Maxwell, toc. cit
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 41
point de vue médico-légal. Le malade perçoit les objets extérieurs mais il les perçoit défigurés : il prend un geste banal pour une menace, un heurt léger pour une agression, une parole bienveillante pour une injure. Le trouble de la conscience, pour être moins apparent, n'en est pas moins certain et ses conséquences sont généralement très graves car l'épileptique est violent, irritable, et tire une vengeance hors de proportion avec l'insulte ou l'agression dont il se croit l'objet. »
Quoi qu'il en soit, les phénomènes délirants aussi bien que les troubles sensoriels des états crépusculaires ne laissent aucune trace dans le souvenir.
L'observation suivante concerne un délire comitial escorté d'illusions singulières et suivi d'un oubli total de toute la phase délirante.
H... vient d'être arrêté sur la réquisition de plusieurs dames qu'il avait accostées et qu'il poursuivait en demandant à les embrasser, malgré leurs protestations. 11 les prenait pour sa mère, déclarant fort bien reconnaître celle-ci dans chacune d'elles, et il leur prodiguait d'ailleurs mille marques d'affection auxquelles elles avaient grand'peine à se soustraire.
A son entrée dans le service, le malade est très excité. Il persiste à croire qu'il a rencontré sa mère dans la rue et la réclame à grands cris. Il veut la retrouver et proteste contre son maintien en lieu clos. Au reste cette période d'excitation ne dure pas. Il ne tarde pas à se calmer, se couche et dort assez tranquillement.
Le lendemain, toute trace de délire a disparu. Le malade est fort étonné de se trouver à l'infirmerie, car il a perdu le souvenir de tout ce qui lui est arrivé depuis la veille.
Mais il sait que depuis l'âge de 18 ans il est sujet à des « crises de nerfs » qui débutent subitement après un court malaise accompagné de bourdonnements d'oreille. Il perd alors connaissance et sa chute lui a causé plusieurs fois des blessures au niveau de la tête. A son réveil il est brisé de fatigue et ne se souvient de rien. Généralement il a uriné dans son pantalon et il s'est mordu la langue. Celle-ci porte d'ailleurs des cicatrices, et l'examen de la cavité buccale permet dénoter en outre les signes les plus connus de dégénérescence.
2° Amnésie rétro-antérograde. — Il est souvent difficile de discerner où commence et où finit la période sur laquelle s'étend Yamnésie simple des épileptiques. Dans la plupart des cas, en particulier, on manque de repère pour délimiter exactement le point de départ de la période oubliée. Parfois, le malade conserve le souvenir de son aura, mais souvent aussi il a oublié toute la période prodromique de l'accès. Il n'y a donc pas de règle précise à poser : l'amnésie simple de la crise peut avoir des points de départ extrêment variables.
Peut-elle dépasser les limites de la période épileptique propre et s'étendre sur des événements qui se sont produits plus on moins longtemps avant elle ? On doit répondre affirmativement à cette question, bien que le phénomène n'ait été constaté qu'à une époque relativement récente. Mais si c'est tardivement que l'on a constaté avec précision le caractère rétrograde de l'amnésie épileptique, on en trouve cependant déjà des exemples dans le mémoire de Hughlings Jakson ainsi que dans celui de Falret.
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 43
L'amnésie rétrograde est mentionnée également dans les traités de Voisin, de Féré et de Savage. La première étude importante de l'amnésie rétrograde dans l'épilepsie semble pourtant avoir été faite en France, par Séglas, dans les Annales d'hygiène et de médecine légale de 4897. Depuis cette époque, Alzheimer, Maxwell, Baroncini et d'autres encore ont étudié et définitivement fixé la question.
L'amnésie épileptique peut-elle être antèrograde ? Il est plus difficile de se prononcer sur ce point parce que l'on ne sait jamais exactement quel est l'état mental d'un épileptique après sa crise. Il peut traverser un état crépusculaire, léger, tout en parlant et agissant comme un homme normal en apparence. Or, on comprend qu'au sortir d'une telle phase il ait oublié les faits qui s'y rattachent. Mais en pareil cas, il serait plus juste de considérer l'amnésie comme une amnésie simple portant sur un état crépusculaire post paroxystique, et non point comme une amnésie antèrograde par rapport à la crise convulsive elle-même.
L'observation suivante nous montre du moins que l'amnésie peut dans certains cas dépasser antérieurement et postérieurement les limites d'une phase convulsive ou vertigineuse.
La femme C... est atteinte d'épilepsie caractérisée par des crises convulsives et des vertiges suivis parfois d'actes impulsifs. C'est à la suite de ces actes qu'elle est conduite à l'infirmerie spéciale du Dépôt.
La veille au soir elle avait reçu la visite d'une amie venue de province. Elle avait couché cette amie dans
son domicile et elle déjeunait avec elle vers midi lorsqu'elle s'arrêta soudain au cours de la conversation et blêmit. Subitement elle s'empare d'un pot à eau, et sans motif le lance à la tête de sa convive. Cette dernière faillit être blessée grièvement, mais elle ne reçut en réalité que le contenu du vase qui alla se briser contre le mur. Après cette décharge motrice, la femme C... redevint calme, mais son langage et ses allures parurent insolites à son entourage qui pour plus de sûreté la remit entre les mains du commissaire" de police.
A son arrivée dans le service, la malade paraît encore légèrement confuse et obnubilée. Elle demande à boire et à dormir, puis elle s'assoupit. •
Le lendemain matin, à son réveil elle pleure et se lamente sur sa situation, car elle ignore où elle est, et se croit en prison. Après l'avoir rassurée nous lui rappelons les incidents de la veille.
Vous avez frappé une de vos amies. Vous en souvenezvous ? — Une de mes amies ? laquelle?
Une amie que vous aviez invitée et qui a couché chez vous dans la nuit d'hier à avant-hier. — Je n'ai pas invité d'amie et je n'ai couché personne chez moi.
Ne vous rappelez-vous pas que vous déjeuniez en face de cette amie hier à midi ? — Je vous assure que je ne me souviens de rien. Mais pourquoi m'a-t-on enfermée ?
Vous rappelez-vous au moins votre arrivée ici ? — Non ; je sais seulement que je me suis réveillée ce matin dans une cellule et que j'ai eu grand peur. Je crois pourtant qu'on m'a fait traverser un grand couloir hier soir, mais « c'est comme dans un rêve. »
A ce moment nous racontons à Mme G... ce que nous avons appris par son entourage. Lorsque nous lui nommons le nom de son amie, elle reconnaît qu'elle l'attendait en effet, mais persiste à dire qu'elle n'est pas encore arrivée. Et quand nous lui affirmons qu'elle avait failli se
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 45
rendre homicide, ses regrets n'ont d'égal que son étonnement. Elle se laisse convaincre néanmoins et elle conclut que « c'est encore son mal qui lui a joué ce vilain tour )>.
Ainsi nous voyons la femme G... ignorer sa crise vertigineuse ainsi que l'impulsion post-paroxystique dont elle fut suivie ; et ceci n'est point pour nous étonner. Mais de plus, elle a oublié les événements de la matinée et de la veille (amnésie rétrograde) et elle n'a qu'une notion extrêmement vague du temps qui s'est écoulé entre son impulsion post-paroxystique et son réveil à l'infirmerie spéciale ( amnésie antérograde, par rapport à l'ictus).
3° Amnésie périodique. — L'amnésie périodique dont nous parlerons surtout au chapitre de l'hystérie a été signalée par quelques auteurs dans l'épilepsie : Kellner, Kovalewsky, Maxwell en ont cité des exemples.
Ce dernier auteur va même jusqu'à identifier les troubles de la mémoire dans les deux névroses : « On jie peut pas, dit-il, trouver dans les formes spéciales que peuvent affecter la perte des images et la modification correspondante de la personnalité, un élément certain de diagnostic différentiel entre l'hystérie et l'épilepsie. Ces deux névroses paraissent se comporter, vis-à-vis de la mémoire, d'une manière semblable. L'action de la seconde ne diffère que par une intensité peut-être plus grande de l'action de la première. Les considérations tirées uniquement des caractères de l'amnésie tendent à marquer entre elles une étroite parenté. »
Sans doute, cette parenté est incontestable. Mais
dans l'hystérie, on trouve couramment des fragments de vie psychologique qui ont pour trait essentiel de posséder une mémoire propre; nous entendons par là que ces états ne laissent point de souvenirs pendant la veille, mais que le retour du même état ramène les souvenirs de sa manifestation antérieure, de telle sorte que la personne se rappelle tous les faits qu'elle avait oubliés pendant sa vie normale. En d'autres termes, il existe une mémoire propre aux états seconds de l'hystérie. L'existence d'une mémoire propre aux états crépusculaires de l'épilepsie est moins démontrée. Elle se manifeste dans tous les cas sous une forme un peu différente et plus élémentaire : le sujet recommence dans un état crépusculaire les mêmes actes qu'il a effectués dans un état analogue précédent mais il nous paraît bien rare de voir au cours d'un accès de ce genre la mémoire retrouver le souvenir des faits survenus pendant les accès antérieurs.
Au total, nous croyons que l'on peut dire d'une façon générale avec Magnan et Garnier que dans les étais crépusculaires « les actes ont toutes les allures d'un phénomène somnambulique, à cette différence près que le sujet n'en retrouve jamais le souvenir, même dans ses accès ultérieurs, bien que ceux-ci reproduisent parfois les précédents avec assez de fidélité ». Du moins n'avons nous pas eu sous les yeux d'observations capables de démentir l'appréciation de ces auteurs.
4° Amnésie retardée. — A côté de l'amnésie pério-
AMNESIES FONCTIONNELLES 47
clique, il convient de signaler comme un fait encore plus discuté : Y amnésie retardée, dont quelques auteurs, Leidesdorf et Maxwell en particulier, se sont préoccupés dans ces dernières années.
D'après ces auteurs, le souvenir des actes commis pendant un état de trouble épileptique pourrait persister quelque temps pour s'évanouir dans la suite. On comprend l'extrême importance que prendrait en médecine judiciaire une telle assertion, le jour où elle serait définitivement admise, et Maxwell qui est un chaud partisan de cette forme spéciale d'amnésie s'exprime en ces termes : ce Je ne doute pas, nous dit-il, que l'examen de faits chaque jour plus nombreux ne fasse pénétrer dans la médecine légale, d'une façon définitive, la notion de l'amnésie retardée. A combien d'erreurs s'exposent les médecins légistes qui l'ignorent ou la rejettent ! Que d'invraisemblances disparaîtront lorsque sa possibilité sera admise ! Il me semble que déjà tout rapport médico-légal devrait en tenir compte chaque fois que le délinquant examiné niera son crime confessé par lui au moment de son arrestation.
Ces aveux, suivis d'une amnésie qui s'étend non seulement à l'acte oublié mais aux aveux eux-mêmes qui l'ont suivi, nous révèlent des faits cliniques qui ont permis de faire un pas décisif dans la connaissance des troubles psychiques de l'épilepsie. »
Quoiqu'il en soit, Y amnésie retardée n'a pas encore définitivement droit de cité dans la science irançaise, puisque nous trouvons dans un rapport médico-légal rédigé par des hommes aussi compé-
tents que Brouardel, Magnan et Garnier, l'affirmation que « l'épileptique ne peut pas oublier ce dont il s'est souvenu à un moment donné ».
En principe, il ne nous parait pas que la notion de Y amnésie retardée chez l'épileptique soit une ce hérésie » pour le psychologue. L'état crépusculaire de l'épileptique est un état de rêve. Comme dans le rêve, des représentations automatiques se succèdent ici sans être coordonnées et assimilées parla personnalité consciente. Or ne nous arrive-t-il pas bien souvent d'avoir au réveil le souvenir des représentations automatiques du rêve, représentations qui un instant après, disparaissent pourtant à jamais de notre conscience. Il est probable que dans l'état de rêve physiologique, les centres automatiques fonctionnant sans aucune participation ni aucun contrôle de la conscience personnelle, conservent encore au réveil la trace de ce fonctionnement, et la conscience qui à ce moment même est entrée en activité, peut en vertu de cette « persévération » et durant un court instant, être la spectatrice d'un tableau qui va lui échapper presque immédiatement.
Mais en restant sur le terrain des faits objectifs, il nous semble que la question telle qu'on la pose généralement, pourrait être présentée sous une autre forme, ce qui permettrait peut être aux adversaires de s'entendre.
Lorsqu'un épileptique a commis un acte au cours d'un état crépusculaire, il n'est pas extraordinaire qu'il ait le souvenir de cet acte tant que dure cet état. Dès lors si l'examen de la mémoire porte sur
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 49
cette personnalité seconde, on trouvera l'acte plus ou moins mne'sique et on sera tenté par conséquent de lui attribuer un caractère de conscience. Mais que la personnalité prime vienne à reprendre ses droits un instant après, et l'éclipsé du souvenir va apparaître totale et définitive, concernant l'acte en question.
Ainsi, on aura bien une amnésie retardée d'un acte déterminé, mais cette amnésie retardée en apparence ne sera rien autre chose qu'une amnésie lacunaire simple portant sur un état crépusculaire dont l'acte en question n'aura été que le début. Elle restera donc dans le cadre des amnésies classiques. En somme, tout dépend ici du moment de l'examen, et dans la pratique tout se résume dans la question de savoir si la période des aveux, c'est-à-dire la période intercalaire entre l'acte incriminé et l'apparition de l'amnésie, est remplie par un état crépusculaire ou par un état normal. Dans le premier cas l'amnésie sera réelle, mais elle méritera le nom &' amnésie simple post - crépusculaire ; dans le second cas il s'agira vraisemblablement d'une simulation.
Voilà qui est bien naturel. Mais alors pourquoi discuter? C'est qu'ici comme partout ailleurs, on part en guerre sur des mots : on croit souvent à des divergences d'opinions et l'on parle d'incompréhensibles hardiesses d'idées, là où il n'y a rien autre chose que des différences de vocables. C'est peut-être aussi que la doctrine exige pour les états seconds des actes simples et des temps courts. On prête encore à l'hys- Dromard. 4
térique de petits romans crépusculaires de plusieurs semaines et au delà ; mais il se répète de bouche en bouche que l'épileptique est un impulsif et que ses impulsions inconscientes se passent en moins de temps qu'il ne faut pour les raconter. On se méfie donc des soi-disant états seconds qui se prolongent et qui se coordonnent. Mais nous répondrons que de telles exigences sont des pétitions de principe. Que les états crépusculaires de l'épilepsie soient en majorité d'un automatisme inférieur, brutal et simpliste, nous n'en doutons pas. Mais il ne faut pas faire un principe nécessaire ou une raison sine qaa non de ce qui est un attribut habituel et rien de plus. 11 est justement int^^gmtjtfeHi£pas rejeter à priori la notion detfSÇ orrai enrs "pï^g&'iffues sur la simple donnée^jpdurée et de comprimé dans les actes, maisda cnercjl^|v|ajLgo^Oflre, si les états crépusculaires ^fij^euvent pas dans Myépilepsies avérées comme da^s llijsi^as&ifad^rfre par des enchaînements logique uPplftu pfolongés qu'on ne le suppose communément.
5° Épilepsie sans amnésie. — Nous disions tout à l'heure que le rapport existant entre le mal comitial et l'amnésie était tellement étroit et de notion si courante, que dès qu'une éclipse totale de la mémoire était signalée, l'esprit évoquait immédiatement l'idée de l'épilepsie. Et cependant, ce fait d'une importance si grande en médecine légale, de l'amnésie obligatoire pour tout acte compris dans un paroxysme comitial, est, il faut le dire, l'objet de
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 51
controverses, ainsi que le prouvent les thèses de Hennocq i, de Ducosté 2 et de Maxwell 3.
Maxwell, parlant de l'amne'sie des épileptiques dans son discours à l'audience solennelle de rentrée de 1902 s'exprime ainsi : « Que l'on est loin du temps où il n'y avait pas d'épilepsie sans inconscience et sans amnésie !.... » Le même auteur traite le même sujet dans sa thèse de doctorat en médecine, et il ne nous paraît pas inutile de rappeler comment il envisage les rapports généraux qu'affectent les troubles épileptiques avec l'amnésie.
« Pendant longtemps, nous dit-il, l'amnésie a été considérée comme accompagnant nécessairement l'épilepsie, et les anciens auteurs refusaient de considérer comme comitiale toute crise qui n'était pas suivie d'amnésie. Une observation plus approfondie des faits a permis cependant de reconnaître que les souvenirs de l'accès pouvaient être conservés.
« L'amnésie, néanmoins est la règle dans l'attaque convulsive et les cas où elle manque paraissent extrêmement rares. Toutes les fois que le souvenir de la convulsion persistera, il y aura lieu de rechercher avec soin si le diagnostic d'hystérie ne doit pas être porté.
« La conservation du souvenir est moins rare dans les autres formes d'épilepsie psycho-motrice : dans
1. Hennocq. De Vépilepsie avec conscience (thèse Lille, 1894).
2. Ducosté. Vépilepsie consciente et mnésique (thèse Bordeaux 1899).
3. Maxwell. L'amnésie et les troubles de la conscience dans Vépilepsie (thèse Bordeaux, 1903).
l'épilepsie psychique, elle se trouve quelques fois aussi. C'est même dans l'épilepsie psychique et surtout dans les états crépusculaires que l'amnésie manque le moins rarement. Les souvenirs peuvent être plus ou moins conservés. Dans les cas les plus ordinaires, le malade se rappelle les événements d'une manière confuse et indistincte. Il peut avoir de la paramnésie de certitude et croire avoir fait un rêve, alors qu'il a réellement agi, ou de la paramnésie d'identification et ne pouvoir pas dire où et quand l'événement dont il se souvient s'est accompli. De même, il peut se rappeler certains faits et en oublier d'autres. Dans beaucoup de cas le malade ne se rappelle qu'un détail, souvent insignifiant ; par exemple, le menu d'un repas, un écriteau lu en chemin, la rencontre d'un animal. Les souvenirs ne sont pas tous perdus ou tous conservés ; il y a une foule d'états intermédiaires entre l'amnésie complète et la conservation parfaite des souvenirs. Il est important d'en tenir compte parce que les médecins sont trop souvent tentés de douter du caractère épileptique des impulsions, dont le sujet a, dans une certaine mesure la conscience et le souvenir».
Notre regretté maître, le Dr Garnier n'a jamais partagé cette manière de voir, et dans une de ses dernières leçons il disait très explicitement : « Tout en ayant examiné de la manière la plus attentive des milliers d'épileptiques, je suis encore à trouver un paroxysme d'épilepsie psychique sans cette inconscience et cette amnésie. Je crois que cette notion, d'intérêt si capital en médecine judiciaire, a
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 53
été troublée par l'apport de faits d'une interprétation très discutable. Comme d'autres, je me suis trouvé parfois, presque conduit à admettre la persistance d'une certaine conscience, d'une certaine mémoire. Finalement une analyse plus attentive me permettait de reconnaître qu'on avait affaire, ici, à une aura de durée exceptionnelle, là, à une hystéro-épilepsie, à des accès d'épilepsie partielle simulant le mal comitial, ou bien à une coexistence des deux névroses, hystérie et épilepsie, tous faits de nature à fausser la conception que l'on doit se faire de l'épilepsie vraie. L'épilepsie sans inconscience n'est pas plus l'épilepsie que la paralysie générale sans démence n'est la paralysie générale. Ce sont là deux maladies qui ne font rien à demi. Le paroxysme épileptique ne laisse pas plus subsister de conscience psychique que la paralysie générale ne laisse subsister de conscience morale. »
Au Congrès de Bordeaux de 1895, Garnier affirmait déjà avec conviction « qu'on doit rejeter du cadre des impulsions épileptiques vraies les actes accomplis avec une conscience même partielle et ayant laissé des traces dans la mémoire. » Il trouvait d'ailleurs des contradicteurs dans Régis et Tissié, mais il était fort de l'opinion deMagnan et de Voisin.
Voisin, frappé de ce fait que quelques épileptiques ont des accès de délire dont ils perdent le souvenir et d'autres pour lesquels la mémoire est conservée, a voulu voir dans les derniers de simples délires dégénératifs et ne considérer comme épileptiques purs que les délires suivis d'amnésie.
Magnan professe une théorie analogue. Il déclare que « pour qu'un délire ne laisse aucune trace dans la conscience, il faut que tout d'abord, une décharge ait frappé le cerveau. L'ictus est la condition première de l'inconscience et de l'amnésie ». Puis, renversant en quelque sorte cette proposition, il dit en un autre passage de ses cliniques : « Toute manifestation paroxystique de la névrose, attaque ou vertige, peut être suivie de troubles intellectuels. Sous quelque forme qu'ils se présentent, ces troubles revêtent des caractères véritablement spécifiques : automatisme pendant l'accès et amnésie consécutive de toute la scène. Ainsi compris, il se différencient des autres troubles psychiques qui peuvent survenir chez les épileptiques. Totalement indépendants de la névrose, jouissant d'une autonomie qui leur est propre, justiciables d'un déterminisme différent, ils n'en dépendent point. »
Nous pensons qu'il serait téméraire de trancher d'une manière absolue et définitive le débat concernant les cas d'épilepsie dite sans amnésie.
Là encore, il nous semble que des conciliations entre adversaires sont possibles.
a. Et tout d'abord cette absence d'amnésie, dans les cas où elle a été observée, était-elle réelle? N'étaitelle pas une pure illusion ? Voilà une question qui semble à peine se poser et qui pourtant mérite d'être soulevée, avant de décider si le délire présumé mnésique dont il est question est épileptique ou non.
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 55
En prenant en considération différents exemples que nous avons eus sous les yeux, nous sommes tentés de croire que dans certains cas d'épilepsie dite sans amnésie, l'absence d'amnésie n'est qu'une simple apparence.
Il arrive en effet que certains épileptiques plus ou moins débiles sachant par les conditions qui les entourent que c'est eux qui ont commis l'acte incriminé, mais ne comprenant pas pourquoi ni comment ils ont accompli cet acte, se contentent de l'avouer sans chercher à l'expliquer ni à en atténuer les conséquences, se soumettant en quelque sorte à la fatalité.
Bien mieux, quelques-uns d'entre eux cherchent à donner une explication plus ou moins plausible de leur acte, accompli cependant sous une influence pathologique, dans une inconscience complète, et n'ayant laissé aucun souvenir.
Or, on conçoit qu'en présence d'un criminel par exemple auquel on a fait avouer passivement son crime, il est difficile de ne pas admettre chez lui la mémoire de ce crime. Ce sont pourtant là des aveux sans fondement mnésique et dont le substratum est dans la suggestibilité et la débilité mentale du sujet.
Il faut donc connaître la possibilité de ces faits pour ne pas juger sur les apparences et croire à un souvenir qui n'existe pas en réalité. Ce sera au clinicien expert à écarter une source d'erreurs d'ailleurs facile à éviter, en dépistant cette fausse absence d'amnésie.
b. En admettant maintenant que l'absence d'amnésie soit bien réelle et que le souvenir de l'acte incriminé soit parfaitement évident, est-ce une raison pour lui refuser d'une façon formelle une origine comitiale ?
Ici tout dépend de la façon' dont la question est posée. Il est évident que si l'on pose en axiome que l'amnésie est la condition nécessaire de l'épilepsie, toutes les fois qu'une phase délirante isolée ou une impulsion isolée sera suivie de souvenir, on lui refusera le caractère comitial. Mais il n'y a là rien moins qu'un cercle vicieux ou une pétition de principe. La question est de savoir si chez un même sujet, ayant des antécédents convulsifs ou vertigineux d'origine nettement et dûment épileptique, et présentant ultérieurement deux modes de délire, l'un mnésique et Vautre amnésique, on peut toujours et invariablement découvrir la pathogénie du délire mnésique en dehors de V épilepsie .
a. Outre l'état mental particulier du comitial, état mental qui est aussi lié à la névrose que la convulsion ou le vertige, l'épileptique peut présenter des troubles plus généralisés de l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté, c'est-à-dire une déséquilibration complète du système nerveux relevant d'un autre facteur, de la dégénérescence mentale. L'épilepsie, dans ces cas, n'apparaîtra plus que comme un accident surajouté à la dégénérescence, et l'épileptique dégénéré pourra présenter des impulsions inconscientes du fait de son épilepsie, et des impulsions conscientes quoique irrésistibles, du fait de sa
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 57
dégénérescence mentale. Il pourra offrir à étudier un délire dont il ne gardera aucun souvenir, parce qu'il sera né sous le choc épileptique, et un délire plus prolongé, dont il se rappellera toutes les phases, et dont la spécificité dégénératwe s'affirmera par ailleurs. D'autres fois aussi, une conception vésanique déjà ancienne mais jusque-là plus ou moins latente, sort d'un cerveau dégénéré à la faveur d'une décharge épileptique. De cette conception, le malade iie garde au réveil aucun souvenir, malgré l'identité du délire post-épileptique d'une part et des préoccupations vésaniques habituelles d'autre part.
Magnan, dans ses cliniques, relate deux observations absolument démonstratives à cet égard. Dans l'une (observation XXIII) il s'agit d'un sujet à la fois épileptique et dégénéré qui fait un accès de délire post-paroxystique absolument inconscient et amnésique, alors qu'en dehors des attaques il nourrit des idées de grandeur, de persécution et d'hypocondrie parfaitement conscientes et mnésiques du fait de sa dégénérescence. Dans l'autre (observation XXIV) il s'agit d'un sujet également épileptique et dégénéré qui présente en dehors de ses attaques des idées délirantes de persécution : une crise comitiale détermine une recrudescence délirante sur le même thème, mais de cette recrudescence délirante il ne garde aucun souvenir,
Voici maintenant l'observation d'un malade que nous n'avons pas connu personnellement mais dont Garnier nous a laissé la relation. On peut y voir un sujet qui raconte dans ses moindres détails son
délire vésanique et qui reste muet sur les troubles intellectuels attribuables à Fépilepsie.
Le nommé N... est arrêté dans l'église Saint-Roch, au moment ou il se déshabillait complètement en disant qu'il allait au ciel.
Dès les premières questions on peut se convaincre qu'on est en présence d'un persécuté. Depuis des années, il s'aperçoit qu'on l'interpelle dans la rue. Un jour entre autres il a entendu dire en passant sur le boulevard Sébastopol : « On va te prendre ton argent... tu es un avare... tu ne profiteras pas de ce que tu amasses... quand tu rentreras chez toi, tu ne trouveras plus rien. » A ce moment il s'est retourné, afin de découvrir ceux qui lui adressaient ces paroles, et n'a vu personne.
Mais pourquoi, lui dit-on, vous êtes-vous déshabillé à l'église? — Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Comment ! vous ne vous rappelez pas être allé à Saint- Roch, et avoir quitté vos vêtements, en disant que vous alliez au ciel? — Non, je ne me souviens pas d'avoir fait rien de semblable.
On apprit alors qu'il arrivait quelquefois au malade d'uriner dans son lit, de se mordre la langue, d'éprouver des vertiges. Pendant deux ou trois heures, il était comme hébété ; quand il revenait à lui, il lui semblait qu'il sortait d'un rêve. N... était donc un épileptique, à n'en pas douter.
Questionné au point de vue des antécédents hérédiditaires, le malade déclare que sa mère avait eu des attaques convulsives et que sa tante s'était pendue.
Ainsi, on est amené à constater deux espèces de délire chez ce malade.
Tout d'abord les réponses de N... apprennent d'une façon précise qu'il est atteint depuis longtemps d'un délire de persécution. Mais les questions se poursuivent,
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 59
et brusquement une réponse déterminée apporte à l'observation des éléments de nature tout autre. En présence de ces éléments on est amené à conclure que N... est atteint de morbus sacer, et que, sous l'influence d'une attaque récente, il est entré dans une période délirante, au cours de laquelle il est allé à Saint-Roch et s'y est conduit comme on sait. L'origine épileptique de son acte est révélée par l'absence du souvenir.
Quant aux antécédents héréditaires, leur intervention étiologique est ici bien remarquable. C'est pour le délire vésanique le fait du suicide d'une tante, et c'est pour l'épilepsie, la transmission directe par la mère de la névrose similaire.
Les troubles psychiques de double origine marchent côte à côte, mais ne se confondent point, malgré cette évolution simultanée. La distinction est possible, et nous sommes à même de reconnaître où finit le délire épileptique, où commence le trouble vésanique. Toute cette phase délirante, que l'oubli voile totalement, est marqué au sceau de la grande névrose. Au trouble vésanique simple appartient cette autre période éclairée par les souvenirs du malade, qui nous raconte ses hallucinations, ses craintes, et les actes qu'il a accomplis sous l'influence de conceptions erronnées.
p. La dégénérescence mentale n'est pas la seule condition qui puisse apporter de la complexité dans l'interprétation des délires mnésiques chez l'épileptique. Il est un autre élément auquel le délire épileptique se trouve assez souvent associé, c'est le délire alcoolique. Ici de même, on saura sous quelle influence est placé le malade, dans telle phase délirante, suivant que le souvenir des actes accomplis durant cette même période est ou n'est pas conservé. Il existe des cas où, à travers l'enchevêtre-
ment des deux délires, il est possible de dire, en consultant les souvenirs du sujet, quels faits sont imputables à l'épilepsie, quels autres sont dus au délire toxique. On comprend aisément de quelle importance est une telle donnée en médecine légale. Le degré de responsabilité n'est évidemment pas le même, suivant qu'un acte délictueux est accompli par un malade sous le coup du délire épileptique ou sous l'influence de l'ivresse.
L'observation suivante donne une idée de la dissociation qu'on peut établir entre les deux sources délirantes.
Le nommé A... a été trouvé au bois de Boulogne, en bras de chemise, complètement égaré, et dans l'impossibilité absolue d'exprimer par quel concours de circonstances il se trouvait là.
Envoyé au poste de police, puis en observation à l'infirmerie spéciale, il s'y montra assez agité. L'excitation persista toute la nuit. En proie à des terreurs continuelles, il se levait brusquement sur son lit, poussan t des cris aigus ; son visage était couvert de sueur, le pouls était fréquent, et les mains agitées d'un tremblement rapide.
C'est seulement le lendemain, que ]e malade plus calme put nous fournir quelques renseignements sur les circonstances qui molivèrent son envoi dans le service ainsi que sur sa vie passée.
Il sait que le dimanche 15 janvier il est allé de Versailles à Saint-Cloud.Mais il n'a gardé qu'un très vague souvenir des faits. Une seule image nette semble émerger du chaos : il se rappelle avoir déposé son accordéon dans un café qu'il ne reconnut d'ailleurs que grâce aux coquilles d'huîtres amassées devant la porte. Du dimanche au lundi soir il ne peut dire ni où il est allé,
AMNESIES FONCTIONNELLES 61
ni ce qu'il a fait, mais il a le souvenir d'un bal musette qu'il ne peut localiser et aux abords duquel « il a été bousculé par un apache ». Enfin dans la nuit du lundi au mardi, il se souvient de s'être dépouillé de ses vêtements, et de les avoir déposés auprès de lui dans un bois. C'est peu de temps après qu'il fut appréhendé par les gardes du bois de Boulogne.
Dans cette survivance de souvenirs nous voyons se traduire d'une façon très nette la paramnésie de certitude et la paramnésie de localisation qui caractérisent si souvent les états post-ébrieux, mais il serait abusif de dire qu'une tache noire recouvre les événements.
Or, le jour même du premier examen, alors que A... venait d'être reconduit dans sa cellule, on le vit pâlir, demeurer interdit, puis se frapper le front à plusieurs reprises. Aussitôt il s'excite, vocifère, cherche à atteindre ceux qui l'entourent. Au bout de quelques minutes, il tombe épuisé , et après un instant de prostration il s'endort. Le lendemain A... complètement calme, est par contre totalement inconscient de son accès de la veille. Mais il y a mieux. Il ne se souvient pas nous avoir y\i et il a complètement oublié l'emploi du temps relatif à sa migration du 15 au 18, emploi du temps qu'il nous avait fait le veille tant bien que mal ainsi que nous venons de le voir.
En présence de ces faits, nous songeons au mal comitial et l'interrogatoire confirme nos prévisions. En effet, le malade nous dit avoir eu des convulsions dans son enfance, puis vers l'âge de 5 ou 6 ans une « maladie de nerfs ». Etant à l'école, il tombait à plusieurs reprises dans la journée, et un médecin consulté par ses parents ordonna le traitement bromure. D'ailleurs, outre les crises convulsives et diurnes, le malade a présenté des crises frustres et nocturnes : il se réveillait tout mouillé et la langue mordue. Ses camarades lui disaient ensuite qu'il avait poussé des cris et qu'il s'était débattu. Un jour également, il eut un vertige suivi d'automatisme
inconscient : travaillant à son métier de sabotier, il tenait un couteau dans sa main ; il s'en porta un coup et se blessa grièvement l'avant-bras.
Ainsi, nous voyons chez A... deux sortes de manifestations pathologiques bien distinctes : les unes relevant delà névrose comitiale, les autres imputables aux excès alcooliques.
Le cas précédent, nous paraît d'un grand enseignement, car le hasard y met en présence le caractère simplement par amnésique du délire post-ébrieux et le caractère franchement amnésique du délire comitial chez un même sujet. Elle est encore intéressante par un autre point, puisque nous voyons cette amnésie comitiale affecter une forme rétrograde et envelopper d'une nuit noire un laps de temps que la par amnésie ébrieuse n'avait pas suffi à obscurcir complètement.
y. A côté des observations où l'influence d'un état para-comitial s'impose dans la genèse des délires mnésiques au cours de l'épilepsie, il en est d'autres où cette influence reste plus obscure, si bien qu'il est difficile de se prononcer d'une façon formelle sur la nature des phénomènes observés, relativement aux troubles mnésiques. Voici par exemple un cas où l'on se trouve en présence d'une conservation partielle du souvenir à l'occasion d'une impulsion homicide suivie de fugue et où les circonstances étiologiques demeurent hésitantes entre la dégénérescence, l'alcoolisme, et l'épilepsie.
Le nommé D... est arrêté le 28 avril 1904 vers dix heures du soir. Les agents disent qu'il causait du scan-
AMNESIES FONCTIONNELLES 63
dale boulevard Magenta, proférant des menaces de mort contre quiconque chercherait à l'aborder et déclarant aux passants qu'il avait « envie de tuer».
Interrogé le lendemain sur les événements de la veille, le sujet, encore obnubilé dans la matinée, ne fournit que des renseignements assez vagues ; mais dans la soirée ses souvenirs se sont précisés davantage et il reconstitue son histoire de la façon suivante :
Dans la journée du 27 avril il aurait été pris subiteméat de l'idée fixe d'aller tuer sa belle-mère. Cette idée s'impose avec la brusquerie d'un coup de foudre et ne cesse de le hanter. D... reconnaît lui-même qu'elle est arbitraire et n'a aucun fondement. Sans doute sa bellemère lui est peu sympathique et il en parle en termes peu bienveillants, mais il convient que, ce jour-là en particulier, aucun événement nouveau, aucun grief précis ne légitimait pareille détermination. Il persiste pourtant dans sa résolution, et il sent que si sa bellemère venait à se présenter, « il lui ferait un mauvais parti ».Un peu bouleversé par cette obsession homicide, il prit le train dans la journée du 28 pour en aller prévenir son beau-frère qui demeurait au Point-du-Jour.
Il se souvient parfaitement de son arrivée au Point-du- Jour, de l'entretien avec le beau-frère. Il sait qu'il n'a pas bu au cours de cette visite. Il indique parfaitement aussi les petits incidents de son retour ( son beau-frère prend lui-même le billet de chemin de fer, etc.); il se voit arrivant à la gare du Nord vers dix heures du soir. Puis là, les souvenirs s'obscurcissent : ce II paraît que j'ai été trouver un agent pour lui dire que j'avais envie de tuer, mais je ne me souviens pas de cela. Je ne vois pas le boulevard Magenta. Je ne vois pas la figure de l'agent... » De plus, les faits qui se sont passés à partir de l'arrestation échappent complètement au malade. Il ignore son passage au commissariat et son arrivée à l'infirmerie du Dépôt. C'est seulement dans la matinée qu'il a repris conscience de sa situation.
Le 30 avril, D..., complètement lucide, analyse de mieux en mieux le caractère arbitraire de ses projets homicides, reconnaît que « cette idée là commence à s'en aller » et affirme que si sa belle-mère se présentait il résisterait maintenant au désir de la tuer. Quant à la mémoire des faits qui ont provoqué son arrestation, elle demeure définitivement absente.
Les renseignements fournis sur les antécédents du malade nous apprennent qu'il a uriné au lit jusqu'à l'âge de 7 ans. On lui a toujours connu un mauvais caractère : à l'âge de 16 ans il menaçait de frapper ses parents et s'échappait fréquemment de chez eux. Il escroqua 200 francs à son père, et, à plusieurs reprises, il commit des actes indélicats prémédités et accomplis avec conscience de leur nature. En outre, il a contracté de légères habitudes de boisson. Enfin il est sujet à des vertiges depuis une époque mal précise mais qui semble remonter à l'âge de 10 ou 12 ans. Il n'a jamais eu de grandes crises convulsives avec morsure de la langue et miction involontaire, mais il a des pertes subites de conscience au milieu des occupations journalières. Brusquement il pâlit, se couvre de sueurs, et reste obnubilé pendant quelques secondes. Il reconnaît en outre qu'il est pris assez souvent d'impulsions subites et irraisonnées mais conscientes : « Il m'est arrivé bien souvent de quitter brusquement ma place sans raison, et avec un désir que je ne raisonnais pas mais qui était aussi fort et irrésistible que celui qui me poussait l'autre jour à tuer ma belle-mère ».
L'examen des stigmates physiques révèle une voûte palatine ogivale, un léger strabisme et une légère asymétrie faciale, un très léger tremblement des mains.
Cette observation est instructive et de la plus haute difficulté d'interprétation.
D est incontestablement un dégénéré. Il est
jusqu'à un certain point un alcoolique, et il est à
AMNESIES FONCTIONNELLES 65
coup sûr un épileptique. Il vient d'avoir une obsession consciente suivie de fugue également consciente. Mais au cours de cette dernière, l'éclipsé de la conscience se fait brusquement : le malade qui se souvient parfaitement d'avoir voulu tuer sa belle-mère et d'avoir été voir son beau-frère, ne se souvient plus de son arrestation et de son arrivée à l'infirmerie spéciale. Dans cette complexité, quelle part revient à la dégénérescence ? Quelle part à l'alcoolisme ? Quelle part a l'épilepsie ?
Suivant toute vraisemblance, le rôle de l'alcool doit être négligé, le cas échéant. En utilisant les notions d'épilepsie et de dégénérescence, on peut reconstituer à notre avis la pathogénie des accidents demi-mnésiques et demi-amnésiques sus-décrits en admettant que D a présenté une impulsion consciente en tant que dégénéré-, puis ayant effectué une fugue à la suite de cette impulsion il aurait été pris d'un accès vertigineux en tant qu? épileptique au cours de cette dernière ; cet accès vertigineux inconscient aurait été enfin le point de départ d'an état crépusculaire portant sur le retour à Paris, sur les incidents du boulevard Magenta, et sur l'arrivée à l'infirmerie spéciale du Dépôt, état crépusculaire dont il n'a conservé aucun souvenir.
S. Dans l'observation précédente, l'interprétation que nous avons donnée, pour quelque légitime qu'elle puisse être, n'est pourtant qu'une interprétation. Néanmoins les éléments para-épileptiques permettent d'attribuer ici les phénomènes mnésiques à autre chose qu'à l'épilepsie. Dans la suivante au contraire Drojiard. 5
l'absence du moins apparente de tout élément paraépileptique semblerait donner raison à la conception du mal comitial mnésique si l'on ne devait pas être toujours réservé dans les assertions qui ne cadrent pas avec les résultats de l'expérience antérieure.
Le nommé T... avait eu pour la première fois à 18 ans une crise épileptique. Cette première manifestation de la névrose comitiale se répéta à plusieurs reprises soit sous la forme d'attaques convulsives, soit sous celle d'accès vertigineux. Ces accidents s'accompagnèrent de troubles intellectuels et d'actes automatiques inconscients qui motivèrent son internement en 4899. A cette époque, T... à la suite d'un paroxysme comitial s'était livré sur sa femme à des voies de fait ; il était même allé dans une crise très violente jusqu'à lui briser une canne sur la tête. Il lui était arrivé aussi à plusieurs reprises de pénétrer dans un magasin et d'uriner sans se soucier du lieu où il se trouvait, acte qu'il effectuait, aussi en pleine rue et devant tous les passants. Ces manifestations inconscientes n'ont laissé dans le souvenir du malade aucune trace et sa volonté est restée totalement étrangère à leur accomplissment.
Soumis dans les asiles au traitement bromure, il ne tarda pas à s'améliorer, et fut remis en liberté sur les instances de sa femme quelques mois plus tard.
Or, le 26 janvier 1905, il fut pris d'un accès convulsif. Un instant après il quittait sa chemise, puis entièrement nu, il montait sur son bureau, les pieds dans un tiroir. Il fixait obstinément un endroit déterminé de la chambre où il paraissait voir des choses terrifiantes et faisait le geste de se défendre. Sa femme effrayée s'en fut demander du secours. Quand elle revint, elle le trouva encore très excité, cherchant à allumer dans une rôtissoire du charbon qu'il avait arrosé de pétrole. Puis il se mit à danser et à chanter, la poursuivant de gestes obscènes et lui débitant un vocabulaire de mots ordu-
AMNESIES FONCTIONNELLES 67
riers qu'elle n'aurait pas attendu de la part de son mari. A l'arrivée de la police, le malade redevenu calme n'opposa aucune résistance.
A l'infirmerie spéciale, nous trouvons T... un peu nerveux mais non délirant. Il ne cesse de protester contre la mesure réclamée par son entourage, prétentendant avoiragi en pleine connaissance de cause, mais poussé par une force contre laquelle il n'avait d'ailleurs pas cherché à lutter. En effet, interrogé sur ses actes extravagants T... donne des détails précis dont on peut déduire qu'il se souvient parfaitemeut de tout ce qu'il a fait, ce J'ai peut-être eu une crise comme j'en ai souvent, nous dit-il, mais je vous assure qu'en allumant du charbon dans la rôtissoire et en poursuivant ma femme, je savais ce que je faisais. Je voyais bien que c'était absurde, et je ne pouvais pas m'empêcher de continuer. » Il semble également avoir conservé la mémoire de son aura : il nous montre sa gorge et il déclare avoir éprouvé là « comme un petit étouffement. » Enfin les circonstances qui ont accompagné l'entrée du malade dans le service se sont égalemement fixées avec une parfaite netteté dans sa mémoire.
T... n'a jamais bu au dire de lui-même et de son entourage. Il ne présente ni tremblement des mains, ni stigmates d'hystérie, ni signes physiques de dégénérescence. Sa mère est bien portante; son père mort d'une façon accidentelle buvait raisonnablement.
Que faut-il penser de ce délire post-épileptique d'apparence consciente et mnésique ? Sans doute nous ne trouvons pas ici de facteur étiologique autre que le mal comitial. Mais nous devons faire observer d'abord que si le malade se souvient de certains faits de son délire et les explique, il reste muet sur ceux qui ont immédiatement suivi la crise convulsive. Ceux-là du moins semblent avoir échappé au con-
trôle de sa conscience. Par exemple il nous parle bien de son excitation et de ses actes extravagants, mais quand nous lui demandons pourquoi il a enlevé sa chemise, il répond de façon évasive. Il ne peut donner davantage de renseignements sur les hallucinations terrifiantes que son entourage a cru constater dès les premiers instants. Il semble donc que la première phase de la période onirique demeure bien dans l'ombre. Quant au caractère conscient que prête le malade aux propos et aux actes désordonnés qui suivirent, ne faut-il pas en suspecter l'authenticité? Ne se peut-il pas que le sujet, redevenu lucide et s'entendant reprocher certaines extravagances, en ait fixé le récit? Et n'est-il pas vraisemblable qu'il puisse chercher à utiliser ce dernier pour faire croire à une conscience qui n'existe pas, espérant échapper ainsi à l'asile d'aliénés dont il a l'expérience?
Si nous avons tenu à relater cette observation, ce n'est pas pour la donner comme type de mal comitial mnésique, mais au contraire pour montrer combien les faits de ce genre sont discutables et prêtent à de multiples interprétations. Nous croyons pour notre part qu'il serait téméraire d'en tirer une conclusion certaine dans un sens ou dans l'autre.
En résumant les considérations qui précèdent touchant Yépilepsie dite sans amnésie, nous sommes amenés à reconnaître que d'une part il existe des cas de fausse absence d'amnésie, que d'autre part il existe des cas beaucoup plus nombreux encore où l'absence d'amnésie est réelle mais consécutive à des
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 69
délires ou des impulsions qui sont attribuables à des tares concomitantes et non à l'épilepsie.
Enfin, en admettant que des observateurs rigoureux aient noté des cas irréfutables d'épilepsie mnésique, ce que nous ne mettons pas en doute, il faut reconnaître que ces cas possibles sont rares, et il serait infiniment dangereux, en vertu d'une rareté, quelque intéressante soit-elle, de déposséder le clinicien d'un élément de diagnostic qui reste fondamental malgré tout.
6° Difficultés cliniques relatives à l'épilepsie. —
Nous avons étudié jusqu'ici l'amnésie provoquée par l'épilepsie simple ; mais en clinique les circonstances étiologiques sont souvent complexes, et il n'est pas toujours aisé de faire le départ de ce qui revient à l'épilepsie môme ou aux circonstances associées.
Il peut se faire par exemple qu'au cours d'une attaque un malade fasse une chute et subisse de ce fait un traumatisme plus ou moins grave. Dans l'amnésie consécutive quelle part faudra-t-il faire à la commotion extérieure et quelle part à l'épilepsie ? C'est la question qu'on peut agiter dans le cas d'une malade qui d'ailleurs n'a été soumise à notre examen qu'un mois après l'accident, et dont voici la relation résumée.
La femme P... est atteinte, depuis l'âge de 4 6 ans, d'épilepsie caractérisée par des crises convulsives et des vertiges, suivis parfois d'accès délirants avec actes impulsifs inconscients et amnésiques. Il lui est arrivé plusieurs fois, au cours d'un repas, et à la suite d'un
vertige qui passait presque inaperçu, de saisir à pleines mains les mets que renfermait son assiette et de les projeter sur la table. En outre, pendant la période postparoxystique de ses accès, cette malade manifeste très souvent des idées de suicide.
Or, il y a un mois, au cours d'un de ces états, elle passa de l'idée à l'acte. A la suite d'une défenestration du premier étage elle eut une fracture bi-malléolaire de la jambe gauche, avec perte de connaissance de 3 heures environ.
Ayant repris conscience dans la salle d'hôpital où elle avait été transportée, la femme P... ignorait totalement dans quelles circonstances elle s'était fracturée la jambe. De plus, elle avait perdu complètement le souvenir des incidents du jour et de la veille. Enfin, le lendemain de l'accident, elle ne se souvenait pas avoir vu le médecin qui pourtant lui avait parlé quelques heures auparavant, alors qu'elle avait repris déjà toute sa connaissance. En un mot, la perte de mémoire portait à la fois sur l'accident, sur les faits qui l'avaient immédiatement précédé et sur ceux qui l'avaient immédiatement suivi.
Cette observation met en présence deux éléments capables de produire l'amnésie : l'épilepsie et le traumatisme. Sans doute le caractère rétro- antérograde des troubles mnésiques est bien en rapport avec l'amnésie de commotion, mais nous avons vu que le type rétrograde pour être rare dans le mal comitial n'en est pas moins possible. Bien mieux, on peut se demander au point de vue psychologique si l'influence d'une commotion est susceptible « d'avoir prise » sur un sujet qui est en état second, c'est-à-dire sur un automate privé de sa conscience. Sans chercher à discuter ce dernier point, nous devons reconnaître
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 71
qu'il existe, le cas échéant, un complexus étiologique dont il est difficile d'établir la dissociation.
Le traumatisme n'est pas l'unique élément qui puisse intervenir dans l'epilepsie combinée. L'acool en est un autre, et non des moins fréquents. N'est-il pas vrai que la nature épileptique du poison crée sur certains terrains une forme spéciale, une forme toxique d'épilepsie qui n'est pas toujours facile à différencier du mal comitial franc ? Et puis, inversement, ne sait-on pas aussi que l'équivalent épileptique se présente quelquefois sous la forme d'un accès de dypsomanie ou plus exactement de pseudo-dypsornanie ? Nous verrons aussi dans un instant l'association fréquente de la névrose hystérique . Nous pourrions souligner d'observations nombreuses ces influences étiologiques combinées. Nous nous contentons de les signaler pour ne pas dépasser les limites que nous nous sommes imposées.
Mais avant de terminer le chapitre des amnésies comitiales, nous croyons utile d'insister sur une difficulté d'un autre genre.
A côté des cas où l'epilepsie s'impose dans les antécédents à l'état de pureté, et à côté de ceux déjà plus difficiles où un élément étranger vient à se combiner dans l'étiologie, il en est d'autres où l'influence comitiale est en quelque sorte imprévue, parce que la névrose ne s'est point révélée dans le passé. Ces cas sont certainement les plus instructifs et les plus importants à connaître. Il faut savoir qu'un délire ou une impulsion suivis d'amnésie peuvent
être la première manifestation de l'épilepsie, et le seul élément de diagnostic.
L'intérêt de cette proposition trouve sa révélation dans l'observation suivante.
D... Fernand, 24 ans, employé de tramways, fut amené dans la nuit du 13 au 14 février 1905 à l'infirmerie spéciale. Il avait été trouvé couché sur le trottoir et prononçant des paroles incohérentes : « II cherchait disait-il, des billets de banque ».
Au poste de police, il continua à garder la même attitude, paraissant complètement désorienté et incapable de fournir le moindre renseignement.
A son arrivée dans le service, il paraissait abattu. Il se laissa conduire dans sa chambre sans résistance et sans manifester la moindre curiosité de savoir où il se trouvait. A peine entré, il se coucha tout habillé sur son lit, et dormit tranquillement jusqu'au matin.
Le 14, à la visite, on est obligé de le soutenir : il se traîne plutôt qu'il ne marche, et répond à voix basse d'une façon presque inintelligible aux questions qu'on lui pose. Toute la journée il reste étendu sur son lit sans prononcer une parole, mangeant à peine. La nuit il est calme et dort.
Le 15, l'amélioration est évidente: « Gela va mieux, nous dit-il, dès l'abord... » et il parle volontiers et facilement. Toutefois, il ne peut raconter comment et pourquoi il fut arrêté. Il existe dans sa vie une lacune complète qui commence le mardi 13 vers 6 heures du soir et se termine à son réveil à l'infirmerie le mercredi 14 vers 5 heures du matin. Il sait simplement qu'il est parti de Saint-Maurice, où il habite, pour se promener à Paris. Après un déjeuner sommaire, il se fatigue à déambuler dans les rues, et vers la fin de l'après-midi entre 5 et 6 heures il s'assied sur un banc, il ne sait pas au juste où. . . et là se perd tout souvenir. La mémoire ne reparait que onze heures après, assez confuse d'ail-
AMNÉSIES FONCTIONNELLES 73
leurs, et toute la journée du 44 reste enveloppée d'une obscurité totale.
La recherche des antécédents prouve que D... a toujours été d'un caractère bizarre et d'une instabilité mentale très accentuée. Il aimait à se vanter et à étaler une supériorité d'ailleurs toute d'emprunt. Très négligent dans son service, il fut renvoyé de l'établissement des convalescents de Vincennes puis de la Compagnie des Tramways. Dès le début de son mariage, il manifesta une mobilité d'humeur étrange, restant des journées entières sans parler, et boudant sans motif comme un enfant.
L'examen physique ne dénote aucun stigmate.
Quoiqu'il en soit, son instabilité mentale évidente et ses antécédents personnels motivèrent l'envoi du malade à Sainte Anne pour aider son retour à une plus complète possession de lui-même. A l'asile, il se montra toujours calme, non délirant, un peu abattu au début, mais exempt de tout trouble morbide. On le jugea suffisamment amélioré, et on signa sa sortie le 42 août 4 905, en l'engageant à retourner à la campagne auprès de ses parents. Ceux-ci adoraient leur fils, et D... ne paraissait nullement entretenir de mauvais sentiments ni de désir de vengeance à leur égard.
Or, voici ce qu'on pouvait lire dans ce le Petit Journal » du 47 août : « Un drame de la folie s'est produit avant hier soir vers S heures à Bouray dans l'arrondissement d'Etampes. Un jeune homme de 24 ans Fernand D... avait dû être interné à Sainte-Anne... Dès que Fernand D... parut guéri, ses parents s'empressèrent d'aller le chercher. Avant-hier soir il parut à nouveau très exalté. Toutefois son état n'inspira pas d'inquiétude immédiate, et on ne le surveilla pas suffisamment, car le malheureux aliéné réussit à s'emparer d'un fusil de chasse qu'il chargea en cachette. Puis ressortant dans la cour où se trouvaient en ce moment ses parents, il ajusta rapidement et fit feu à deux
reprises. Le père frappé mortellement en pleine poitrine s'affaissa sans mot dire ; sa femme fit quelques pas et tomba à son tour sans connaissance pendant que son meurtrier s'enfuyait... »
Cette observation nous semble particulièrement instructive, car elle nous montre combien il faut être circonspect dans la pratique en présence d'une absence temporaire de la personnalité consciente avec amnésie consécutive, lorsque ni le traumatisme ni l'intoxication ni l'hystérie ne sont présents pour expliquer d'une façon certaine de tels accidents. En pareil cas il faut toujours soupçonner un équivalent comitial sans antécédents, et tenir le sujet pour notoirement dangereux dans la suite.