la parole, aux joies de l'ambition satisfaite; mais, en revanche, il prétendait jouir de tous les charmes de la vie intérieure. Plus il s'était retranché et renfermé en elle, plusilétail difficileet délicat surlesplaisirsqu'ellepeut donner; comme il ne s'était laissé que ceux-là, il voulait les goûter pleinement, les savourer, en vivre. Il lui fallait des amis, et parmi eux les plus grands esprits, les plus nobles âmes de son temps. Son activité, qu'il n'employait pas ailleurs, il la mettait toute à se procurer les douceurs de la société que Bossuet appelle le plus grand bien de la vie humaine 3. »

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