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IV. TRAUMATISME

L'intérêt médico-légal qui se rattache à l'amnésie traumatique concerne peut-être plus souvent le plaignant que l'accusé.

En effet, cette amnésie peut empêcher un individu qui a reçu un coup en dehors de tout témoin,, de fournir des indications à la justice ou même de poursuivre l'auteur.

Indépendamment de cela, elle peut être, en partie civile, le point de départ d'une demande de dommages intérêts. Cette considération s'applique surtout à Y amnésie antérograde de fixation ou de conservation qui peut mettre la victime dans l'impossibilité de se livrer à aucune occupation, pendant un laps de temps indéterminé.

En ce qui concerne la responsabilité civile on pénale de l'inculpé, c'est le plus souvent une amnésie traumatique d'origine ancienne qui est alléguée pour sa défense, et l'expert se trouve généralement en présence d'une épilepsie secondaire dont le point de départ accidentel remonte à plusieurs années.

D'autres fois, il s'agit bien d'une amnésie survenue sous la dépendance immédiate d'un traumatisme récent, amnésie qui par son caractère rétrograde recouvre le temps de l'action mais n'implique en rien l'absence de conscience au moment de l'acte. Ce sera par exemple le cas d'un homme qui commet un délit le lundi alors qu'il est sain d'esprit, et qui, le mardi fait une chute, à la suite de laquelle il présente une amnésie rétrograde, laquelle lui fait oublier les événements de la veille.

Voici deux observations qui sorît, chacune dans leur genre, représentatives des deux types que nous venons d'esquisser.

G..., vient d'être arrêté pour vol d'une somme encaissée au compte de ses patrons. Marié et père de plusieurs enfants, il passe pour être sobre, rangé, laborieux. En possession d'un emploi suffisament rémunérateur, il était à même de pourvoir aux besoins du

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ménage, et jouissait du reste de toute la confiance de ses chefs.

Il semblait donc qu'il fût incapable de commettre en pleine liberté d'esprit l'acte dont il doit répondre devant la justice; et ce n'est en effet que par une étude complète des antécédents de l'inculpé qu'il est possible de se prononcer sur la valeur des faits.

L'enfance de G..., ne paraît avoir été marquée par aucune maladie grave : son développement physique et intellectuel s'est accompli normalement. Jusqu'à l'âge de 20 ans on ne trouve à relater, dans son existence, aucune particularité digne de remarque ; mais à cette époque de sa vie se place un événement dont les conséquences méritent d'attirer toute notre attention. Étant au régiment, il reçut un coup de pied de cheval sur la face. 11 fut projeté au loin et perdit complètement connaissance. Quand on le releva, il avait une double luxation du maxillaire inférieur, et perdait beaucoup de sang par une plaie profonde de la symphyse du menton, où l'on voit aujourd'hui une trace cicatricielle assez étendue. Pendant plusieurs jours sa vie fut en danger ; il eut des accidents cérébraux graves avec délire et température. Au bout d'un mois, la guérison sembla définitive. Mais G..., devait conserver, de ce choc, des dispositions maladives qui ne tardèrent pas à se manifester sous forme de céphalée, d'étourdissements et de véritables vertiges avec obnubilation psychique passagère. Depuis quelques mois, ces phénomènes morbides s'étaient encore accusés. On remarquait chez lui d'étranges absences, de singuliers oublis. Au milieu d'une conversation, il s'arrêtait court et prenait un air étonné ou refléchi ; mais en réalité n'entendait plus et ne pensait plus. Une fois même, il eut un vertige, sur le siège de sa voiture, et roula à terre. Quand on le ramena à la maison, il fut pris de délire et s'agita furieusement, en proie à des hallucinations de la vue. Cette crise délirante qu'on ne pouvait attribuer à des

excès alcooliques disparut au bout de quelques jours avec une brusquerie aussi marquée que celle qui avait présidé à son développement.

G..., est donc sujet depuis l'âge de 21 ans à des accès vertigineux épileptiformes, qu'il est légitime de rattacher à son traumatisme.

A l'interrogatoire, G..., se présente avec tous les dehors d'un homme sombre, morose concentré ; ses traits ont cette expression de dureté que l'on retrouve chez nombre d'épileptiques. Il ne s'explique pas volontiers sur les circonstances de l'acte qui lui est reproché ; il faut le presser de questions pour obtenir quelques renseignements. Il n'y comprend rien, il ne se rappelle tout cela que fort confusément et s'il est à même de fournir quelques détails, c'est plutôt parce qu'on l'a mis au courant de ce qu'il a fait que par le souvenir qu'il en a gardé, souvenir très vague et très incomplet. Il cherche du reste peu à se défendre et il ne paraît pas montrer d'empressement a prendre pour excuse un trouble de son esprit. C'est très simplement et d'un ton empreint d'une grande sincérité qu'il affirme ne pouvoir expliquer le 'pourquoi de sa conduite. Il sait seulement qu'au moment de partir faire ses courses avec sa voiture, il s'est senti mal à l'aise, la tête lourde, et embarrassée, puis... il ne sait plus rien, si ce n'est qu'il est accusé d'un vol qu'il aurait commis aussitôt après et qui répond à un laps de temps dont il n'a conservé aucun souvenir.

En résumé, G..., est sujet à des accès vertigineux épileptiformes consécutifs à un traumatisme crânien.

Il n'est pas impossible d'admettre que l'acte qui lui est reproché soit le produit d'une impulsion engendrée par l'un de ces vertiges épileptiformes. Dans de telles conditions, sa volonté n'a pas été entière au temps de l'action, et il ne peut être appelé à en rendre compte à la justice.

Juliette R..., vient de frapper de plusieurs coups de

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stylet son amant le sieur M..., qui rapporte les faits de la façon suivante : « En prenant avec moi la femme R. . . , je n'avais pas d'autre but que d'en faire ma maîtresse, et je lui ai répété maintes fois que je ne me marierais jamais avec elle... Ce jour-là, je lui signifiai une dernière fois que j'allais la quitter. Alors se plaçant près de moi comme elle avait l'habitude de le faire, elle m'enfonça froidement son couteau sous l'oreille. Puis elle retira son arme et me porta un second coup à l'épaule. Je lui saisis la main et parvins à lui arracher le poignard. Cette femme se réfugia dans le seconde pièce de son logement pendantque j'appelais au secours et quand on vint à mon aide, elle se jeta par la fenêtre... Bien souvent, elle m'avait menacé de me tuer. Quelquefois, elle disait qu'elle se tuerait aussi. La veille même, elle m'avait encore prévenu « qu'elle me ferait mon affaire» en ajoutant d'ailleurs qu'elle serait acquittée ».

Juliette R..., en se précipitant de la hauteur d'un deuxième étage s'était blessée grièvement. Elle fut transportée à l'hôpital dans un état grave. Elle était dans le coma et perdait du sang par les oreilles, signes ordinaires d'unefracture de la base du crâne. Cependant, au bout de quelques jours, tout danger de mort avait disparu et l'inculpée put être transportée de l'hôpital Saint-Louis à la maison d'arrêt. Elle donna alors les renseignements que voici sur les principaux événements de sa vie. Mariée toute jeune à un homme beaucoup trop âgé, elle avait conçu un très vif amour pour un sieur M. . . , et elle était devenue sa maîtresse. « J'avais dit-elle, tout sacrifié à mon amant, qui en récompense me rudoyait. Néanmoins je l'aimais, et je fus au désespoir quand il me signifia brutalement qu'il ne voulait plus de moi... J'ai perdu la tête à ce moment ». Tels sont les explications de l'inculpée ; mais parvenue au point où ces explications seraient le plus nécessaires, elle s'arrête, et déclare qu'elle ignore tout de la scène dramatique. Que s'est-il passé entre elle et son amant? Elle

ne peut le dire. Elle s'est trouvée un jour à l'hôpital et n'a pas pu comprendre pourquoi et comment elle y avait été transportée, « Je passe dit-elle pour avoir blessé M. M..., au cou et à l'épaule, etpourm'être précipitée par la fenêtre. Je ne puis croire que j'ai frappé un homme que, malgré tout, j'aime toujours. Au comble du désespoir, la douleur m'aurait-elle fait commettre cette horrible chose? »

En présence de cette perte du souvenir, nous devons d'abord nous demander s'il y a lieu de l'accepter comme sincère ; puis, au cas de l'affirmative, il convient de rechercher quelle interprétation on peut lui donner.

Peut-être serait-il excessif de déclarer à priori que Juliette R... dit vrai lorsqu'elle prétend n'avoir conservé aucun souvenir de la scène violente, mais il n'y a pas de motifs pour avancer qu'elle simule. Par contre, l'explication d'un trouble mnésique semble devoir être recherchée dans le traumatisme crânien résultant de la chute, traumatisme qui a provoqué des lésions sérieuses puisque la malade est restée longtemps dans le coma et qu'il s'est produit un symptôme révélateur d'une fracture de la base du crâne.

Les faits d'amnésie totale à la suite de lésions cérébrales sont connus, et il est à noter que parfois l'amnésie rétrograde, c'est-à-dire quelle dépouille le malade du souvenir d'événements immédiatement antérieurs, ou même antérieurs de plusieurs jours au traumatisme. Scientifiquement, il n'y a donc aucune invraisemblance à ce que la femme R... soit privée du souvenir de sa tentative de meurtre.

On rapporte du reste qu'à l'hôpital, l'inculpée paraissait notablement troublée dans le fonctionnement de ses facultés et particulièrement de sa mémoire. Elle avait des redites incessantes, comme si elle oubliait la phrase énoncée deux ou trois minutes auparavant. Les images mnémoniques ne parvenaient que très difficilement à se fixer dans son cerveau. Par exemple, on lui

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disait un nom en appelant son attention sur ce fait que quelques instants plus tard on lui demanderait de le répéter. Parfois, au bout de quinze secondes, elle l'avait oublié. On remarqua aussi, à ce moment, une sorte d'aphasie partielle : l'inculpée cherchait ses mots à la manière d'un amnésique du langage, et de temps à autre confondait les termes. Il semble donc qu'à l'amnésie rétrograde s'est ajoutée une amnésie antêrograde temporaire de fixation.

Quoiqu'il en soit, il est incontestable que la conduite de Juliette R..., s'est inspirée de mobiles passionnels et ne relève pas de l'aliénation mentale. En frappant le sieur M..., elle savait ce qu'elle faisait et pourquoi elle le faisait. Postérieurement à cet acte, et sous l'influence du traumatisme crânien résultant de sa tentative de suicide, elle a présenté des désordres importants de la mémoire, désordres en grande partie disparus aujourd'hui, sans que toutefois le souvenir de la scène violente fut récupéré, h' amnésie rétrograde couvre la scène en question d'une ombre définitive.

Néanmoins, Juliette R..., ne peut être considérée comme irresponsable au moment de l'action, en dépit même de cette amnésie.

En étudiant les amnésies de commotion, nous avons dit qu'un traumatisme moral suffisait à déterminer des troubles mnésiques au même titre qu'un traumatisme physique. De pareils cas ménagent souvent au point de vue médico-légal des problèmes qu'il est difficile de résoudre sans y apporter quelque réserve.

L'observation suivante que nous avons d'ailleurs publiée dans les Annales médico-psychologiques *

1. Dromard et Levassort. Enfants martyrs victimes d'un mère atteinte du délire de persécution . (Annales médico-psychologiques, 1905).

est bien faite pour déconcerter cliniciens et experts.

La femme P... vivait depuis 6 ou 7 ans avec un homme dont elle avait eu deux enfants. Depuis quelque temps, elle passait auprès de ses voisins pour maltraiter l'aîné et même le plus jeune, âgé de quelques mois seulement. Les propos arrivèrent jusqu'au commissariat de police. Une enquête fut ouverte, et elle eut pour résultat de provoquer la mise en état d'arrestation de la femme P... Celle-ci devint l'objet d'une information judiciaire au cours de laquelle elle fut inculpée de mauvais traitements envers des enfants mineurs. Mais au moment de sa comparution devant le juge d'instruction, ses affirmations furent assez singulières pour éveiller des doutes sur l'intégrité de son état mental. Elle fut dirigée sur l'infirmerie spéciale du Dépôt.

La femme P... est âgée d'une quarantaine d'années, elle est de taille moyenne, la physionomie sans expression, le regard terne, la parole traînante et puérile. Elle est affectée de blésité. Le visage est légèrement asymétrique, la voûte palatine manifestement ogivale.

La malade se montre correcte dans son maintien et dans ses propos autant que peut le permettre son éducation primitive. Elle se prête à l'examen de bonne grâce, et reste convaincue que l'intervention médicale n'a d'autre but que de constater l'état de ses enfants afin d'agir plus sûrement contre les coupables. L'aspect de l'aîné, âgé de 3 ou 4 ans, ne laisse aucune hésitation sur l'existence et sur la nature des traumatismes. Son corps est couvert de contusions superficielles et il porte au niveau de chaque œil une énorme ecchymose avec tuméfaction descendant sur toute la moitié supérieure delà joue. L'état du plus jeune, âgé d'une dizaine de mois, est moins démonstratif; néanmoins on est en présence d'un enfant malingre et qui paraît souffrir.

La mère se préoccupe beaucoup de leur état. Llle lés embrasse, pleure à l'idée de s'en séparer, supplie

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qu'on les lui rende, et déclare qu'elle ne veut pas les laisser entre les mains de leur père. Ils ont encore besoin des caresses et des sollicitudes d'une mère, ditelle, et, leur mère disparue, ils seront sans défense contre les méchants qui pénètrent dans la maison et se livrent sur eux à des actes de violence. Ainsi, dans l'attitude générale de la femme P... tout semble indiquer des sentiments de maternité très sincères. Quant aux explications qu'elle fournit pour justifier les traces de coups relevés chez l'enfant, elles peuvent prêter à une double interprétation : ou bien la prévenue cherche à créer de toute pièce une situation pour se disculper, ou bien elle a été l'objet d'une illusion, d'un état morbide en un mot.

Un examen plus approfondi ne tarde pas à résoudre ce dilemme. Voici en effet ce que la femme P... nous apprend relativement à ses antécédents.

C'est en 1872 qu'elle quitta le foyer paternel pour venir à Paris. Alors elle occupa divers emplois de domestique dans la capitale et dans les communes suburbaines. Au cours de ces placements, elle devint la maîtresse d'un homme dont elle eut un enfant mortné, puis cet homme l'abandonna pour épouser une jeune fille de la localité. C'était en 4897. A cette époque, l'inculpée commença à s'apercevoir qu'elle était en butte aux méchancetés et aux vilains propos de l'entourage. On la traitait de «prostituée». Les journaux parlaient d'elle, et, dans un article où il était question de « fille de joie », on faisait allusion à sa propre personnalité, car ce mot de « fille de joie » l'accueillait dans la rue, lancé à tous propos par des passants qui la connaissaient à peine. L'épouse légitime de l'amant disparu ne tarda pas à être soupçonnée comme étant l'agent principal de toutes ces persécutions. Elle la faisait suivre jusqu'au théâtre et lui faisait adresser de sa part des mots orduriers. Les voix lui criaient : « Voilà la saleté ! voilà le fumier » ! Sur ces entrefaites, la femme P... rencontra

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un nouvel amant, et elle vécut maritalement avec ce dernier jusqu'à l'époque actuelle, mais ses misères continuèrent. Elle fut sifflée dans toutes les localités où elle passa par des hommes qui se regardaient en disant : «C'est elle, l'ancienne Mlle publique». Des hommes qui appartenaient sans doute à la police, allaient la dénigrer chez ses maîtres et lui faisaient perdre sa situation. Aujourd'hui, elle vit en ménagère auprès de ses enfants. Alors la bande de persécuteurs ne pouvant plus rien contre elle, s'acharne sur ces derniers. Ce sont à chaque instant, des incursions dans son logement, lorsqu'elle est absente. On a renversé l'enfant au berceau, on lui a déchiré la gorge, on lui a mis dans le nez de l'émail, du papier et des haricots, pour l'empêcher de respirer. Quant à l'aîné, les ecchymoses qu'il porte au niveau des deux yeux sont le résultat des coups de bâton qu'il a reçus dans les mêmes circonstances. On a répandu dans la chambre des crachats et des épingles à profusion dans l'espoir que l'enfant glisserait sur le parquet et se blesserait en tombant.

Quoi qu'il en soit, il est à retenir que dans l'esprit de la femme P..., les mauvais traitements auxquels ses enfants sont en butte journellement, répondent à une persécution exercée contre elle-même dans la personne de ses rejetons. Cette persécution est l'œuvre de policiers probablement payés par la femme de son premier amant.

Des considérations précédentes, il résulte que la femme P..., est bien une malade. Mais l'explication des traumatismes demeure mystérieuse.

Par contre, les renseignements fournis par l'amant sont fort explicites et l'interprétation qu'il nous donne nousouvre deshorizons inattendus. Audiredecethomme qui vit avec la femme P... depuis plusieurs années, la malade poussée à bout par ses persécuteurs imaginaires entre parfois dans des colères violentes. Au cours de ces crises d'excitation, elle injurie les locataires et invec-

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tive son amant qu'elle accuse de complicité. Il lui est arrivé maintes fois de lui jeter à la face des assiettes, des couteaux ou tout autre objet qu'elle rencontrait sous sa main. La réaction terminée, la femme P... ne paraît plus se souvenir des injures qu'elle a proférées et des coups qu'elle a distribués. L'amant estime qu'en son absence, dans le courant de la journée, elle doit frapper ses enfants dans des circonstances analogues, ce qui ne l'empêche pas de les aimer beaucoup.

La femme P... a donc été reconnue comme l'auteur réel des traumatismes infligés à ses enfants ; mais sa qualité de malade la mettant en état d'irresponsabilité, elle fut transférée dans un asile d'aliénés.

Dans cette observation, nous voyons un véritable cercle vicieux s'établir entre les idées délirantes et les réactions de la malade. Cette femme croit que ses enfants sont en butte à de mauvais traitements, de la part de ses persécuteurs. Elle s'en irrite, elle s'excite, frappe ses enfants elle-même dans l'égarement de son excitation ; puis, la crise passée, elle oublie et elle trouve dans la trace des coups qu'elle vient de porter inconsciemment de sa propre main, le témoignage flagrant d'une intervention malveillante sur sa progéniture. Ce témoignage entretient de nouvelles idées délirantes qui produisent encore des réactions analogues, et ainsi de suite.

La perte du souvenir des sévices exercés par ellemême, chez cette femme qui n'est ni une alcoolique, ni une hystérique, ni une épileptique, doit certes nous intriguer. Cependant, si l'on prend en considération que cette amnésie suit toujours une crise d'excitation survenant elle-même en tant que réaction

émotive, il n'est peut-être pas impossible de l'assimiler jusqu'à un certain point aux ictus amnésiques d'origine émotionnelle chez une dégénérée.

Quoi qu'il en soit, les circonstances que nous venons d'exposer constituent un fait assez rare, croyons-nous, et qui, en l'absence des allégations d'un tiers, pouvaient faire dévier ou laisser dans l'ombre toute une partie du problème..

DYSMNESIES PROGRESSIVES

Les troubles lents et progressifs de la mémoire, n'ont certainement pas, au point de vue médicolégal, l'intérêt saisissant d'une éclipse d'emblée. Néanmoins, ils sont ajuste titre allégués comme base d'irresponsabilité ou de responsabilité atténuée dans un grand nombre de cas.

Comme bien l'on pense, c'est la paralysie générale qui mérite, ici, la plus longue rubrique.

Nous avons dit dans un autre chapitre que l'amnésie du paralytique général entraînait souvent chez lui des actes irréguliers au point de vue de la morale sociale : certains de ces actes peuvent être franchement délictueux ou criminels. En présence de faits pouvant entraîner des conséquences judiciaires, il faudra donc rechercher avec soin les troubles de la mémoire qui ont pu les provoquer et qui peuvent se montrer, on le sait, comme premier phénomène de la paralysie générale.

Les actes liés à l'amnésie paralytique ont certains

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caractères qui doivent attirer l'attention : ils sont accomplis d'une manière absurde le plus souvent. Le paralytique ne se cache pas : quand il vole, ce qu'il vole ne lui est souvent d'aucune utilité ; quand il se livre à des exhibitions obscènes, c'est avec un cynisme absolument inconscient. Dans tous ces cas, l'oubli des conventions sociales et de l'intérêt personnel luimême domine l'immoralité de la situation. Quelques sujets, il est vrai, paraissent agir avec discernement en commettant des abus de confiance ou des escroqueries par exemple; mais si, au lieu de considérer l'acte en lui-même, on considère la façon de l'accomplir, on observe d'incontestables lacunes de la mémoire ; on retrouve à chaque pas d'inexplicables oublis. Il faut faire avec soin cette enquête, car c'est en de pareilles circonstances que le monde judiciaire opposera la possibilité de la simulation.

Dans les observations qui vont suivre et que nous donnons sous une forme très résumée, on ne trouvera pas toujours l'absence du souvenir de l'acte incriminé ; mais par contre, dans V exécution même de l'acte on verra toujours la trace d'une défaillance mnésique se traduisant par l'oubli de la valeur des choses, par la négligence des précautions à prendre pour commettre la faute ou pour échapper à la peine, etc.. C'est là d'ailleurs le trait vraiment caractéristique des actes délictueux du paralytique.

Le sieur B... avise une charrette attelée, et placée non loin de son propriétaire, le sieur G... cultivateur qui travaille dans son champ. B... n'hésite pas, monte dans la charrette et fouette le cheval. Le sieur G...

intervient aussitôt, interpelle cet étrange voleur et le force à descendre. Puis il retourne à son travail après avoir enrayé les roues de sa charrette avec une chaîne. Quelques instants après, il appercevait B... qui cherchait de nouveau à s'emparer du véhicule. Cette fois il se décida à le faire arêter. Interrogé par le commissaire de police, B... n'eut que des réponses bizarres, absurdes, contradictoires, passant d'un aveu complet à une dénégation d'ailleurs impossible à soutenir, puis finissant par dire qu' « il ne se souvenait pas de tout cela ».. L'acte de 1 inculpé et son attitude tout à fait insolite, ne sont plus pour surprendre quand on connaît son état mental. On peut dire qu il s'est comporté dans sa manière d'exécuter son vol comme se comportent tous les paralytiques généraux dont le modus faciendi est si particulier et si fortement empreint de naïveté et d'enfantine imprévoyance. Transféré à l'infirmerie spéciale du Dépôt, B... y présenta tous les signes physiques et intellectuels de l'encéphalite diffuse : Euphorie, affaiblissement général des facultés, accrocs de la parole, défaut de réaction pupillaire, etc. On était en présence d'un inconscient vis-à-vis duquel on dut prendre la seule mesure qui pouvait être adoptée : son envoi dans un asile d'aliénés.

Le sieur D... est arrêté sur la réquisition d'un marchand de vin logeur qui fait la déclaration suivante : « Cet individu est entré dans l'hôtel sans rien dire ni répondre à la bonne qui l'interpellait ; il a disparu après avoir emporté les effets apppartenant au locataire de la chambre n° 2 ». Lorsque D... parut devant le tribunal, son attitude et ses propos donnèrent à penser qu'il pouvait bien ne pas jouir de la plénitude de ses facultés, et il fut envoyé à l'infirmerie spéciale du Dépôt.

Quand nous l'interrogeons, D... se contente de sourire d'une façon niaise, et aboutit généralement à un « Je ne sais pas » qui supprime toute conversation.

Mais aucun doute ne saurait subsister sur la nature

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de la maladie cérébrale dont l'inculpé est atteint. Déjà, par sa façon de procéder au vol, il est en quelque sorte stigmatisé. Celui-là n'est pas un voleur vulgaire, qui, sans songer à s'entourer des plus sommaires précautions se comporte de telle manière qu'il rend son arrestation inévitable. Par ce trait bien particulier, il rappelle déjà le paralytique général qui se détermine au gré de la suggestion instinctive du moment, et agit avec le plus complet oubli des convenances.

Au reste, les signes physiques se joignent aux symptômes d'ordre psychique pour donner au diagnostic toute la précision désirable. Profondément affaibli, D... est aujourd'hui bien pauvre d'idées et on peut constater que celles qu'il traduit avec un embarras marqué de la parole expriment cet optimisme, cette satisfaction de soi-même, que l'on retrouve ordinairement dans la symptomatologie de la paralysie générale. Il s'agit d'un malade irresponsable de ses actes, et justiciable de l'internement.

M... avait besoin d'argent, et pour s'en procurer, voici ce qu'il imagine. Il s'adresse à un bureau de poste, s'y fait délivrer un mandat de 5 francs, au nom d'un sieur Neveu. Muni de ce mandat, il gratte l'indication de la somme de 5 francs et écrit à la place « vingt mille francs », puis sans s'inquiéter du chiffre 5 découpé sur la bordure du mandat, il se présente à un guichet d'un autre bureau persuadé qu'on va lui remettre les 20.000 francs. Un enfant eut procédé pour un tel larcin avec moins d'ignorance, de naïveté et d'imprévoyance. A l'infirmerie spéciale où il est transféré d'emblée, il ne sait même plus de quoi il s'agit quand on l'interroge sur son « faux ». Par contre, le diagnostic s'affirme chez lui par un ensemble de signes caractéristiques. Dans la sphère psychique, c'est l'affaiblissement en masse de toutes les facultés ; dans l'ordre des phénomènes somatiques, c'est l'embarras de la parole, l'inégalité pupillaire, la diminution de l'énergie muscu-

laire, etc. M... est un paralytique général : sa place est dans un asile d'aliénés.

Nous n'avons envisagé jusqu'ici que des paralytiques généraux. Ils représentent en eflet un type de délinquants bien particulier et de la plus grande fréquence parmi ceux qu'une altération de la mémoire jointe à d'autres signes d'affaiblissement, rend irresponsables de leurs actes.

Toutes les autres formes de démence, par les troubles mnésiques qui font partie de leurs symptômes, méritent une place ici, qu'il s'agisse de démence sénile, de démence syphilitique ou alcoolique, ou bien de démences consécutives à des lésions circonscrites, telles qu.' hémorragie, ramollissement, ou néoplasmes.

Nous ne croyons pas utile de multiplier les exemples. Nous ne rapporterons que le suivant comme représentant un type d'intérêt particulièrement commun au point de vue de la médecine légale.

Mme S... âgée de 64 ans a été arrêtée aux magasins du. Louvre où elle venait de dérober une paire de gants et un portefeuille valant ensemble six francs. L'inculpée appartient à une famille très honorable. Son éducation fut soignée et elle a toujours vécu dans un milieu austère. Le ménage sans posséder de fortune importante jouit d'une aisance qui suffit à des besoins modestes. Tout était donc pour surprendre dans la conduite de cette personne.

Devant le tribunal, la dame S... a déclaré ne pouvoir expliquer le sentiment auquel elle a obéi en s'exposant à une condamnation pour la conquête de deux objets de moindre importance et que sa situation de fortune lui

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permettait assurément de s'offrir. A l'infirmerie spéciale, elle nous dit également : « II faut bien que je reconnaisse avoir dérobé cette paire de gants et ce portemonnaie puisqu'on a trouvé ces objets sur moi, mais j'ignore comment et pourquoi je les ai pris au lieu de les payer... J'ai souvent des étourdissements et c'est dans ces moments là que ma tête semble se vider et que ma mémoire s'en va. »

Lorsqu'on analyse attentivement certains actes accomplis par l'inculpée, lorsqu'on cherche à les interprêter scientifiquement d'après ses propres dires et les renseignements fournis par l'entourage, on est amené à penser que les actes en question semblent être de ceux dont une soudaine éclipse de la conscience facilite l'accomplissement tout automatique. Avec un grand accent de vérité, Mme S... se plaint d'avoir des vertiges et d'autre part son mari déclare que par moments, elle se livre à des manœuvres dont elle n'a pas conscience et dont elle ne garde pas le souvenir.

C'est i'épilepsie qui conditionne ordinairement de tels phénomènes morbides, et c'est dans cette névrose qu'ils ont le plus de netteté ; mais d'autres états peuvent aussi les produire. Il n'est pas très rare de les rencontrer dans Vathèrome cérébral.

Partant, il est légitime de penser que la dame S... a accompli les actes qui lui sont reprochés sous l'influence d'une crise de ce genre et que par conséquent elle n'en a pas eu la conscience nette qui est l'élément indispensable de la responsabilité pénale.

Dans l'observation précédente, on peut remarquer que les troubles mnésiques allégués ont un caractère écliptique rappelant celui des amnésies névrosiques. En effet, si la dymnésie progressive est la forme clinique habituelle des altérations de la mémoire dans les maladies organiques, ce sont très

souvent des épisodes vertigineux greffés sur ce fond dymnésique qui favorisent l'éclosion des incidents médico-légaux, au cours de ces maladies.

ILLUSIONS MNÉSIQUES ET PARAMNÉSIES

Dans notre étude séméiologique, nous avons montré tout l'intérêt de la paramnésie, lorsqu'elle se traduit par certaines illusions plus ou moins singulières de la reconnaissance.

Ces illusions mnémoniques peuvent avoir, au point de vue médico-légal, des conséquences qu'il est facile de prévoir. Un aliéné ou un simple déséquilibré poursuit l'objet de ses rêves amoureux, ou bien il se croit en butte aux persécutions d'un adversaire malveillant; il passe dans la rue devant un étranger, s'imagine reconnaître en lui l'objet de sa passion ou l'auteur de ses maux, et se livre suivant les cas à des réactions qui tombent forcément à côté de leur but.

En étudiant la fausse reconnaissance au point de vue psychologique et clinique, nous nous sommes attachés à montrer une relation avec les états de confusion. Cette genèse n'est pourtant pas la seule : il en est une autre que nous avons cru devoir réserver parce qu'elle trouve ici sa place plus directe.

A côté des cas ou la fausse reconnaissance est le témoignage d'un état confusionnel, il en est d'autres où elle est la conséquence logique et en quelque

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sorte l'apothéose d'un délire systématisé ou d'une obsession. Elle survient à la faveur d'une idée fixe évoluant sur un terrain de débilité mentale.

Il ne faut pas s'étonner si cette fausse reconnaissance qu'on peut dire secondaire représente véritablement le type médico-légal du trouble en question. Chez le confus en effet, la fausse reconnaissance est inopinée et s'applique à des objets quelconques le plus souvent insignifiants : elle est un fait anodin, un épisode sans conséquences. Chez l'ancien délirant au contraire, chez l'ancien obsédé, la fausse reconnaissance est préparée ; elle est comme réclusion naturelle d'une longue période d'incubation au cours de laquelle son germe s'est en quelque sorte fortifié sur le terrain essentiellement propice de la suggestibilité. Elle s'applique à un objet unique, précis, dont la désignation est logique et inéluctable. Elle constitue toujours un fait grave, car elle est généralement le dénouement brusque d'un drame latent. Elle devient par la même le signal de Y événement médico-légal en un mot.

Les observations suivantes fournissent des exemples typiques de la modalité que nous envisageons :

Adrien B... a frappé violemment, avec une lame de parquet qu'il portait sur son épaule, une dame V... et un sieur L..., au moment où ces personnes pénétraient dans le couloir de leur maison. Puis il s'est enfui et il ne put être appréhendé qu'après avoir opposé une très vive résistance. La dame V... et le sieur L... qui vivent maritalement depuis 18 mois, ont déclaré ne pas connaître leur agresseur. Quant à celui-ci, il affirme qu'il

avait voulu frapper sa femme dont il était abandonné depuis sept ans. L'apercevant au bras de son amant, il avait cédé à l'indignation, à la colère de l'époux outragé.

B... avait-il été le jouet d'une ressemblance frappante et allait-il reconnaître son erreur en exprimant le regret d'avoir blessé grièvement des personnes contre lesquelles sa vengeance n'avait pas à s'exercer? Dans un premier interrogatoire chez le commissaire de police, il s'exprime ainsi :

« La personne que j'ai frappée, et qui se dit être la demoiselle B... est ma femme, ou du moins je ne crois pas me tromper. Lorsque vous m'avez mis en présence de la blessée, j'ai cru sur le moment que ce n'était pas ma femme, mais maintenant, je crois de plus en plus que c'est bien elle. C'est pourquoi, passant rue Vavin, et l'apercevant au moment où elle entrait à l'hôtel avec son amant, je fus aveuglé par la colère. Je fondis sur eux et les frappai à tour de bras avec la lame de parquet que je portais, sans me rendre compte que je pouvais les tuer. Ma femme a quitté le domicile conjugal il y a sept ans. Quant au sieur L... qui était avec elle je ne le connais pas. »

Devant le juge d'instruction, B... continue à prétendre, en dépit de toutes les preuves contraires, que c'est bien sa femme qu'il a frappée. Elle vient faire, at-il dit, de la prostitution devant ma porte, et je n'ai pu supporter cela plus longtemps. Puis il se répandit en invectives contre le procureur de la République qui avait refusé, assurait-il, de lui venir en aide, et l'avait ainsi amené à se faire justice lui-même.

Les renseignements fournis sur l'inculpé ne sont pas défavorables, ce C'était, dit sa logeuse, un brave homme très honnête... Il buvait un peu... Il regrettait vivement sa femme... Il en parlait toujours lorsqu'il avait bu... Il avait l'idée fixe de la voir partout... C'est ainsi qu'il y a 18 mois, croyant avoir affaire à elle, il a grossière-

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ment injurié une dame qui passait... Il y a 2 mois, il avait cru la reconnaître encore dans la maîtresse d'un étudiant et il avait eu à cette époque une vive altercation. »

Lorsque B... reçut la visite de l'expert, ses premières paroles furent celles-ci : « Je suis en prison, pour avoir frappé ma femme et son amant. J'étais fatigué de lui voir faire la vie. Je me suis adressé à la justice qui n'a rien fait ; alors je me suis fait justice moi-même. »

L'illusion dont l'inculpé a été le jouet survit donc à toutes les démonstrations : elle persiste en dépit de l'évidence même.

C'est en vain qu'on invite l'illusionné à réfléchir sur ce fait que sa femme a vingt ans de plus que la personne qu'il prend pour elle : il n'écoute que l'idée fixe qui parle plus haut que toutes les démonstrations.

Il est d'ailleurs facile de reconstituer la genèse de son trouble mental. Lorsqu'il y a sept ans, sa femme le quitta, B... semble avoir éprouvé un choc moral. Depuis cette époque, l'idée de cette femme l'obsède. Il est souvent sombre, taciturne; il ne devient bavard que lorsqu'il est surexcité par des abus alcooliques. Dans ces circonstances, c'est toujours de sa femme qu'il parle, comme si l'alcool venait rendre manifeste pour tous, une obsession renfermée en temps ordinaire. Promenant partout son idée fixe, il a fini par trouver devant lui, objectivement représenté, ce qui depuis si longtemps était dans son esprit... A force de voir mentalement, il a cru reconnaître la représentation objectivée de cette vision mentale. La genèse de l'illusion est ici sous la dépendance de l'idée fixe ou obsédante. Or, en pareil cas, les démonstrations les plus péremptoires n'ont aucun effet, précisément parce que l'élément sensoriel n'est rien ou presque rien et que l'idée qui le fait naître est tout. Un simple illusionné se serait renduà l'évidence, aurait, après examen, rectifié l'erreur de ses sens. Mais quand c'est l'obsession délirante qui impose cette erreur,

l'illusion résiste aux preuves les plus convaincantes. En résumé, B... est atteint de débilité mentale, avec idées de persécution et obsessions engendrant des illusions de fausse reconnaissance. C'est sous l'empire d'une illusion de ce genre qu'il s'est imaginé que la dame B... frappée par lui était bien celle qu'il voulait atteindre.

Le 6 février, vers sept heures du matin, une détonation retentissait dans une chambre d'un hôtel meublé de la place Glichy. Puis ce furent des cris désespérés partant de cette même pièce ; et, lorsqu'on accourut, on vit un jeune homme gisant à terre devant la cheminée. Auprès de lui une jeune femme sanglotait, l'implorait, lui soutenait la tête, cherchant à arrêter le sang qui s'écoulait d'une blessure. « Henri î Henri ! je t'aime ; pardonne-moi » lui criait-elle.

Tous deux étaient à demi-vêtus et venaient, selon toute apparence, de quitter l'unique lit de cette chambre.

Sans consentir à s'expliquer, la jeune femme continuait à gémir, et se prodiguait auprès du blessé. Son désespoir semblait sincère et profond.

Dans la maison, on ne connaissait point ces hôtes de passage. Au dire du garçon de l'hôtel, le couple était venu dans le courant de la nuit. On ne savait rien de plus. Lorsqu'on se fut assuré que la blessure du jeune homme n'offrait pas de gravité, on essaya d'en obtenir ainsi que de sa compagne quelques renseignements ; ils furent invités à décliner leurs noms. La jeune femme écrivit le sien sur le registre de l'hôtel, mais le blessé se déclara encore trop faible pour tenir la plume et lui demanda d'écrire à sa place. « Ecrivez : F. Jean » lui dit-il. A peine avait-il prononcé ce nom que la jeune femme au comble de la stupeur, lui criait : « Mais vous n'êtes donc pas Henri V... ? C'est affreux. Vous m'avez trompée. » La physionomie de Céline J... exprimait, à ce moment, le plus profond ahurissement,

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L'information ne tarda pas à établir que Céline J... avait été le jouet d'une illusion bien bizarre et qu'elle avait réellement fait une erreur de personne. Elle venait de passer côte à côte une nuit avec un homme en qui elle avait cru reconnaître son amant Henri V... C'est sur V... qu'elle avait voulu diriger son arme et non sur F. Jean, qui lui était, avant cette nuit là, totalement inconnu. Ce dernier avait donc pris la place de l'amant, à la faveur d'une inconcevable méprise qu'il s'était d'ailleurs plu à entretenir, n'ayant pas supposé qu'il en serait victime.

Mais, avant d'indiquer comment Céline J.., a été amenée à sa tentative de meurtre et comment elle a pu être dupe d'une substitution de personne au premier abord invraisemblable, il est nécessaire d'étudier les antécédents de l'inculpée, d'analyser sa personnalité morale, et de retracer au moins brièvement l'histoire de ses relations.

Un an avant l'incident du 6 février, Céline J... avait fait la connaissance d'un sieur Henri V... répétiteur dans un lycée. Elle voulait, a-t-elle dit, un « amant sérieux » .

Dans tous les cas, ce qui fut à coup sûr très sérieux, ce fut l'amour quelle ressentit pour lui.

Bientôt, elle trouva qu'il n'était pas au diapason de sa passion. Elle lui faisait de vifs reproches sur ce qu'elle appelait sa froideur. Elle se plaignait sans cesse que leur rendez-vous fussent trop rares, témoignant une extrême crainte d'être délaissée et sollicitant toujours de nouvelles rencontres par des lettres brûlantes.

C'est au bal qu'elle avait connu son amant. Dans l'espoir et l'appréhension tout à la fois, d'y retrouver celui qu'elle croyait volage, elle y retournait souvent. Emue, tremblante, l'attention continuellement en éveil, elle était transportée de joie, en croyant apercevoir « Henri)), mais se trompait à de grossières ressemblances. Dans

cette attente vaine, elle s'énervait et s'exaspérait. Son exaltation grandissait et suscitait des idées, des projets que son esprit inquiet et tourmenté ne pouvait encore bien préciser. Elle adressait à « Henri » des appels désespérés, « Mon Henri chéri,, lui écrivait-elle, ma patience est à bout et il faut que je te voie. Il faut que cela finisse. Je suis lasse de cette vie d'attente, de déceptions, de torture. Gela me rend malade. Auraisje pu croire que tu m'aurais fait tout ce mal. Avant de te connaître j'étais heureuse. Aujourd'hui je regrette amèrement la vie douce et tranquille que je -menais. Malgré tout l'effort de mon raisonnement et de ma volonté, je ne puis chasser ton souvenir qui ne me quitte pas. Je sens pourtant que tout est fini, bien fini, et que tu ne reviendras sans doute jamais à moi... Ma vie, encore bien courte et étrangère à beaucoup de choses, a déjà été éprouvée jusqu'au désespoir, jusqu'à la mort, etc.. »

Dans la soirée du S février, Céline J... se rend, comme elle l'avait fait tant de fois déjà, au bal de l'Elysée-Montmartre, avec un dernier espoir. Peut-être, enfin, y trouvera-t-elle celui qu'elle cherche. En chemin, elle achète un revolver. Son but, a-t-elle dit depuis, n'était point de se servir de cette arme contre Henri V... Elle ne songeait qu'au suicide. Elle circule partout et se livre à une anxieuse recherche qui reste inutile. Elle se décide enfin à sortir. Aumoment où elle va franchir le seuil de l'établissement, il lui semble, tout à coup, que Henri V... est là devant elle et s'approchant d'un jeune homme, elle s'écrie : « Tiens, c'est toi, Henri. » Celui qu'elle vient d'aborder ainsi trouve la méprise plaisante et semble vouloir entretenir l'erreur de la jeune femme qui pose quelques questions et manifeste une certaine surprise au sujet de la barbe et de la tenue qu'elle trouve quelque peu changées.

Assez facilement rassurée par quelques réponses évasives, elle devient aussitôt pressante, se place au

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bras de celui qui pour elle n'est autre que Henri... Elle entraîne son compagnon dans un hôtel meublé tout en lui reprochant son peu d'empressement à la revoir. Aucune explication violente ne paraît avoir troublé « cette nuit d'amour » que réclamait si ardemment Céline J... Convaincue qu'elle était dans les bras de son amant, elle se livra sans réserves.

Le matin au réveil, rien n'est encore venu la détromper. Elle s'habille silencieusement ; puis tout à coup, sans une apostrophe, sans un mot, elle tire sur son compagnon, presque à bout portant, un coup de revolver qui l'atteint à la tempe gauche. La déposition du blessé, le sieur F..., employé de commerce, est à reproduire : a J'ignore, a-t-il dit, pourquoi cette fille a tiré sur moi. Je la vo}rais hier pour la première fois. Après ce qu'elle m'avait dit en m'abordant, à l'Elysée-Montmartre, je m'étais amusé à lui laisser croire que j'étais bien celui qu'elle avait nommé. Son air était très drôle. Dans tous les cas, nous n'avons eu ensemble aucune discussion. Nous avions passé la nuit parfaitement d'accord et plusieurs fois dans cette nuit j'ai eu avec elle des relations intimes ».

Céline J..., a des dehors très calmes lorsqu'on la visite à Saint-Lazare. Mais son embarras est grand lorsqu'il s'agit d'expliquer l'énormité de l'erreur dont la plupart de ses sens ont été complices.

De l'air d'une personne qui renonce à comprendre, elle répète sans cesse en guise d'excuse : « Mais il me parlait tout comme Henri..., Il me disait les mêmes choses... Dans la chambre je ne m'étais aperçue de rien... C'étaient les mêmes manières... C'est trop fort tout de même. . . Il parait qu'ils ne se connaissent même pas... Il n'y a même pas de ressemblance entre eux deux... Je me rends bien compte maintenant... Si à ce moment, je n'avais pas été si ennuyée, si tourmentée, si j'avais eu toute ma présence d'esprit, je crois que je n'aurais pas pu me tromper ainsi... Pourquoi ai-je tiré?

Dromard. 15

Je ne sais trop. Je croyais tirer sur Henri. Nous venions de nous lever. J'étais triste à l'idée que nous allions encore nous séparer et que je ne saurais le retenir. Pourquoi me quitter? lui dis-je, d'un ton désolé. C'est la vie me répondit-il. C'est alors que j'ai tiré. Je n'avais pas mon sang-froid. Je voulais me tuer devant lui. Et dire que ce n'était pas Henri ! Où avais-je la tête ! »

Céline J... s'exprime avec un accent de grande sincérité et, si bizarre qu'apparaisse la méprise dont elle affirme avoir été le jouet, tout tend à prouver cependant qu'elle ne cherche point à en imposer. Nature ardente, exaltée, l'inculpée a été menée, en cette affaire, par une idée fixe, obsédante, qui dominait absolument son esprit. Elle n'avait plus qu'une pensée : revoir Henri V... Avec son imagination de fille nerveuse et passionnée, apportant dans cette aventure amoureuse toute l'allure romanesque dont une personne de sa condition sociale et de son éducation était capable, elle était parvenue à ce degré d'exaltation et d'obsession qui voile, dans une certaine mesure au moins, la réalité des choses, ou les transforme au gré des illusions qui hantent le cerveau. Vivant sans cesse avec cette idée fixe qu'elle allait, qu'elle devait revoir son amant, elle entretenait ainsi, dans son imagination hyperexcitée, la représentation mentale de cette apparition tant désirée et vers laquelle tout son être était tendu. Elle en arriva à une transposition singulière de l'idée en fait.

Elle vit a Henri », non point là où il n'y avait personne, mais elle le vit dans un autre, n'offrant avec lui, d'ailleurs qu'une ressemblance lointaine. Les dissemblances la font hésiter, mais ne dissipent point son rêve d'obsédée.

Elle ne se comporta point en hallucinée qui crée de toutes pièces la réalité extérieure sous l'incitation de l'obsession amoureuse. Elle fut une illusionnée et vécut quelques heures tout entière à son illusion...

Sans doute, en présence d'un fait comme celui

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que nous venons d'exposer, l'esprit déconcerté cherche une explication et n'en trouve aucune qui le satisfasse pleinement.

Voici une femme devenue, par la tyrannie de l'idée fixe, oublieuse de tout ce qui aurait dû la rappeler au sentiment de la réalité. Elle va droit devant elle, inconsciente des heurts de la route.

Délaissant les procédés d'information qui nous renseignent à l'aide de nos sens, sur les qualités du monde extérieur, elle marche en aveugle, sensoriellement parlant. Elle ne voit en quelque sorte que par les yeux de 'l'esprit et ce qu'elle voit ainsi, c'est ce qu'elle veut voir. De telle sorte que le processus de l'idéation représentative se place, en pareils cas, presque sur le rang d'une auto-suggestion.

Un vieux dicton assure que l'on croit aisément à la réalité de ce que l'on désire. Si cela est vrai dans la vie normale, cela se vérifie également dans la vie morbide : l'illusion du réel peut naître de l'intensité même du désir.

Le cas actuel peut être présenté comme un exemple de cette sorte de possession sub-hypnotique, qu'exerce l'idée appétitive, à ce degré de puissance.

Rien n'est plus propre, que cette concentration d'activité cérébrale sur un même point, à rendre l'individu insensible aux impressions extérieures.

Cette loi de psychologie est vieille comme le monde et Archimède s'est chargé de démontrer jusqu'à quel degré d'anesthésie sensorielle peut conduire une préoccupation absorbante.

Dans le rêve, et dans le somnambulisme qui n'est

qu'un rêve en action, le cerveau, tout entier à l'impression et à l'idée du moment, est inapte à s'occuper ailleurs et ne saurait attendre la collaboration des autres facultés, puisque celles-ci sommeillent : de même ici cet accaparement de l'activité cérébrale que réalise l'idée fixe, inhibe, par son exclusivisme même, les facultés d'attention, de réflexion et de contrôle. « Nous n'avons qu'à supposer, une rêverie assez profonde pour atteindre le degré morbide de l'hypnotisme, pour avoir une fonction mentale partielle accessible seulement aux impressions qui la concernent et agissant d'une façon inhibitrice sur les autres fonctions mentales. » (Maudsley.)

Les délires palingnostiques ne prennent pas toujours racine dans le monde extérieur, ils n'ont pas toujours une origine externe, si l'on peut dire : et il est des cas où la fausse reconnaissance du malade porte sur son « moi ». C'est encore là si l'on veut une modalité de paramnésie, mais une modalité très particulière : c'est une paramnésie auto-agnosique. Ici en effet, l'identification erronée, au lieu de se tenir sur un terrain purement objectif, met en cause la personnalité propre du sujet qui croit se reconnaître dans une personnalité étrangère.

L'observation suivante en est un cas très curieux qui a d'ailleurs fait l'objet d'une publication de la part de l'un de nous1.

t. Garnier et Dromard. Auto-identification romanesque : illusion de reconnaissance de sa propre personnalité . (Archives de neurologie, 1905.)

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En mai 1902, Mlle X..., lisait un journal qui publia successivement Claudine à V école, Claudine en ménage, Claudine à Paris. Le texte l'intéressa et elle crut reconnaître une analogie marquée entre ses propres tendances et celles qu'on prêtait au personnage principal du livre. Puis l'analogie devint une identité et Mlle X..., se crut incarnée dans le personnage de « Claudine » . Non pas qu'elle fut amoureuse des femmes : elle n'a jamais eu avec les personnes de son sexe que des rapports forts honnêtes, et sur ce point, assure-t-elle « l'auteur est mal informé ». Mais cette « Claudine » c'était bien Mlle X..., dans ses goûts, dans ses caprices, dans ses habitudes d'esprit, dans sa façon de comprendre les choses. « Comme à moi il lui fallait un maître, nous ditelle ; comme moi elle manquait de direction ; elle recherchait la rêverie comme moi ; et elle était comme moi dans la manière d'aimer et de juger son amant. » Le physique n'est pas moins probant. « Claudine » n'est pas une beauté, mais elle est originale comme moi. En elle, je reconnais mes yeux..., ces yeux « noisette » dont on parle tant; je reconnais mon nez et ma bouche, et puis mes cheveux bouffants..., et tout le reste. » Mlle X..., se voit donc dans « Claudine » comme dans un miroir. Mais il y a mieux : l'identification s'étend aux personnages secondaires et la malade retrouve dans le roman tout son entourage. Elle reconnaît dans « Renaut » son amant, dans « Rézie » son amie, dans « Luce » une jeune fille qu'elle a fréquentée, etc.. Alors elle discute l'authenticité des faits avec une conviction que rien ne saurait ébranler. « Cette Luce, nous dit-elle, ne remonte pas au temps de mon enfance, et l'on s'est trompé en écrivant de pareilles choses. Cette Luce, je l'ai connue chez une logeuse, rue des Petits- Carreaux, et je jure que nos rapports ont toujours été chastes. Je n'ai jamais eu les vices qu'on veut m'attribuer..., je ne connais pas ces vilaines passions. Est-ce ma faute à moi si les apparences me condamnent? Ah !

On s'est bien trompé, on s'est bien trompé ! Je le jure ! »

Mais comment l'auteur avait-il pu connaître Mlle X..., dans les moindres détails de sa vie? Gomment était-il renseigné sur son passé, sur son tempérament, sur ses goûts? Mlle X..., ne tardera pas à le savoir, car les circonstances vont lui fournir une explication.

La lecture des livres avait eu lieu au printemps. Or, en été, Mlle X..., reçut un jour, boulevard des Italiens, les compliments de passage d'un monsieur « bien mis». Il était de taille moyenne et entre deux âges; il portait une barbe taillée en pointe et un chapeau à bords plats. Les jours suivants la conversation s'engagea de nouveau, et Marie X..., se laissa conduire de bonne grâce par le personnage dont elle ignorait d'ailleurs le nom et la profession. « Je le suivais comme une machine, ajoute-t-elle, car il exerçait sur moi une attraction que je ne m'explique pas. Je ne l'aimais pas du tout, et je me trouvais pourtant à ses rendez-vous ». Un jour qu'ils cheminaient côte à côte, Mlle X..., s'entendit nommer « Glaudinelte » par son partenaire. Celui-ci désignait en même temps du bout de sa canne une affiche illustrée de « Claudine en vadrouille ». Sur cette affiche, une femme était représentée, dans laquelle Marie X..., se reconnut nettement. Elle en eut une vive émotion. Les allures de son compagnon d'ailleurs étaient « équivoques », et il lui sembla que « cet homme était au courant de bien des choses ».

Ceci se passait au mois de juin. Or, il arriva qu'en décembre, Marie X..., aperçut a l'étalage d'un libraire le nom de Willy. Au-dessous de ce nom, il y avait un portrait. Quelle ne fut pas sa surprise en retrouvant dans ce portrait toute la figure du personnage innommé dont elle avait subi les assiduités pendant plusieurs mois de l'été ! C'était bien la même barbe en pointe, le même chapeau à bords plats ! Ce fut comme une révélation !

ILLUSIONS MNÉSIQUES ET PARAMNÉSIES 231

Ainsi Mlle X..., avait été l'objet d'un abus de confiance ! Longtemps avant la rencontre du boulevard des Italiens, cet homme avait dû l'épier, et à ce moment même il devait être informé déjà de toute sa vie passée. Mais comment et par qui? Ne fallait-il pas une complicité ?

Les soupçons de M1Ie X..., se dirigèrent sur une dame B... dont elle avait fait sa meilleure amie. Un jour que Mlle X. . . parlait de ses impressions sur « Claudine », M"" B... lui avait dit sans rire « Claudine? C'est toi ». Plus tard,, comme Mlle D... lui contait ses relations de la rue avec un homme dont le chapeau était à bords plats, Mme B... avait répliqué le plus sérieusement du monde : « Par Dieu, c'est Willy ! » Et elle avait ajouté : « Tu sais, ma petite, quand on a la protection d'un littérateur, on a autre chose à faire qu'à travailler ». « Je comprends maintenant, dit MlleX... pourquoi Mme B... voulait me pousser dans les bras de cethomme». Puis d'autres faits lui reviennent à l'esprit. Mme B... l'avait un jour photographiée dans des poses bizarres. Ces poses comportaient un demi-nu, une sieste sur un divan, etc.. Toutes ces images figuraient les défauts de Claudine : elles devaient être mises en circulation et servir aux cartes postales. Mme B... disait à tout venant: «Ces clichés là, ce sont mes Claudines ; je ne les donnerais pas pour quinze mille francs ». Mlle X... reste convaincue que Mme B... l'attirait chez elle pour la faire causer. Il lui arrivait en effet de dire « des choses en l'air » et Willy caché derrière un rideau prenait des notes pour ses futurs livres.

Le délire dépassa la limite purement interprétative. Des hallucinations de l'ouïe ajoutèrent aux troubles de Marie X... Quand, en compagnie de son chien, elle entrait dans une salle de restaurant, ici et là on murmurait : « Tiens voilà Claudine et son chien ».

A cette époque, Mlle X... se voyait congédiée de son appartement; les propriétaires refusaient de l'entendre

et les concierges la tenaient pour suspecte. Ruinée dans sa réputation et dans son honneur elle dût prendre asile chez Mme B... dont elle connaissait toutes les vilenies. L'entente fut de courte durée, Mlle X... quitta sa compagne pour ne plus la revoir. N'ayant aucune intention de vengeance, elle avait élu domicile ailleurs, quand soudainement une idée fixe lui vint qui précipita le dénouement. « Un soir, nous dit-elle, je songeais a Mme B.., et je pensais, sans plus m'y arrêter, que je pourrais tuer cette femme. Puis, le désir de la tuer m'envahit avec une irrésistibilité que je ne puis décrire. Je me couchai en y pensant toujours. Je comptais les heures pour arriver plus vite au matin, car j'attendais le lendemain avec impatience. Dès que le jour parut, et sans faire de toilette, j'allai prendre position à la terrasse d'un café, dissimulant dans mon manchon un couteau de cuisine. J'attendis longtemps, de plus en plus fiévreuse, en disant toujours : Tue-là, tue-là ; il faut que tu la tues. Enfin Mme B... passa. Je vis comme un éclair de haine briller dans ses yeux. Mon sang ne fit qu'un tour dans mes veines. Je me précipitai, brandissant mon couteau et bousculant les tables : tue-là, tue-là ; il faut que tu la tues !... Mais brusquement mon bras fut paralysé; je restai anéantie, clouée sur place ; un cri s'étouffa dans ma gorge et je ne pus dire que des mots inarticulés : Sale femme, femme de rien !..: On m'entoura et l'on m'emmena au poste de police ! »

L'observation précédente est intéressante à divers égards. Nous y voyons d'abord un fond de suggestibilité manifeste, comme point de départ d'un délire ; puis nous voyons ce délire évoluant pour son propre compte à la faveur de cette même suggestibilité qui découvre pour lui dans le monde extérieur autant de preuves matérielles qu'en réclame sa logique morbide. Sur cet échafaudage, nous voyons enfin se

DE LA SIMULATION DE l' AMNÉSIE 233

greffer, par un enchaînement puéril d'interprétations, des idées rétrospectives de persécution dont la réaction définitive menace d'être grave. Mais cette réaction même, de par son caractère paroxystique et mal combiné tout à la fois, s'éloigne singulièrement de la réaction froide et préméditée des persécutés chroniques : elle est la conclusion harmonique et légitime de toute l'épopée, car, dans sa conception comme dans son exécution, elle est frappée au double sceau de la débilité et de l'impulsivilité des dégénérés.

L'intérêt médico-légal vient s'adjoindre à la curieuse histoire de ce prétendu « modèle » qui affirme avoir posé devant l'écrivain... Notre étrange malade a été homicide d'intention sinon de fait. L'acte de meurtre a été voulu, « C'est mon bras qui s'est paralysé », a déclaré Marie X... A côté de l'impulsion homicide, le phénomène d'arrêt. Cette inhibition n'est d'ailleurs pas pour surprendre sur ce fond de dégénérescence mentale.

La question des amnésies simulées apparaît comme un très vaste chapitre de toute étude générale sur la simulation de la folie. Et, cependant, il faut le dire, ce sujet n'est qu'effleuré ou n'est même pas aborbé, dans les traités de médecine légale, voire même dans les monographies sur la simulation de la folie.

C'est une lacune véritable, car à tout instant l'expert est aux prises avec de grandes difficultés afférentes à ce sujet.

Tantôt en effet, l'amnésie alléguée est un symptôme véritable se reliant à un état pathologique défini ; tantôt, au contraire, elle n'est qu'une supercherie intéressée.

Dans bien des cas, ce discrimen est entouré de véritables difficultés et, pour mener la tâche à bien, il convient d'être armé de connaissances cliniques précises, la solution médico-légale demandée ne pouvant être scientifiquement fournie que par elles.

Un examen des plus attentif sera accordé à toutes les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi l'accomplissement de l'acte incriminé.

Les conditions de la préméditation, la nature même de l'acte, les procédés employés pour la perpétration, le déploiement, par exemple, d'une furie homicide étrange, les précautions prises pour assurer l'anonymat du crime, la fuite précipitée, l'attitude et le langage au moment même ou le délinquant est surpris, appréhendé, ses dénégations ou ses aveux immédiats, la présence d'esprit ou l'égarement dont il fait preuve à cet instant critique, voilà autant de faits qu'il est nécessaire d'enregistrer soigneusement.

Après avoir pris note de toutes les circonstances concomitantes de l'acte, l'expert aura à tâche de bien étudier le prévenu dans ses antécédents héréditaires et personnels. S'il est utile de bien connaître le crime dans toutes ses particuliarités, celles-ci pouvant être révélatrices, il est aussi nécessaire de bien con-

naître le criminel et d'en e'tablir la complète biologie.

En présence de l'inculpé qui allègue l'amnésie par supercherie, on sera toujours frappé d'un certain nombre de signes qui doivent mériter suspicion, à savoir :

1° L'opportunité, vraiment trop complaisante, d'une fuite soudaine dans les souvenirs.

2° Un défaut flagrant de concordance entre la conduite de l'inculpé et l'attitude qu'aurait pu avoir, soit au temps de l'action, soit au moment de l'arrestation, un homme privé de conscience ou de mémoire.

3° Un manque de conviction dans le ton de celui qui affirme ne pas se souvenir.

4° Une distribution insolite, bizarre et fantaisiste de la prétendue perte de mémoire.

5° Le caractère tardif et cliniquement intempestif de l'allégation de l'amnésie, alors par exemple que des aveux ont déjà été faits.

6° L'inexistence, enfin, d'un état morbide pouvant conditionner l'amnésie, celle-ci n'étant jamais qu'un symptôme.

Certains amnésiques simulateurs estiment qu'il serait insuffisant, pour atteindre leur but, d'exciper d'un simple défaut de conscience et de souvenir. Ils jugent utile de lui donner comme un substratum clinique et ils s'appliquent au similacre d'une maladie mentale de leur choix, maladie susceptible d'expliquer leur manque de mémoire.

La question peut alors être ramenée aux données générales relatives à la découverte de la simulation de la folie.

Quoi qu'il en soit, les modalités de l'amnésie peuvent être, pour l'étude médico-légale, constituées en deux groupes ; et l'importance de cette division réside dans ce fait que, pour chacun de ces deux groupes, les procédés de recherche tendant à l'établissement d'un diagnostic, devront forcément différer.

a. Le premier groupe est formé de ces amnésies transitoires qui sont des phénomènes paroxystiques, véritablement suspensifs de la vie consciente. Ce sont des éclipses mnésiques, si l'on peut ainsi dire, et, au point de vue de la pathogénie, elles se placent dans la grande classe des amnésies fonctionnelles.

b. Le second groupe comprend les états acquis d'invalidité mnésique comme ceux que nous rencontrons dans la variété pathogénique des amnésies organiques.

Dans l'un et l'autre cas, les procédés d'investigation sont fort dissemblables.

A. — Quand il s'agit d'un cas appartenant su premier groupe, c'est vraiment une tâche de reconstitution que l'expert est appelé à poursuivre à l'aide des renseignements qu'il va recueillir. Lorsqu'il intervient, la crise est généralement terminée. C'est moins le status presens qu'un passé récent qu'il doit apprécier. Il se trouve en présence d'un homme qui pense correctement, parle logiquement des rapports des choses, montre une mémoire présentement agissante, capable d'enregistrer les images actuelles et de les conserver. Bien plus : elle évoque. Cependant cette mémoire d'évocation va laisser dans l'om-

bre une page de vie que cet homme a vécue. Cette page ne réapparaît pas, parce qu'il l'a vécue en pleine inconscience ; l'oubli la couvre d'un voile impénétrable qui ne se déchirera pas.

Mais l'important pour nous, est que l'acte incriminé se trouve précisément compris dans cette période d'inconscience et d'amnésie lacunaire. L'individu a beau être revenu au « statu quo ante » psychiquement parlant, il a beau avoir toutes les apparences de l'homme normal, il n'en reste pas moins impropre à nous renseigner sur sa conduite et nous n'obtenons de lui qu'un monotone : « Je ne sais pas ».

Il n'est pas surprenant que le soupçon d'une simulation accueille cette allégation.

L'expert doit donc en vérifier la valeur. Son champ d'investigation est assez nettement circonscrit puisqu'il s'agit d'une amnésie lacunaire, c'est-à-dire d'une simple éclipse du souvenir. Il pensera qu'une variété d'amnésie fonctionnelle seule peut être en cause, et sa recherche se portera tout de suite sur les manifestations des psycho-névroses : l'épilepsie et l'hystérie, dont le rôle est en l'espèce absolument prépondérant.

Or, le simulateur se découvre assez vite dans son imitation grossière de ces grands phénomènes neuropsychiques. Au lieu de cette coupure si nette dans les souvenirs, il fera des à peu près ; il trouvera l'occasion de placer un souvenir là où il ne pourrait y en avoir, s'il s'agissait véritablement d'une cérébration inconsciente à vives arêtes.

Cependant il ne faudrait pas supposer que l'amnésie est forcément simulée parce que le prévenu a exécuté, au cours de son accès prétendu, des menaces proférées alors qu'il paraissait jouir de toutes ses facultés. Un grand nombre de faits mettent en évidence la possibilité de l'accomplissement dans l'accès d'hystérie ou d'épilepsie psychique d'actes projetés à l'état normal. C'est, par exemple, une vengeance qu'accomplira le malade, ou une menace qu'il réalisera. Cette circonstance ne suffit pas à justifier l'affirmation de la simulation : il faudra d'autres preuves.

Enfin, et c'est là un danger que l'expert doit toujours redouter, il peut exister des cas très frustes dans lesquels l'épilepsie ou l'hystérie ne se révèlent que par un petit nombre de symptômes. Il faut alors, conformément aux règles du droit criminel et aux exigences de l'humanité, conclure en faveur de l'irresponsabilité pénale du prévenu : le doute s'interprète toujours en sa faveur.

B. — Bien différente est la situation à propos des cas du second groupe.

La défaillance mnésique n'est plus la simple affaire d'un moment. Ce n'est pas un acte isolé qui se trouve retranché de la vie consciente et mnésique. Alors même qu'il s'agit de faits dans lesquels l'amnésie est de date relativement récente, on peut noter qu'elle constitue un état, et que comme telle, elle s'est traduite hier, se manifeste aujourd'hui et s'affirmera demain.

L'observateur est à même d'en noter les signes

précis, d'en déterminer le degré ou l'étendue. Son appréciation n'est plus uniquement rétrospective comme tout à l'heure : elle est directe et actuelle. Il s'agit, non plus d'un effet tout dynamique conditionnant une simple suspension paroxystique de la mémoire, et qui, ayant cessé son action laisse les facultés dans le « statu quo ante » ; il s'agit d'un processus destructeur provoquant la déchéance des facultés, d'une manière plus ou moins rapide et globale, suivant la nature de la lésion organique en évolution.

Tout à l'heure, nous avons noté que le simulateur était assez facilement reconnaissable quand il tente d'imiter l'amnésie de l'épilepsie ou, d'une façon générale, la cérébration inconsciente des psycho-névroses.

Mais le simulateur se découvre bien plus vite encore quand il veut emprunter les dehors d'un dément, d'un paralytique général par exemple, car s'il est aisé de simuler une amnésie temporaire et d'emblée, il n'est guère possible de simuler une amnésie permanente et progressive. Les éléments de différenciation ne manquent pas. Voici les principaux :

a. Les paralytiques généraux et les simulateurs ne se défendent pas de la même façon d'un acte qu'ils ont ou prétendent avoir oublié. Le paralytique général ne nie guère l'acte incriminé, mais il a oublié les circonstances qui l'ont précédé et suivi; il ne sait pas comment il est venu à l'endroit ou il l'a commis ni pourquoi il l'a commis ; il s'embrouille dans des explications niaises le plus souvent, sans s'éton-

ner de la situation où il se trouve, sans s'indigner en un mot. Le simulateur au contraire nie totalement. Il marque son indignation et son étonnement, proteste avec énergie.

b. Les paralytiques généraux et les simulateurs se comportent de façon toute différente dans les actes habituels de la vie. Le paralytique général oublie l'heure et le lieu, se perd en chemin, néglige certains détails de sa toilette. Le simulateur au contraire n'est amnésique que lorsqu'on l'interroge : il ne l'est pas dans ses actes.

c. ht paralytique général oublie les souvenirs les plus récents, suivant en cela la loi de régression. La simulation au contraire ferait oublier les souvenirs anciens, obéissant en cela aux préjugés du public.

d. Le paralytique général, quand on le fait compter ou calculer, commence le plus souvent d'une façon régulière, et ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'il s'embrouille. Le simulateur se trompe dès les premiers chiffres, pour prouver d'emblée l'authenticité de son amnésie.

En un mot le simulateur a oubliera d'oublier » dans certains cas et exagérera l'amnésie dans d'autres ; il manquera du ton de franchise du véritable malade, se défendra là où il ne faudrait pas tenter cette défense et donnera le spectacle d'un homme qui fait des efforts pour s'acquitter d'un rôle. Ce qui tend à le démasquer surtout, c'est qu'il ignore que dans ces cas de déchéance profonde, les défaillances de la mémoire sont corrélatives de cette déchéance ellemême et font partie d'une démence absolument glo-

baie. Enfin il est incapable de simulera s'y méprendre les grands signes physiques d'une affection cérébrale organique.

De tout ce qui précède, il résulte que sur ces données cliniques, l'expert verra avec sang-froid venir ce singulier adversaire qu'est le simulateur. Se souvenant, avant tout, de ces deux types fondamentaux, à savoir : 1° Y amnésie fonctionnelle, avec ses éclipses, ses lacunes ; 2° Y amnésie organique avec ses manifestations actuelles et durables, il observera avec méthode sur quel terrain s'avance le fraudeur.

Ces notions générales étant acquises, arrivons aux faits particuliers.

La clinique journalière fournit à chaque instant des exemples dY amnésie simulée, en dehors de toute expertise médico-légale commandée par l'autorité judiciaire. Ce sont des motifs variés qui guident le simulateur ; parfois c'est l'indigence faisant voir dans l'asile un gite asssuré, d'autres fois c'est la crainte d'une poursuite, etc..

Mais souvent, le mobile a plus de gravité : il s'agit pour l'intéressé de faire face à une expertise médicolégale, et d'échapper si possible à la prison, aux travaux forcés, peut-être à la mort.

Le sieur C..., courtier de commerce, gagnait la confiance d'un sieur F... négociant en denrées alimentaires, et, se disant très connu de nombreuses communautés religieuses, déclarait être en mesure de placer facilement dans ces établissements les marchandises qu'on le chargerait d'écouler. C'est dans ces conditions

Dromard. i6

qu'il fut agréé comme représentant de la maison F... aux appointements de 40 francs et un tant pour cent sur les affaires. C... ne tarda pas à désigner au sieur F... de nombreuses commandes qui toutes étaient fictives, tandis que d'autre part il conservait le montant des factures qu'il touchait pour le compte de son patron. Il a détourné ainsi 200 francs. On lui reproche en outre d'avoir conservé une somme de 110 francs qui lui avait été remise par un client sur sa demande pour l'achat d'un quart d'obligation de la ville de Paris.

C... allait être traduit en police correctionnelle lorsqu'il manifesta des apparences bizarres. Il donna des signes d'aliénation mentale caractérisée par des idées de persécution, et le refus des aliments qu'il prétendait empoisonnés. Il fut transféré à l'infirmerie du Dépôt pour y être soumis à un examen médico-légal.

Lorsque pour la première fois, il fut amené devant le médecin, son aspect était celui d'un homme hébété qui ne sait rien, ne comprend rien :

Quel âge avez-vous ? — Je ne sais pas.

Dites moi en quelle année nous sommes actuellement? — Je ne me rappelle pas. Maintenant, tout le monde est mort, ma femme est morte,, mon enfant est mort, tout le monde est mort...

Pourquoi êtes-vous en prévention? Que vousreprochet-on ? — Je ne sais pas.

Avez-vous déjà été poursuivi ? — Je ne sais pas...

Savez-vous où vous êtes en ce moment ? — Non, je ne le sais pas... je ne sais plus rien, tout le monde est mort.

Cependant, quelques jours plus tard, l'attitude du prévenu se modifiait. Paraissant très affecté du sort de sa mère, de sa femme et de son enfant, il parle sur un ton éploré et demande qu'on ait pitié de lui. Sur notre invitation, G... consent à retracer les principaux événements de sa vie. Il décrit de la façon suivante sa dernière étape : « Lorsque la maison F...

s'ouvrit, j'y fus agréé et on me chargea de visiter les communautés religieuses et de gagner leur clientèle. J'avais des recommandations pour quelques-unes de ces maisons. Je fus bien accueilli et j'espérai bientôt avoir un bon nombre de clients. Deux d'entre eux m'avaient remis des sommes d'argent représentant le montant des factures de marchandises qui leur avaient été livrées par la maison F... Ce n'est que sur l'instance de ces deux clients que j'ai pris ce malheureux argent. J'eus le grand tort de me l'approprier et de l'employer à secourir ma sœur qui habite Paris et que l'inconduite de son mari a plongée dans la plus profonde misère, avec ses trois enfants. Savoir ma sœur sans pain, sans feu, sans un lit, m'émut au delà de toute imagination et sous le couvert de l'anonymat ou en lui disant que des personnes charitables voulaient l'aider, je vins à son secours. J'espérais faire beaucoup de bien et réaliser des économies assez fortes sur mon gain pour rembourser à la maison F... le montant de ses factures sans qu'on s'en aperçut. J'ai été arrêté ; ma femme désolée est repartie au pays, et aujourd'hui même, j'apprends par une lettre de ma bonne mère qu'elle est dans la plus triste situation... je suis désolé et ne cesse de pleurer. J'ai le plus profond chagrin en me rappelant la faute que j'ai commise. Je souffre beaucoup, mais, je vous le promets, jamais je ne faillirai plus ; j'ai trop de chagrin et trop de honte. Désormais, le pain que nous mangerons sera bien à nous, car je veux le gagner honnêtement. »

La différence est grande entre ce langage et celui que tenait C. au début de son observation. On croirait qu'ils émanent de deux personnalités distinctes.

G... est un homme intelligent, et il est incontestable qu'il jouit de l'exercice de ses facultés mentales. II est admissible que par l'effet de son arrestation, il ait subi un certain désarroi moral, mais à aucun moment de l'examen médico-légal il n'a présenté les signes réels

de l'aliénation. Sa prétendue amnésie était l'effet d'une supercherie. L'inculpé ne s'est décidé à reprendre les dehors d'un homme normal qu'après avoir reconnu qu'il ne parviendrait pas à induire en erreur sur son véritable état cérébral.

La femme X... a été arrêtée dans des circonstances spécifiées de la manière suivante par le sieur L..., inspecteur aux magasins du Pont-Neuf : « J'ai surpris la femme X... s'emparant d'un coupon de soie à l'étalage extérieur du magasin ; elle l'a caché vivement sous sa jaquette et elle est partie dans la direction des quais. Je l'ai laissée s'éloigner tout en la suivant et je l'ai interpellée quai de la Mégisserie au coin de la rue des Bourdonnais. Elle a protesté de son innocence ; mais j'ai saisi le coupon qu'elle tenait encore caché sous son vêtement ». Au commissariat de police, l'inculpée refuse de répondre aux questions qui lui sont posées, et, ne veut pas se faire connaître. Elle ne parlera, dit- elle, qu'à l'instruction. Dans le cabinet du juge elle consentit en effet à prononcer quelques paroles. Elle reconnut l'exactitude de la déposition de l'inspecteur, mais interrogée sur son identité elle déclara qu'elle avait oublié son nom et qu'il était inutile de l'interroger de nouveau, attendu qu'elle ne pouvait dire son état civil.

C'est dans ces conditions que fut commandée l'expertise médico-légale.

Dès la première visite de l'expert, la femme X... tenta de lui faire croire qu'elle avait perdu le souvenir de son nom :

« Comment vous nommez-vous? — Je ne me rappelle pas : J'ai été malade... je buvais... Je ne sais pas quel malaise s'est emparé de moi en passant devant les magasins du Pont-Neuf... Je ne me souviens pas d'avoir pris un coupon de soie... Je croyais avoir sur moi un petit calepin que je porte d'ordinaire depuis que je suis malade... Il indique mon nom et mon adresse.

DE LA SIMULATION DE l' AMNÉSIE 245

Vous souvenez-vous de votre domicile? — Non, il me semble que c'est auprès du chemin de fer... Et puis je ne sais plus... Je me rappelle que j'ai un enfant... J'ai été mariée, je m'en souviens... mon mari est parti il y a quinze ans... Mon fils est soldat... il est marié... non, il n'est plus soldat maintenant... il habite la campagne... je ne sais pas... J'ai des étourdissements : il y 'a quelque temps me trouvant dans le 'square de la tour Saint- Jacques, j'ai été un instant sans savoir où je demeurais et où je devais aller. »

Tout cela était dit sur un ton d'une sincérité douteuse. L'expert d'ailleurs ne cacha pas à l'inculpée l'impression produite par son attitude. A ses visites ultérieures elle se dépensa beaucoup moins à l'effet de lui persuader qu'elle avait perdu le souvenir de son nom. Elle lui fit entendre qu'il y avait, pour elle, une sorle de nécessité à ne pas se nommer, attendu que cette indication pouvait compromettre ce un contrebandier avec lequel elle vit maritalement depuis sept ans ». Tout ce qu'elle peut faire connaître c'est qu'elle est née à Metz et qu'elle s'est appelée longtemps Antoinette Dickson du nom d'un gymnasiarque avec lequel elle a vécu...

Est-elle plus sincère quand elle donne ces indications ? Cela est douteux. Toujours est-il que si les questions se font plus pressantes, elle oppose cette affirmation: «Mes papiers ont été brûlés pendant la Commune. Qu'on ne m'ennuie plus avec tout cela, ou je me jette par la fenêtre ! »

On n'a rencontré chez l'inculpée aucun signe d'hystérie ni d'altération organique des centres nerveux : les pupilles sont normales, l'articulation vervale est parfaitement nette.

La femme X... n'est pas atteinte d'aliénation mentale. Le silence qu'elle garde relativement à son état civil n'est point le fait d'une lésion cérébrale qui aurait réalisé une amnésie partielle ; il est le résultat d'un parti

pris dont les motifs n'ont pas de caractère pathologique. Sous ses dehors bizarres, l'inculpée est une personne lucide, consciente de sa situation et en mesure de s'expliquer devant la justice au sujet du vol dont elle est coupable.

Il est un cas particulièrement difficile pour l'expert et sur lequel on a peu insisté, croyons-nous : c'est celui des aliénés délinquants ayant obtenu dans leur passé une série de non-lieux bien légitimés par l'état mental du moment, et qui plus tard se servent de l'expérience antérieure pour simuler l'absence de mémoire lorsqu'ils sont sous le coup d'une accusation au sujet de faits nouveaux dont il sont vraiment responsables.

Quand un ancien malade est en conflit avec la justice, il manque rarement d'invoquer comme excuse du crime ou du délit qu'il a commis la maladie dont il est atteint. Il sait par expérience que, pendant ses crises, il perd plus ou moins complètement la conscience de ses propres actes et de ce qui se passe autour de lui; aussi, quand on l'interroge sur les faits qui lui sont reprochés, a-t-il soin de dire qu'il n'en a gardé aucun souvenir.

C... a des antécédents très chargés, tant au point de vue médical que judiciaire. En 1900, il est interné à l'asile de Stephensfeld à la suite d'abus alcooliques et de là transferré dans celui de Marseille. Il quitte ce dernier pour habiter plusieurs mois à Aix-les-Bains où il vit d'expédients et surtout du jeu. C... séjourne en Belgique, puis il se fait arrêter à Paris le 4(3 février 1902 pour vol. 11 bénéficie d'une ordonnance de nonlieu sur les conclusions d'une expertise médico-légale

qui déclare son irresponsabilité. Interné à l'asile de Vaucluse, il s'évade. Puis il séjourne de nouveau à Aix-les- Bains où la police l'observe en raison des actes délictueux qu'il commet à chaque instant. Il est sans moyen d'existence avouable et sans domicile. De retour à Paris, il vit de la prostitution d'une femme et continue sa vie déréglée. Pendant des accès d'ivresse il commet des vols et se livre à des actes de violence. En avril 1904, c'est un vol au Printemps ; en août 1904, c'est un vol au Louvre. Chaque fois il bénéficie d'un non-lieu. Enfin en novembre 4 905., C... est arrêté en flagrant délit de vol d'un porte-monnaie et d'un couteau aux magasins de la Ménagère. Mais à la suite de son arrestation il nie les faits, et il est envoyé aux fins d'examen mental à l'infirmerie spéciale du Dépôt.

Là, son allure paraît insolite. Nous lui parlons du vol dont on l'accuse. Aussitôt il nous répond : « Je suis toujours saoul, et quand je suis saoul je vole malgré moi... Ces Messieurs le savent bien puisque toutes les fois que j'ai volé ils m'ont acquitté... J'ai donc du voler et^'e ne me souviens plus de rien... ce n'est pas la première fois que cela m'arrive ». Mais C... simule mal son absence de mémoire; il reconnaît des faits qu'il nie le moment d'après, il se contredit à chaque instant, finit par se fâcher et profère des injures en réclamant avec violence son internement dans un asile. La rapidité avec laquelle il va droit à ce but, l'insistance qu'il met à expliquer la pathogénie d'une amnésie d'ailleurs maladroite nous mettent en garde contre la simulation.

Le lendemain, cette dernière se confirme, C... jugeant de l'incrédulité de ceux qui l'examinent cherche une autre issue à la situation. Il accuse brusquement l'apparition d'hallucinations de l'ouïe. Des voix l'appellent « déserteur... canaille... etc.. » De plus il accompagne ces hallucinations d'une surdité bilatérale; mais à chaque instant, il « oublie de ne pas entendre » et il faut lui rappeler au milieu de la conversation qu'il

est devenu sourd. Enfin il modifie brusquement sa tactique, criant bien fort « qu'il ne veut pas entrer dans les asiles d'aliénés ». Cette allure insolite ne laisse aucun doute.

C... est considéré pour cette fois comme simulateur et responsable de ses actes.

Alexandre B... a été arrêté pour un vol commis dans les circonstances suivantes. L'inculpé fut découvert au moment où il venait de dérober un volume à l'étalage de la librairie Flammarion boulevard des Italiens. Il fit disparaître ce livre sous son veston et réussit à s'esquiver à l'instant même où les inspecteurs allaient l'appréhender. Il fut arrêté par eux un peu plus tard dans une rue avoisinante. Là encore il chercha à fuir et opposa une assez vive résistance. Dans leur rapport, les inspecteurs de la sûreté font cette remarque : « Nous devons mentionner que cet individu ne jouit pas de la plénitude de ses facultés mentales L'année dernière, arrêté dans les mêmes circonstances il a été envoyé comme fou à l'infirmerie spéciale du Dépôt. »

Conduit au commissariat de police, B... déclara qu'il ne se rappelait pas s'être rendu coupable d'un vol.

Ce qui tendrait à montrer cependant que B... se rendait compte de ses actes c'est qu'il prit la fuite dès qu'il se vit l'objet d'une surveillance, jeta le volume adroitement au moment où il allait être appréhendé et fit de son mieux enfin pour échapper aux agents et aux conséquences du délit qu'il venait de commettre. Dans ce modus faciendi rien ne le distingue d'un voleur vulgaire.

Mais ce qui est non moins certain, c'est le passé pathologique de l'inculpé qui a été interné un grand nombre de fois pour délire alcoolique, idées mélancoliques et vertiges épileptiformes provoqués par des habitudes d'intempérance. Quoi qu'il en soit, B... se présente aujourd'hui sous les dehors les plus calmes

et les plus raisonnables. Il s'explique avec pleine lucidité mais prétend ne pas se souvenir du vol reproché : c( J'aurai, dit-il, été pris d'une attaque et je n'ai plus su ce que je faisais. » Peut-on accepter une pareille excuse? Peut-on admettre que B... ait agi aveuglément et en pleine inconscience comme le fait parfois l'épileptique obnubilé par un vertige? Cela paraît difficile: il y a eu de sa part toute une série d'actes combinés en vue de se soustraire à la poursuite des agents. Loin de montrer l'hébétude et l'inconscience del'épileptique qui agit sous l'influence d'un accès délirant, B... s'est comporté en cette circonstance absolument comme le délinquant qui s'entoure de précautions, surveille les alentours et s'empresse de fuir dès qu'il se sent en danger.

En résumé B... est un anormal sujet à des accidents nerveux et à des troubles cérébraux, à la suite d'abus alcooliques. C'est à son intempérance qu'il a dû en grande partie les nombreux internements dont il a été l'objet.

Présentement il est calme et lucide. Quanta l'acte qui lui est reproché, il ne porte en lui-même aucun caractère pathologique ; l'amnésie invoquée est le produit de la simulation.

Francine B... a été condamnée à deux ans de prison et cinq ans d'interdiction de séjour pour vol.

C'est une robuste fille de 29 ans ayant exercé les fonctions de femme de chambre. Elle ne présente aucun trouble somatique appréciable ; mais l'examen de sa sensibilité permet de noter une anesthésie cutanée totale ; la sensibilité cornéenne existe, mais diminuée, le réflexe pharyngé est faible. Il semble exister, en outre, un double rétrécissement du champ visuel. Quant aux accidents de la névrose dont la fille B... présente des stigmates physiques certains, ils ont fait défaut jusqu'ici. B... prétend n'avoir jamais eu de crises convulsives, ni de noctambulisme, ni même la

sensation de boule épigastrïque remontant à la gorge à l'occasion d'une émotion.

D'ailleurs la connaissance des anamnestiques est très limitée par ce fait que Francine B... prétend avoir oublié tout son passé.

Elle aurait oublié notamment,, sa traduction en jugement, le vol qui a motivé sa condamnation, et tous les événements qui se sont passés depuis.

D'où venez-vous? — Je ne sais pas ; je viens de la rue.

Vous étiez à Saint-Lazare ? — Est-ce que je sais ? Puisque je vous dis que je ne me rappelle pas de ce que je fais.

Mais vous avez été condamnée? — Je ne m'en souviens pas.

Qu'est-ce que vous aviez volé ? — Comment voulezvous que je vous le dise, puisque je ne sais rien de ce que je fais.

Or, depuis son entrée à l'infirmerie, cette fille n'a jamais cherché à connaître ce qu'elle prétend ignorer, à savoir la cause de sa condamnation, la durée de sa peine, le lieu où elle était, celui où elle se trouve actuellement. Elle affecte une insouciance absolue sur toutes ces questions qui devraient cependant, par leur importance, l'intéresser au plus haut point.

Une attitude aussi insolite donnait l'impression de la simulation. Néanmoins il manquait un aveu qui devait changer en certitude la probabilité tous les jours plus ferme. Francine B... devait elle-même, par une défaillance, combler cette lacune. Dans la salle d'examen, on lui pose brusquement cette simple question : <( Quand êtes-vous libérable? » — «J'ai vingt mois de faits », répond-elle. Et s'apercevant aussitôt de son erreur par l'effet que produit sa réponse, elle se renferme à nouveau dans un mutisme obstiné. Questionnée, quelques heures plus tard, elle se rétracte : « Si vous croyez ce que je raconte... je dis tout ce qui me passe par la tête. »

On voit dans cette observation la difficulté créée par la constatation des stigmates physiques d'une névrose telle que l'hystérie, dans l'interprétation de faits indiscutables en toute autre circonstance. Sans ces stigmates, pas d'hésitation ; la simulation était flagrante. Mais leur présence imposait tout au moins une observation plus prolongée pour affirmer qu'il ne pouvait être question ni d'un état second, ni d'une de ces amnésies de fixation telles qu'on en rencontre si fréquemment chez les hystériques et qui font vivre les malades comme en rêve, les rendant incapables de se rappeler le lendemain ce qu'ils ont fait la veille.

Ici l'hystérie, bien que dûment constatée, devait être tenue comme étrangère aux allégations de Francine B... qui fut reconduite et réintégrée à la prison de Saint- Lazare.

V..., a été trouvé dans la matinée du 19 juin, couché auprès du cadavre de sa femme en état de décomposition. Après une enquête sommaire, il sembla évident que la mort de cette dernière remontait à plusieurs jours.

Examiné à l'infirmerie spéciale, V... qui répand une effroyable odeur de putréfaction, présente une allure bizarre. Il porte à la région temporale droite une plaie circulaire de quelques millimètres de diamètre, qui paraît avoir été causée par une arme à feu. Au cou, plusieurs blessures linéaires (dont une antérieure assez profonde) déterminées au contraire par un instrument tranchant. Il affirme que sa femme n'est pas morte. « Si elle a été malade, dit il, c'est cette nuit, car nous avons causé hier soir fort tranquillement. » Invité à s'expliquer sur l'origine de ses propres blessures, il prétend qu'elles proviennent d'une chute faite tandis qu'il démontait un poêle pour le nettoyer. Malgré l'invraisemblance de ses déclarations il s'y cantonne avec opiniâtreté .

Le lendemain, V... se présente à la visite avec une physionomie souriante et reproduit les mêmes explications qu'à son arrivée : « Comment va ma femme? L'avez-vous informée de ce qui m'arrive? Elle doit se casser la tête pour savoir où -je suis? » — a Votre femme est morte, lui est-il répondu, et morte depuis au moins huit jours... Pourquoi n'êtes vous pas sorti pendant ce temps ? Vous l'avez tuée et vous avez tenlé ensuite de vous donner la mort ». Mais V... réplique : « Je n'ai pas du tout envie de mourir : nous n'étions ni gênés ni malades. Hier matin, quand le concierge est entré, nous dormions très profondément. )>

Quand on lui fait observer combien ses déclarations sont contradictoires, le sujet ne répond pas ou invoque son manque de mémoire.

V... n'a jamais été considéré comme prévenu. Trouvé par le commissaire de police auprès de sa femme morte, il dut à son attitude étrange, et à l'état de décomposition avancée du cadavre, d'être envoyé directement à l'infirmerie spéciale. Plusieurs fois on lui expliqua que cette situation était définitive et qu'il ne serait jamais inquiété. Malgré tout, il demeura impénétrable, ne modifia en rien son absurde système de défense, et nia avec une énergie constante toute préoccupation délirante antérieure. Pourtant, d'après les renseignements fournis, V... paraît être depuis longtemps déjà un alcoolique halluciné et obsédé par des idées erronées de persécution.

Il paraît indéniable qu'il a tué sa femme, et qu'ensuite il a tenté de se donner la mort. Il a commis ces deux actes consciemment et en a le souvenir, car son attitude a toujours été celle d'un homme désireux d'éluder les questions précises et non celle d'un amnésique faisant effort pour récupérer sa mémoire. Il y a donc chez lui de la simulation. Mais pourquoi ce simulateur cherchet-il avec obstination à cacher des anomalies mentales constituant les éléments les plus propres à faire valoir

sa non-responsabilité? Enfin, sous l'influence de quel état morbide cet homme a-t-il pu passer au moins 8 jours dans la même chambre, et dans le même lit qu'un cadavre? Ce sont des points plus obscurs et sur lesquels il est difficile de faire la lumière.

Quoiqu'il en soit, le sujet fut transféré à l'asile Sainte- Anne.

Les difficultés que rencontre l'expert pour dépister la fraude, ne résident pas seulement dans la nature du terrain. Il est certain que dans tous les cas que nous venons d'exposer l'existence d'une anomalie, d'une tare antérieure chez le simulateur, est bien faite pour suggestionner et entraîner la crédulité. Mais d'autres incertitudes peuvent surgir encore concernant l'allure même des troubles mnésiques.

Pour nous en convaincre, qu'il nous suffise de relever ce passage dans la thèse de Maxwell :

« Je rappelle avec insistance, dit l'auteur, car j'attache une grande importance à cette considération, que dans son rapport l'expert devra toujours s'expliquer sur la possibilité d'une amnésie retardée. Il serait imprudent d'affirmer la simulation parce que le prévenu revient sur des aveux ou nie après avoir manifesté par son attitude et les précautions prises peu de temps après le crime, qu'il avait conscience ou souvenance de son acte. »

Si l'on songe que la thèse à laquelle nous empruntons ces lignes porte exclusivement sur l'épilepsie, c'est-à-dire sur celle des affections qui détermine l'éclipse-type de la conscience et de la mémoire pour un temps donné, on peut en déduire ce qu'une pareille

assertion comporte d'intérêt et de gravité d'une façon générale.

Nous nous sommes expliqués déjà sur les amnésies retardées, et nous ne voulons pas y revenir. Ce que nous en avons dit se résume d'ailleurs dans cette simple proposition : En présence d'un inculpé, épileptique ou autre, qui après avoir avoué se retranche derrière le « nescio », il faut analyser avec soin la phase des aveux. Il peut se faire en effet que lesaveux en question soient de faux aveux résultant de la suggestion opéré-e au cours de l'interrogatoire sur un esprit débile. Il peut se faire aussi que ces aveux aient été faits au cours de l'état second dans lequel se place l'acte incriminé, et il est admissible que les souvenirs persistent tant que le trouble dure pour disparaître avec lui. Dans l'un et l'autre cas, l'amnésie d'apparence retardée peut être sincère, mais son retard pourrait bien être une faute d'interprétation, et elle appartiendrait en réalité au cadre classique des amnésies simples. En dehors de cela, c'est-à-dire quand il y a un aveu dûment constaté, et quand cet aveu a trouvé place hors de l'état second, ou, ce qui revient au même, à l'état normal, toute amnésie subséquente est mal venue, et il faudra la considérer comme l'expression d'une simulation.

Pour montrer les rapports de Yamnésie dite retardée et de la simulation, nous ne saurions mieux faire que de rappeler deux cas sur lesquels Garnier a dû se prononcer et dont il nous a entretenu bien souvent.

Nous voulons parler de Y affaire Valrof1, et de Yaf faire Dussolier-.

Ces deux cas d'un relief remarquable, et qui portent en eux-mêmes un enseignement pratique fort précieux, ont e'té publiés in-extenso, il y a quelques années. Nous nous bornerons donc à les mentionner pour renvoyer le lecteur aux pages qui leur ont été consacrées dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale3.

Dans les deux affaires que nous venons de citer, l'amnésie est mal venue en ce sens qu'elle apparaît en quelque sorte comme une amnésie de réflexion. En effet, si l'on se reporte à ce qui a été signalé plus haut, en fait d'indice révélateur de la supercherie, on y trouve que le caractère tardif et cliniquement intempestif de l'allégation de l'amnésie dénonce en général la simulation.

Or Valrof aussi bien que Dussolier ont eu recours à l'excuse de l'amnésie, après coup, c'est-à-dire après l'aveu formel et complet... C'est bien là ce que nous appelions plus haut, X amnésie de réflexion, ce qui signifie que la prétendue absence des souvenirs n'est invoquée que tardivement, après que le criminel a envisagé la situation qu'il s'est créée, et alors qu'il a eu tout le loisir d'étudier ses moyens de défense.

Toutefois, il est des cas où le diagnostic entre

1. Rapport médico-légal de MM. Brouardel, Motet et Paul Garnier.

2. Rapport médico-légal de MM. Brouardel, Magnan et Paul Garnier.

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