Sénèque, Ep
2. Cui poteslesse vila vilalis, ut ait Ennius, qui non in amici mutua benevolenlia conquiescal ? (Cicéron, De Amicit., 6).
3. Gaston Boissier, Cicéron et ses amis, p. 154. Tout le second chapitre de l'étude sur Atticus, épicurien épris des charmes de l'amitié, lui-même ami dévoué et négociateur d'amitiés, est à lire.
Non seulement l'amitié répond seule, chez les Épicuriens, au besoin d'affection,' mais la façon même dont ils la conçoivent trahit leur aversion pour toute autre affection. Ainsi l'amitié épicurienne est l'antithèse de l'amour. Elle n'est point un élan aveugle et passionné, un entraînement; l'imagination et les sens n'y ont aucune part; elle naît de la réflexion et du calcul; on ne dirait point d'elle qu'elle est un « excès ». 11 ne faut pas, en effet, que l'amitié d'Épicure pour Métrodore nous fasse illusion. En suivant son cœur, le philosophe a pu dépasser ses principes. L'amitié épicurienne est délicate, raffinée et exquise; mais elle est tpuj ours calme, froide, bien plus, superficielle et légère; elle ne comporte pas l'oubli de soi; si l'ami se dévoue à son ami, c'est qu'il y trouve son intérêt ou son plaisir. Aux yeux de l'Épicurien, le scandale de l'amour, sa folie, c'est cet absolu renoncement à soi, à son intérêt, dont l'amitié, au contraire, serait toujours exempte.
La supériorité de l'amitié sur toutes nos affections tient donc à ce qu'elle est toujours inspirée de notre intérêt. Épicure a encore une autre raison de la préférer à tous les engagements qui nous lient envers nos semblables : c'est qu'elle est contractée librement. L'Épicurien se réserve le droit de choisir ses affections. 11 s'affranchit de toute obligation imposée par la nature et les lois; ainsi, par exemple, il ne se croit pas lié envers la famille, la pairie. 11 a en quelque sorte une si haute idée de l'amour, il y fait entrer tant de délicatesse, de fierté ombrageuse et jalouse, qu'il ne la conçoit pas en dehors du don entièrement libre de soi-même et de l'affection élective. De tous les sentiments, l'amitié est donc le seul auquel il s'abandonne, parce qu'il est le seul qui n'implique la contrainte d'aucun devoir et qui soit toujours dans le sens de ses goûts, de ses intérêts et de son plaisir.
L'amitié, sans doute, crée des devoirs. « S'il le faut, dit Épicure, le sage mourra pour son ami. » Mais ces devoirs,
nous nous les imposons à nons-mômes; il nous plaît de les reconnaître et de les suivre. A la théorie épicurienne du libre arbitre, ou indépendance de la volonté, répond naturellement celle de l'égoïsme, ou indépendance du cœur. Être égoïste en affection, c'est en effet revendiquer sa liberté, se défendre de toute passion envahissante, comme l'amour, se refuser à porter la chaîne du mariage, c'est réserver son cœur pour les affections libres, c'est le donner et le reprendre à volonté; c'est, dans l'amitié même, rester maître de soi, garder le souci de son intérêt, ne pas perdre de vue son plaisir; c'est enfin consentir à aimer, s'y complaire, sans se livrer jamais. L'ami épicurien a conscience qu'il a été libre d'aimer, qu'il est libre en aimant, qu'il est libre encore de cesser d'aimer. C'est cette faculté de se reprendre, ou, pour mieux dire, cette constante possession de soi qui est le caractère essentiel de l'amitié égoïste.
En résumé, l'amitié épicurienne peut être définie l'affection qui survit à la disparition de l'esprit de famille et de cité) et qui doit remplacer tous les penchants sociaux. De là se déduisent tous ses caractères : elle sera d'abord forte et développée, n'ayant point de rivales. Elle sera ensuite le contre-pied des autres affections. Ainsi, tandis que nous nous faisons un devoir d'aimer notre famille, notre patrie, nous trouvons notre plaisir à aimer nos amis. Toutes nos affections nous sont imposées par la nature, la tradition, les lois; elles sont un assujettissement, une contrainte; l'amitié seule relève de la volonté, elle est maîtresse de son choix, elle règle sa destinée, elle est indépendante et libre. L'amour et, en général, toute passion, nous ôte la possession de nous-mêmes, l'amitié nous la laisse entière. L'amour est aveugle, emporté; l'amitié est calme, réfléchie. L'un est contraire à notre intérêt, l'autre s'y conforme toujours. Ainsi c'est l'éloignement d'Épicure pour la famille, la cité, et aussi pour les passions troublantes, comme I'am-
bition et l'amour, qui l'attire vers l'amitié, et sa conception particulière de l'amitié est l'antithèse des sentiments qu'il désapprouve et des passions qu'il condamne. Ses répugnances expliquent ses goûts.
Mais cessons de considérer du dehors l'amitié épicurienne et de la définir par ses contraires. Étudions-la en elle-même. Elle se fonde sur l'intérêt et dérive de l'amourpropre. Socrate et Aristote soutenaient la conformité de l'amitié et de l'amour de soi ; Aristippe et Épicure soutiennent leur identité. Il faut l'entendre ainsi : ou l'amitié se ramène à l'amour-propre, ou l'amour-propre se convertit en amitié.
Mais la difficulté est grande de réduire l'un à l'autre deux sentiments aussi contraires que la sympathie et l'égoïsme. Cette difficulté, les Cyrénaïques l'ont jugée insoluble. Aristippe avait dit : « On a un ami pour l'utilité ; c'est ainsi qu'on aime un de ses membres, tant qu'on jouit de son usage1. »
Ses disciples s'accordent à dire que l'amitié et l'intérêt sont incompatibles ; ils se divisent sur la question de savoir s'il faut donner le pas à l'intérêt sur l'amitié ou à l'amitié sur l'intérêt. Hégésias et ses partisans prétendent que
l'amitié n'est rien, non plus que la bonté et la bienfaisance, attendu que nous la recherchons pas pour elle-même, mais pour son utilité, et que, si cette utilité vient à disparaître, elle-même s'évanouit.
Annicéris, au contraire, croit que celui qui possède un ami est heureux, fût-il éprouvé par ailleurs et eût-il personnellement peu de joies en partage.
On n'admet pas un homme en son amitié seulement par intérêt, dit-il, en sorte que si cet homme n'est plus utile, on