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II. HYSTÉRIE

L'amnésie hystérique peut avoir des conséquences très graves au point de vue médico-légal. La possibilité de commettre un crime ou un délit pendant un état second, montre tout l'intérêt que présentent de pareils cas, et toute la difficulté que peut éprouver l'expert, si l'amnésie ne s'accompagne d'aucun phénomène somatique capable de mettre sur la voie du diagnostic.

Le vol est certainement le mode de délit le plus fréquent chez les hystériques, ainsi qu'en témoigneront les observations qui vont suivre.

C'est à Lasègue surtout que revient l'honneur d'avoir attiré l'attention sur les vols pathologiques dans les grands magasins. Il a montré qu'en dehors des individus qui vont là dans le but de s'emparer de marchandises pour se les approprier ou les revendre ensuite à des receleurs, il y a des vols qui parleur nature sont du domaine de la psychiatrie. Après lui, tous les médecins légistes ont eu à s'occuper de faits de cette nature qui sont devenus tellement nombreux aujourd'hui et surtout tellement bien connus qu'il est presque banal d'en parler. Ils répondent tous au même schéma classique. Une femme névropathe, le plus souvent hystérique, va dans un de ces grands magasins où tout est fait pour tenter, pour éblouir, pour fasciner. Là, elle désire un objet, et sous l'influence d'une inhibition momentanée de sa volonté, d'une éclipse temporaire de son sens moral, elle s'en empare.

Ce qui caractérise cette variété de vol impulsif, c'est que cet objet qui a fait chanceler une honnêteté parfois rigide est absolument sans valeur et sans utilité. Dans la grande majorité des cas, le sujet aurait certainement pu le payer sans même se priver.

Voici deux exemples appartenant au type que nous venons d'esquisser.

La veuve B... est arrêtée aux magasins du Pont-Neuf pour vol à l'étalage d'une ombrelle. Conduite au commissariat, les réponses qu'elle y fait montrent qu'elle

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présente un trouble cérébral accentué, et on la dirige aux fins d'examen sur l'infirmerie spéciale.

Bien qu'on ait trouvé en sa possession l'ombrelle dérobée, elle prétend que ce n'est point cet objet qu'elle a pris mais bien un coupon de soierie de douze mètres avec lequel elle désirait se faire une robe et un chapeau.

Le lendemain elle est examinée par le Dr Garnier et voici ce qu'elle raconte : « J'avais quitté Juvisy où j'habite avec ma mère pour me rendre à Montargis où je devais entrer comme domestique chez M. C... En chemin j'ai perdu conscience de mes actes. Je me vois bien partir de chez moi, me rendre à la gare; puis tous mes souvenirs sont effacés ; je ne sais comment ni pourquoi je suis venue à Paris ; je ne sais rien de l'histoire de l'ombrelle dont vous me parlez et lorsque j'ai repris conscience j'étais enfermée dans une cellule. »

Pareille mésaventure était arrivée l'an dernier à Mme B... Partie brusquement de chez elle, elle s'était retrouvée trois jours après couchée dans la rue, et avait été internée déjà à la suite de cette fugue.

D'ailleurs depuis de longues années, Mme B... est atteinte de crises nerveuses qui surgissent sous l'influence de la moindre contrariété. Elle tombe alors sans connaissance et se débat avec de grands mouvements. Elle pleure à la fin de l'attaque et sa bouche resterait quelquefois contractée trois jours après le paroxysme. Au début de la crise elle éprouve une sensation de fraîcheur qui remonte vers le visage en même temps qu'une boule vient l'étouffer à la gorge.

La sincérité de la malade ne saurait être mise en doute. Les commémoratifs, l'histoire du précédent internement et de ses causes, l'existence des stigmates et des crises nerveuses permettent d'affirmer qu'on est en présence d'une fugue hystériqne avec amnésie consécutive.

Il est bien évident qu'en pareil cas Mme B... doit être déchargée de toute espèce de responsabilité pénale.

Dromard. 43

La fille D... est accusée de vol à l'étalage. Elle est depuis quatre ans domestique chez le Docteur C... qui a tenu à témoigner en faveur de la parfaite honorabilité de Tinculpée. Tous ceux qui la connaissent s'accordent à fournir sur elle les renseignements les plus favorables. Laborieuse, modeste, rangée, elle ne sortaitpour ainsi dire jamais , sa conduite, sa probité stricte, son caractère sérieux et posé lui avaient mérité l'absolue confiance de ses maîtres. Ce fut une surprise pour eux d'apprendre qu'elle avait été arrêtée au Louvre, en flagrant délit de vol. Le démenti que venait ainsi donner Marie D... à un passé parfaitement honnête devait conduire à se demander si l'inculpée n'avait pas agi sous l'empire d'un désordre mental, et pendant une subite éclipse de sa raison. On se trouvait à vrai dire en présence d'une personne calme, lucide, répondant avec une suffisante précision aux questions qui lui étaient adressées. Mais en matière d'appréciation de la responsabilité pénale, l'étude attentative des commémoratifs, l'histoire complète des antécédents peuvent jeter une vive lumière sur les faits.

Or, on a pu obtenir du Dr C... des renseignements détaillés sur certains phénomènes bizarres présentés par Marie D... dans ces dernières années. Souvent l'inculpée se lève la nuit et se met à errer dans les pièces de l'appartement. Une fois, on l'entendit pousser des cris. Les maîtres pénétrèrent dans sa chambre. Elle continua, sans se rendre compte de leur présence ses lamentations sur un mode rythmique et monotone, demeurant prosternée, le corps supporté par les mains qui étaient appuyées sur le lit, et la tête fortement fléchie. On l'interpella pour lui demander si elle souffrait. Elle sursauta, semblant sortir d'un rêve, la physionomie à demi hébétée...

Toujours est-il que, conduite au commissariat de police, la fille D... ne tenta aucune dénégation; elle reconnut être l'auteur des vols dont on l'accusait et ne

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chercha aucune excuse en sa faveur. Elle sait qu'elle a commis un acte condamnable en lui-même, puisqu'on a trouvé en sa possession les objets soustraits, mais elle n'a aucun souvenir de s^tre abandonnée à une impulsion. Ce qu'elle a fait est pour elle incompréhensible. Venue aux magasins du Louvre pour l'achat de trois camisoles, elle se rappelle avoir procédé à cette acquition puis... c'est la nuit dans son cerveau jusqu'au moment ou on l'a interrogée sur les larcins dont elle s'était rendue coupable. Elle a été fort surprise de l'accusation portée contre elle, tout en étant forcée de se rendre à l'évidence.

La fille D... n'a jamais varié dans ses dires ; elle a toujours exposé les faits de la même façon et sans montrer la préoccupation de se disculper, en les invoquant. On n'a relevé dans ses allégations aucune de ces discordances suspectes que l'expert est habitué à rencontrer dans les affirmations d'inculpés qui cherchent à se créer une excuse.

L'amnésie qu'elle indique, est-elle acceptable dans l'ordre des faits scientifiquement observés ? Il est permis de répondre affirmativement, car Marie D..., d'après des renseignements qu'on ne peut mettre en doute est une névropathe. On trouve d'ailleurs chez elle des stigmates bien nets d'hystérie. Tout le côté gauche du corps est frappé d'hypoesthésie. Le réflexe pharyngien est aboli. Le champ visuel paraît notablement rétréci.

En résumé, Marie D... est atteinte d'hystérie avec somnambulisme inconscient. En tenant compte de son passé pathologique, il est admissible qu'elle ait agi sous l'influence d'une impulsion aveugle, et qu'elle n'ait, en conséquence, conservé aucun souvenir des actes qui lui sont reprochés, actes dont on ne peut, dès lors, la déclarer responsable.

Les observations précédentes appartiennent au

domaine courant : il s'agit toujours d'états seconds suivis d'amnésie. Voici maintenant un cas beaucoup moins fréquent, concernant cette forme si particulière de Y amnésie périodique. On y verra survenir un accès de somnambulisme naturel au cours même de l'instruction judiciaire, ce qui est bien fait pour dérouter le magistrat et augmenter les difficultés de l'expertise.

Ulysse D... pénètre en plein jour dans une boutique de brocanteur, et là, il procède tranquillement à une sorte de déménagement. Sans hâte, sans gêne aucune, il transporte successivement dans la cour de sa maison une table, un buffet, des fauteuils... Il est tout à coup interrompu dans sa besogne par l'arrivée du marchand qui requiert immédiatement son arrestation.

Le délit absolument flagrant rendait toute dénégation impossible. Cependant au commissariat, D... proteste, s'emporte, se montre surexcité. Conduit au dépôt de la Préfecture, il se signale bientôt à l'attention par des allures étranges. Non seulement on remarque son air étonné, ahuri, mais on note que par instants il ne répond plus... Il semble alors étranger à tout ce qui l'entoure.

Or, après ces dénégations énergiques relativement au fait qui lui est imputé, le malade avoue. Dans l'un des interrogatoires subis devant le juge d'instruction, il raconte sans détours comment il a procédé : « J'ai porté, dit-il, successivement chaque meuble dans la cour de la maison, et c'est au moment où j'allais emporter le deuxième fauteuil que j'ai été surpris. » Cette déclaration si précise venait le mettre en contradiction avec toutes ses protestations antérieures. Mais plus tard, quand on lui rappelle cet aveu, il s'étonne, parait croire à une méprise, et comme auparavant affirme n'avoir aucune connaissance du vol.

Comment interpréter de telles contradictions ? L'am-

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nésie, doit-elle être rejetée? La variabilité de D... estelle le témoignage de la fausseté de ses déclarations? Sans émettre en une matière aussi délicate une appréciation absolue/ il semble possible toutefois de proposer une explication scientifique, et celle-ci s'appuierait sur des exemples connus de dédoublement de la personnalité, c'est-à-dire de deux existences s'ignorant l'une l'autre, tandis que tous les fragments de l'une d'elles se relient entre eux en chevauchant sur les fragments.de l'autre. Suivant que D... se trouvait en état prime ou en état second, il pouvait tour à tour ignorer et connaître un acte qui ayant été commis dans un accès de somnambulisme spontané, ne devait revivre, à l'état de souvenir, que dans un accès similaire. Au reste les réponses du sujet placé dans un état de somnambulisme artificiel vinrent à l'appui d'une telle hypothèse, car D... revivait alors la scène du vol, et y faisait assister son interlocuteur. Au réveil, il ignorait l'avoir ainsi renseigné sur les gestes de sa cérébration inconsciente.

D... dont l'équilibre mental est d'ailleurs depuis longtemps troublé par les manifestations majeures de l'hystérie, est un malade qui a subi au moment de l'action une éclipse du moi conscient. Le vol qu'il a commis avec cette souveraine imprévoyance qui dénonce déjà une participation maladive est un acte purement automatique dégagé de toute influence volitionnelle, et dont il ne peut assumer la responsabilité.

Tout nous semble réuni dans le fait qui vient d'être relaté pour lui conférer une importance spéciale et la qualité, pourrait-on dire, de l'exemple-type.

Ici comme dans toutes les observations de cet ordre, l'automatisme somnambulique et l'amnésie sont les éléments combinés et indissociables du syndrome. Qu'on fasse l'histoire médico-légale du somnambulisme spontané ou qu'on tente celle de l'amné-

sie, des cas comme celui d'Ulysse D.... se placent dans le premier cadre aussi bien que dans le second. Si l'amnésie n'est pas toujours de nature somnambulique, en revanche, le somnambulisme implique toujours, de par sa nature même, l'amnésie totale de l'activité inconsciente comprise dans chaque accès.

Une attention toute spéciale doit être accordée, le cas échéant, à cette a?nnésie intermitente qui a permis à Ulysse D. . . . tantôt de dénier l'acte incriminé, par la raison que son esprit l'ignorait (état prime), tantôt de s'en reconnaître l'auteur et d'en exposer les circonstances (état second).

Au premier abord, une telle distribution de l'amnésie est bien de nature à la rendre suspecte. Cependant, dans l'état actuel de nos connaissances, ce jeu d'alternance de deux personnalités s'ignorant l'une l'autre et s'infligeant parfois un démenti, est réalisable par le somnambulisme hystérique.

L'observation précédente témoigne donc qu'avant de conclure à la supercherie et à la simulation dans tel ou tel cas <¥ amnésie discontinue ou alternative, il convient de s'assurer si le prévenu n'est pas atteint d'hystérie.

De même que l'amnésie épileptique, l'amnésie hystérique ne borne pas son intérêt aux questions de responsabilité et de capacité. Elle intéresse quelquefois le témoin ou le plaignant.

Pour ne prendre qu'un exemple, on peut supposer qu'un attentat soit commis sur une personne en état second. Elle n'en aura aucun souvenir à l'état normal.

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Il est juste de dire que plongée dans le sommeil hypnotique, la victime retrouverait ses souvenirs. Il n'en est pas moins vrai que bien des faits délictueux ou criminels pourraient impunément se commettre ainsi en principe, car l'amnésie de la victime garantirait son silence. Nous disons « en principe » car les faits de ce genre ne sont heureusement pas fréquents dans la pratique judiciaire.

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