II. HYSTERIE
En matière d'amnésie, tout à côté de l'épilepsie et la suivant de fort près comme importance, il faut placer cette autre névrose dont les manifestations sont si variées et parfois si déconcertantes : l'hystérie.
Surprise, ici et là, en étrange imitation de lésions organiques, il n'est pas étonnant qu'on la saisisse encore en pleine simulation apparente de l'épilepsie.
Il n'en est pas moins vrai que, tout en étant imitatrice, en ses aspects divers, elle garde une symptomatologie bien à elle. Aussi convient-il de réserver un très important chapitre à la variété d'amnésie qui lui est propre.
1° Amnésie simple. — Sollier fait observer que
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l'amnésie simple est un des phénomènes les plus communs mais qui passe en même temps le plus facilement inaperçu dans l'hystérie.
Elle explique en effet bien des bizarreries dans le caractère et les actes des hystériques, et en particulier la fréquence des contradictions. Ces malades oublient souvent ce qu'ils ont fait ou dit un instant auparavant, alors même qu'ils auraient tout intérêt à se le rappeler.
Plusieurs des observations qui vont suivre semblent confirmer cette remarque.
Mais c'est au sujet de Y attaque convulsive et plus encore de ses équivalents que Y amnésie simple mérite de nous arrêter.
Les hystériques perdent le souvenir de leurs attaques convulsives, d'une façon peut-être moins radicale que les épileptiques, mais complète néanmoins en ce qui concerne le laps de temps qui s'étend à partir de la perte de connaissance. Par contre ils se souviennent fort bien des prodromes et de la façon dont ils sont tombés, au lieu que chez l'épileptique le souvenir de l'aura et du cri initial ne peut être relevé que dans un petit nombre de cas.
Il est à peine besoin de rappeler qu'il y a un état second hystérique comme il y a un état second épileptique, et cette cérébration inconsciente est de nature à intéresser tout particulièrement l'expert.
Dans un cas comme dans l'autre, à l'activité normale ou consciente s'est substituée une activité pathologique, dont les caractères essentiels sont l'automatisme aveugle, partant l'inconscience et l'amnésie.
En clinique mentale, il n'est pas toujours aisé d'établir le diagnostic différentiel entre l'état second comitial et l'état second r^stérique. Ici et là, le « moi » conscient dort, en quelque sorte, laissant aller vers leur but, et sans le moindre contrôle, les impulsions qui peuvent surgir au hasard des excitations. L'amnésie est la même dans ces deux variétés de somnambulisme naturel.
L'anamnèse, la recherche des stigmates d'hystérie servent à fixer le diagnostic; mais la modalité de la cérébration inconsciente fournit encore de précieux renseignements.
L'état second épileptique est généralement fort court. Il se résume souvent en l'exécution d'un acte rapide, en une impulsion violente, brutale. 11 dure parfois, il est vrai, plusieurs heures et même plusieurs jours : mais, il se dénonce, alors, soit par un délire très spécial soit par une attitude révélatrice d'un état comital. Cet état second épileptique est en quelque sorte exclusif d'un enchaînement d'actes pouvant simuler la vie normale et de combinaisons tant soit peu compliquées. C'est une cérébration sommaire, fruste et essentiellement motrice, la plupart du temps.
L'état second hystérique, au contraire est souvent prolongé et sait imiter assez bien les conditions de l'existence courante, pour que la méprise soit possible et que cette cérébration inconsciente soit confondue avec l'état normal. On comprend d'avance toute l'importance de cette constatation scientifique au point de vue médico-légal.
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Lors du retour à l'état prime, rien de ce qui a été compris dans cette phase de cérébration inconsciente n'existe pour le souvenir, et c'est ici que l'allégation de l'amnésie va vraisemblablement se heurter à beaucoup de scepticisme, quand surtout c'est un inculpé qui vient la produire. Il importe donc de bien constater ces faits.
Les observations suivantes concernent des fugues délirantes d'origine hystérique avec amnésie de Y état secGiid au moment du retour à Y état prime.
Lucienne D... avait été arrêtée sur le boulevard Diderot où elle avait provoqué par ses cris et ses propos étranges un rassemblement considérable. Elle se disait Jeanne d'Arc et libératrice de la France.
A l'infirmerie spéciale, elle se couche tranquillement et dort profondément jusqu'au matin. Le lendemain elle est calme, mais ne se souvient pas des circonstances qui ont motivé son envoi dans le service. Elle raconte ainsi ce qui lui est arrivé : sortie la veille vers 9 heures du matin, elle quitte sa mère qui habite quai Jemmapes ; elle prend le métropolitain pour aller chez sa sœur avenue des Ternes ; elle se voit même descendant à la station des Ternes, puis sortant de la station. A ce moment, sans avoir éprouvé aucun malaise physique, aucun choc moral, elle déclare ne plus savoir ce qui s'est passé jusqu'au moment où elle s'est réveillée dans sa chambre à l'infirmerie. Il y a là une lacune complète de près de 24 heures.
Or, les parents convoqués à la visite du médecin, apportent une lettre de leur fille déposée au bureau du boulevard Diderot, lettre dans laquelle celle-ci leur dit adieu, leur annonçant son intention de se suicider et leur demandant pardon de la peine qu'elle va leur causer. Interrogée à ce sujet, Lucienne déclare qu'elle ne
se rappelle pas avoir écrit cette lettre ni l'avoir expédiée. « Mais, ajoute-t-elle, il est possible que je l'aie adressée sans le savoir, car j'en avais fait le brouillon depuis longtemps ».
Lucienne D... est une fille de 19 ans de grande stature, très vigoureuse physiquement. Fille d'un père buveur et d'une mère nerveuse, elle n'a jamais été malade, mais depuis l'âge de 12 ans elle est sujette à des crises convulsives survenant à la suite d'un choc émotif. Elle présente d'ailleurs de nombreux stigmates physiques d'hystérie.
Par l'impulsion au suicide que comporte la phase ambulatoire, cette observation est à rapprocher de la suivante :
Alice H... avait été arrêtée par des agents au moment où elle enjambait le parapet d'un pont pour se précipiter dans la Seine.
Très exaltée d'abord, elle ne tarde pas à recouvrer le calme. Mais elle ne peut fournir aucun renseignement sur l'incident qui vient de se produire, et lorsque nous lui demandons pourquoi elle a tenté de se détruire, elle nous répond : « Vraiment? J'aurais pu me noyer?... Je ne sais plus ce que je fais par moments... j'agis comme une machine... » Mais elle paraît avoir complètement oublié le motif immédiat et les circonstances de sa tentative de suicide. Il semble pourtant que cette tentative inconsciente ait un point de départ lointain dans une obsession consciente, ainsi que nous allons le voir en étudiant le passé de la malade.
Le début de son affection remonterait, nous dit-elle, à deux ans. Elle aurait éprouvé à cette époque un grand dégoût de la vie, et aurait présenté des idées mélancoliques contre lesquelles elle essayait en vain de lutter. A plusieurs reprises elle eut l'idée de se donner la mort.
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D'autre part, et sous l'influence de la moindre contrariété, elle éprouvait la sensation d'une boule remontant de l'épigastre à la gorge. Enfin elle présente de l'automatisme ambulatoire. Plusieurs fois, elle s'est trouvée loin de chez elle, sans savoir comment elle y était arrivée, et ayant perdu tout souvenir des événements qui avaient accompagné ou précédé immédiatement la fugue.
On retrouve d'ailleurs chez elle très accentués les signes physiques de la névrose hystérique : l'anesthésie cornéenne et pharyngée, le rétrécissement du champ visuel, les zones d'aneslhésie cutanée, etc., outre divers stigmates de dégénérescence.
Cette observation nous paraît digne d'intérêt, d'abord comme exemple de tentative inconsciente de suicide au cours d'une fugue hystérique suivie d'amnésie, mais aussi et surtout parce que cette tentative inconsciente qui se loge dans un état second est comme une reviviscence d'une idée fixe consciente qui appartient, elle, à Y état prime. Il semble donc que chez cette malade, Y activité automatique de l'hystérique a reçu comme une empreinte directrice dont nous retrouvons l'expression dans Y activité consciente de la dégénérée. Ce que la dégénérée consciente n'a pas effectué, Y hystérique automate l'a mis a exécution. Nous trouvons encore là une preuve de la difficulté que peuvent avoir le clinicien et le psychologue a déterminer d'une façon intégrale le caractère conscient ou inconscient d'une impulsion quelconque, lorsque celle-ci vient à surgir au cours d'une névrose greffée sur un fonds de dégénérescence mentale.
Les états seconds hystériques affectent parfois le caractère ecmnésique sur lequel ont insisté différents auteurs.. Dans ce cas, la personnalité seconde est une personnalité réversive appartenant à la vie antérieure du sujet et dont les manifestations depuis longtemps oubliées renaissent subitement pour être replongées dans un nouvel oubli à la suite de l'accès. Un sujet, par exemple, retombe en enfance pour un temps, puis se dépouille à nouveau de cette personnalité infantile dont il oublie la reviviscence temporaire en recouvrant sa personnalité normale.
L'observation suivante dont Garnier nous a laissé la relation en est un exemple.
Augustine G... est une femme entachée d'hystérie et d'alcoolisme, surmenée par les fatigues d'une vie irréguliêre et prédisposée par son hérédité aux accidents cérébraux.
Toutes les réponses de la malade sont soulignées par une mimique et une intonation très expressives, où dominent une moue et une inflexion de voix qui rappellent les plaintes de l'enfant. L'analogie devient telle, entre le langage et les manières de cette femme et le langage et les manières d'une toute petite fille, qu'on croirait avoir devant soi, non plus une adulte de trente ans, mais une enfant de cinq ans, non plus une mère qui parle de sa fillette, mais cette fillette même, dans l'expression ingénue et spontanée de sa personnalité enfantine. Ce sont les mêmes jeux dans la physionomie, les mêmes intonations dans le langage, la même moue, le même regard. A la vue d'une poupée qu'on lui présente, son visage s'épanouit, son regard brille, elle tend les mains vers elle et la demande avec impatience. On la lui donne, et elle l'embrasse, la câline, la dorlote, avec tout le sérieux et toutes les menues manières d'une
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fillette ; dès qu'on fait mine de la lui reprendre, elle la réclame en pleurant, et la cache dès qu'on la lui rend, sous un pli de son manteau, en suppliant qu'on la lui laisse. On lui présente une corde à sauter : aussitôt, avec la même naïve expression de contentement, elle s'en empare, dispose ses jupes entre ses jambes, et se met à sauter à la corde avec toute la joie d'un enfant. A la manière des tout jeunes enfants, elle tutoie l'interlocuteur, demande et accepte des sous, des bonbons, et remercie avec le sans-gêne naïf et familier de la petite enfance. Une infirmière la berce à la façon d'une nourrice, et elle s'endort bientôt, d'un sommeil calme et régulier, penchée sur elle, avec la facilité et l'abandon d'un enfant sur le sein de sa mère. . .
Quinze jours après, la malade dont l'apparence est complètement changée, adresse, sur un ton naturel des réponses pertinentes aux questions qu'on lui pose. Son maintien est aisé et son geste normal. L'expression encore un peu étonnée, n'a plus le cachet puéril de la veille. L'enfant est redevenu adulte. Mais Augustine G... n'a aucune notion de la phase qu'elle vient de traverser : elle ignore les journées d'activité infantile qu'elle a vécues à l'infirmerie spéciale du Dépôt.
Dans l'observation pre'cédente, on est en présence de toutes une série concordante et systématique de manifestations expressives caractéristiques d'un état que l'on peut désigner sous le vocable de puérilisme. Il est encore plus intéressant d'observer le caractère réversif de l'habitus et de l'activité mimique dans les cas d'ailleurs rares où le sujet recouvre non plus sa personnalité infantile, mais une personnalité ancestrale ou atavique, qui constitue ce qu'on pourrait appeler un état d'anthropoïdisme.
Dromard, 6
La relation suivante en est un exemple peu commun.
Alfred B... est un hystérique buveur qu'on vient d'airêter sur la chaussée d'un boulevard, alors qu'à peu près nu, il exécutait avec une légèreté inouïe des bonds démesurés, au grand ébahissement de la foule.
Vif, alerte, attentif à tout ce qui l'entoure, ayant tous les sens ouverts et sans cesse en éveil, il ne prononce aucune parole et paraît ignorer l'écriture. Le langage écrit n'attire pas plus son attention que le langage oral. La communication avec lui ne se fait que par gestes, et encore n'interprète-t-il que les plus élémentaires. Ses attitudes, d'ordinaire accroupies, sont des plus singulières ; la plupart de ses mouvements sont simiesques. Tout ce qui l'entoure lui paraît nouveau ; c'est avec un étonnement curieux qu'il examine les objets d'un usage vulgaire, les palpe, et s'assure de leur consistance, comme s'il était dépourvu des notions les plus simples, ou comme si toutes ses acquisitions anciennes, brusquement effacées, étaient à refaire. Il fait entendre des grognements de satisfaction en mangeant gloutonnement, sans discerner la qualité des aliments qu'il absorbe. En bondissant de droite et de gauche, il s'intéresse visiblement à l'élasticité des sièges qu'il compare par des pressions successives à la dureté de la muraille. Un de ses gestes ordinaires, quand une de.ces expériences l'intéresse ou quand sa gourmandise entre enjeu, consiste à mordiller le bord externe de sa main. Il ne s'assied pas, mais s'accroupit, et, dans cette posture, il exécute ses gestes les plus singuliers, en restant attentif à tout ce qui l'entoure. La parole de l'interlocuteur quand elle adopte un ton de commandement lui communique des soubresauts bizarres. Alors, il se mord la main presque jusqu'au sang, s'agite, grogne, et. paraît en proie à une émotion profonde que traduisent les battements des paupières et les grimaces de la face. Ses mouvements de préhension s'exécutent à la manière
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simiesque. Lui présente-t-on une orange, il s'en empare avidement en émettant quelques sons inarticulés intermédiaires entre le cri et le grognement, la porte d'un geste rapide à sa bouche et y mord à pleines dents, sans se soucier d'en enlever l'écorce. Moins avisé que l'animal qui décortique et fait un tri, il place une noix entre ses dents, la brise, et avale le tout. On dut le priver de ce fruit qui, dégluti de cette façon, n'était pas sans inconvénient. La nuit, cet être étrange, que les surveillants appelaient «le singe », demeurait tranquille et dormait dans l'attitude d'un animal. Un petit épisode vint témoigner de ses sentiments affectifs... L'une des religieuses du service qui lui montrait beaucoup d'intérêt, lui apportait ses friandises préférées. Chaque jour, à la visite, il exécutait, au moment de son apparition, ses plus folles gambades, et, comme un chien qui cherche à caresser son maître, après avoir pris la sœur comme centre de ses bonds joyeux, il s'approchait timidement, passait et repassait la main sur sa robe, comme pour une caresse tendre et soumise à la fois. Un jour, un malade agressif fit mine de s'avancer vers la sœur. D'un bon vraiment prodigieux « le singe » s'élança sur lui, et le renversa d'une poussée vigoureuse. Son émoi fut extrême ; il avait des cris rauques et l'on put croire un instant que la parole allait surgir à la faveur de cet incident ; mais il reprit simplement ses façons simiesques, surveillant la religieuse d'un œil jaloux et soumis. Il semblait qu'on eût devant soi un être sauvage, privé du langage articulé et dont toute l'éducation était à faire. Ce n'était plus un simple retour à l'enfance : la rétrogradation semblait franchir l'ultime étape de l'espèce pour donner l'image d'un recul allant jusqu'à î'instinctivité de l'animal. L'ictus amnésique faisant table rase de toutes les acquisitions, imprimait à l'être humain un tel retour en arrière, qu'on était en présence d'un anthropoïde...
Cependant, quelques jours plus tard, « le singe »
redevenait homme, et récupérait toutes ses facultés... moins celle d'éclairer, relativement à l'épisode réversif, les ténèbres qui devaient à jamais couvrir son souvenir.
2° Amnésie périodique. — Après avoir montré comment les hystériques oublient les états seconds qu'ils peuvent traverser pendant une période de temps plus ou moins longue, nous devons entrer dans le domaine très spécial des amnésies périodiques.
L'amnésie périodique des hystériques concerne les faits connus sous le nom de double conscience, dédoublement de la personnalité, ouvigilambulisme. Dans tous les cas, le sujet passe alternativement de son état normal (état prime) dans un état nouveau (état second).
Tantôt les deux personnalités sont absolument distinctes : le sujet second a une amnésie complète du sujet prime et le sujet revenu à l'état prime une amnésie complète du sujet second.
Tantôt le sujet second a le souvenir du sujet prime en même temps que de tous les états seconds antérieurs, mais c'est le sujet prime qui a de l'amnésie pour tous ces états seconds; de sorte qu'en réalité, c'est Y état second qui est le plus complet au point de vue de la mémoire.
Quoi qu'il en soit, l'hystérie — et l'hystérie seule, semble-t-il — est susceptible d'engendrer ce phénomène si singulier d'amnésie intermittente ou alternante, due à la succession, parfois fréquemment répétée suivant une périodicité plus ou moins régu-
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lière, de phases d'état second et d'état prime. Des observations célèbres, celles d'Àzam, de Dufay entre autres, des exemples médico-judiciaires comme ceux publiés par Mesnet, Motet, Paul Garnier, etc., établissent nettement que si l'hystérique à l'état de veille ne se souvient nullement de ce qu'il a pu faire dans l'état second, il acquiert ce souvenir dès qu'il est replacé dans ledit état second. Il en résulte qu'enjambant la période dévie normale intercalaire, deux phases d'état second se soudent entre elles, la deuxième donnant, par exemple, le spectacle de l'achèvement ou de la continuité d'un acte commencé au cours de la première.
Il y a donc là un phénomène de mémoire avec cette particularité étrange que l'individu, à son retour à la vie consciente, ignore les faits plongés dans la nuit de l'inconscience, et que cette nuit s'éclaire soudain pour lui dès qu'il y retombe.
Il paraît difficile de voir dans ce phénomène si intéressant autre chose que la manifestation d'une mémoire automatique. Dans tous les cas, le retentissement de tels troubles sur la synthèse mentale ne saurait être motif à surprise. On peut avancer que ces amnésies deviennent, par le jeu de leur alternance, une cause de dissociation de Vunité du moi, et tendent, plus ou moins à son dédoublement.
Aussi bien, l'étude des troubles de la personnalité se confond-elle en partie, avec celle de ces altérations si spéciales de la mémoire.
L'observation suivante donne une idée de cette reviviscence mnésique, pendant un état second,
des phénomènes qui ont eu lieu pendant les états seconds précédents.
Alexandre D... est arrêté sous l'inculpation de vagabondage. Le 12 décembre, en effet, il avait été trouvé couché sur le trottoir de la rue Hérold. Emmené au poste, il avait déclaré appartenir à la légion étrangère, comme ordonnance d'un officier, mais n'avoir pour le moment, ni domicile, ni ressources, ni travail. A son arrivée au Dépôt, il affirma ignorer les motifs de son arrestation. «Il s'était réveillé, disait-il, dans la voiture cellulaire quelques instants avant d'arriver. » Il ignorait également d'où il venait. Or en réalité, et d'après les renseignements qui nous ont été fournis, il venait de séjourner plusieurs jours à l'hôpital Beaujon dont il était sorti le 2 décembre. Depuis sa sortie de l'hôpital, qu'a-t-il fait? Il ne peut le dire. Il sait seulement qu'il possédait une quinzaine de francs qu'il a du dépenser et qu'il était porteur d'un pardessus qui a disparu.
Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il est arrêté dans des circonstances analogues. Les mêmes motifs ont déjà provoqué 13 fois sa comparution au tribunal correctionnel.
Voici comment les faits se passent habituellement. A la suite de contrariétés parfois insignifiantes, D... devient morose, taciturne, et quelques jours après éclate une crise convulsive qui s'annonce à lui par une sensation de constriction à la gorge. Pendant la crise, il perd complètement connaissance; il ne garde aucun souvenir de ce qui s'est passé durant le laps de temps qui lui est immédiatement consécutif, laps variable mais ordinairement de plusieurs jours. A son réveil, il se trouve tantôt dans un poste de police ou en prison, tantôt errant à l'aventure dans un pays qui lui est totalement inconnu. Un jour, il s'est trouvé à Bruxelles, une autre fois à Chateaudun, à Reims, enfin dans son pays en Bretagne. Les motifs de son emprisonnement
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sont d'habitude les suivants. Pendant sa période d'automatisme, d'inconscience post-convulsive, D... -revêt des habits militaires, se couvre la poitrine de décorations et ainsi costumé se présente chez les officiers auxquels il lui arrive parfois d'escroquer de l'argent." De tous ces actes, il ne garde aucun souvenir, quand il est revenu à lui. Mais au moment même où il les accomplit il a le souvenir assez net des lieux où se sont passés les actes analogues de la période ambulatoire précédente.
C'est ainsi qu'au moment de sa dernière arrestation, il fit allusion à son étape de Bretagne et même à celles plus anciennes de Reims et de Chateaudun. Quand nous l'interrogeons au contraire quelques jours après à l'infirmerie spéciale, ni la fugue dernière ni la précédente ne paraissent avoir laissé de trace dans son souvenir.
L'examen physique pratiqué à son entrée dans le service fit constater la présence de stigmates certains d'hystérie.
Le cas de D... est intéressant par la périodicité des accès qui se présentent toujours sons une forme identique, accès dont chacun comporte le souvenir des précédents, tandis qu'une éclipse de tous marque le retour à l'état prime.
Ces cas ne sont pas d'une extrême fréquence. Ils pourraient peut-être paraître moins rares cependant, si l'on se donnait la peine de les dépister. Leur possibilité est d'ailleurs vérifiée jusqu'à l'évidence par ce fait qu'un somnambule naturel se souvient de ce qu'il a fait pendant son état second quand on le replace en état second d'une façon artificielle, ou en d'autres termes quand on le plonge dans le somnambulisme par l'hypnotisme.
3° Difficultés cliniques relative à l'hystérie. —Nous venons de voir que les amnésies périodiques aboutissent à un véritable dédoublement du « moi ». Il convient d'ajouter que dans certains cas heureusement fort rares, la fréquence de leur périocidité est telle qu'elle détermine, si l'on peut dire, un morcellement. Ce morcellement rompt toute suite dans les idées, entraîne aux écarts les plus invraisemblables et rend impossible toute vie sociale. Mais de plus, il peut induire singulièrement en erreur le clinicien et faire même dévier le diagnostic d'une façon complète dans certains cas.
En voici la preuve.
Edouard L... est accusé de complicité dans un vol de fourrures et écroué à la Santé. Il a déjà été l'objet d'un rapport médico-légal. Les conclusions de ce rapport étaient les suivantes : « Affaiblissement considérable des facultés intellectuelles et des forces musculaires, très vraisemblablement dû à une syphilis cérébrale. Incapable en cet état de se conduire raisonnablement, il doit être tenu pour irresponsable de ses actes et par suite placé dans un asile d'aliénés. »
A son arrivée dans le service, L... qui est un homme d'apparence plutôt robuste, se présente avec une attitude étrange, il paraît accablé de fatigues, et se plaint de douleurs de tête très violentes ; il se tient continuellement le front dans la main, semblant éprouver ainsi quelque soulagement. Il s'exprime avec lenteur, paraît chercher ses mots et avoir peine à fixer son attention pour répondre aux questions.
Avez- vous volé? — Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
Ètes-vous responsable de vos actes? — Je ne sais pas ; je n'ai rien fait.
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Combien de temps êtes-vous resté à la Santé? — Longtemps... Je ne me rappelle plus. »
Deux jours après son entrée dans le service, son attitude s'est complètement modifiée. Il ne souffre plus, s'exprime couramment, et se rappelle parfaitement les détails des faits écoulés depuis son séjour à la Santé.
Sur notre demande il rédige la lettre suivante dans laquelle nous trouvons exposés d'une façon assez séduisante les troubles qui constituent l'histoire pathologique du malade.
« Monsieur le Docteur,
«Me conformant aux instructions que vous avez eu la bonté de me donner hier, je m'empresse de vous fournir tous les renseignements qu'il est en mon pouvoir de vous donner sur mon état de santé et mes sensations depuis quelques années.
« Cette narration a aussi pour but de faire bien voir que je me rends parfaitement compte de ma situation actuelle, que je me trouve dans un cas tout spécial, par le fait d'une maladie nerveuse, mais que malgré cela je crois qu'il est complètement impossible de déclarer en état de démence un individu qui n'a pas perdu la notion des choses qui l'entourent.
«Étant très jeune je fus sujet à des crises nerveuses de temps à autre, mais il m'est impossible de les décrire car à ce moment je ne sais ce qui se passe. Je puis simplement vous dire que j'étouffe et que j'ai la sensation d'une boule qui me monte à la gorge. J'ai eu et j'ai encore, mais bien plus espacées, des hémorragies nasales très violentes, et j'étais en proie à des torpeurs et à un sommeil tellement profond que l'on pouvait me transporter d'un endroit à un autre sans pour cela me réveilier.
« Les crises devinrent plus fréquentes vers l'âge de 17 ans et surtout après une maladie vénérienne à 19 ans. Je m'engageai dans la légion étrangère pour
une durée de 5 années et je fus dirigé sur le Sud-Ôranais. Un jour en rentrant de marche forcée et par une très forte chaleur, j'ai eu paraît-il une crise terrible à la suite de laquelle je suis resté à l'hôpital militaire pendant 3 mois. Il m'est complètement impossible de dire ou de me rappeler comment j'ai vécu pendant ces 3 mois, car sur ce point la mémoire me fait complètement défaut. Je fus réformé par le conseil de réforme siégeant à Oran. Mon livret porte cette mention : ce réforme pour crises d'hystéro-épilepsie cataleptiforme. »
«Je suis très irritable : la moindre contrariété me met hors de moi-même. Je me couche un jour parfaitement bien portant pour me réveiller dans la nuit ou le lendemain avec des douleurs intolérables dans la tête. Chaque fois que je monte en voiture ou en chemin de fer, ces douleurs sont d'une violence extrême. Ce qui m'ennuie le plus c'est que par moments il m'est impossible d'écrire et de transmettre ma pensée : je cherche les mots sans pouvoir les trouver, ce qui m'énerve extrêmement. Je suis très impressionnable et sujet à des frayeurs incompréhensibles. J'ai toujours les extrémités glacées et la tête en feu. Les aliments n'ont plus pour moi aucune saveur. Il y a des moments de mon existence que je ne vois qu'à travers un brouillard, de telle sorte que je ne me rappelle les choses que fort confusément.
« Il est donc possible et même très probable qu'à la suite de mon arrestation pour le fait que vous connaissez j'aie été encore plus souffrant que d'habitude ; mais de là à me déclarer en état de démence il y a, je crois, un grand pas à franchir.
a Je me rappelle parfaitement que. quand je fus arrêté, le saisissement, le fait de constater l'horreur de ma situation, me jetèrent dans un profond abattement. J'eus la fièvre et je me souviens que j'ai souffert énormément de la tête.
« Que s'est-il passé par la suite? Mes souvenirs sont
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très confus. Cependant je crois avoir vu à la Santé un Monsieur auquel j'ai répondu sur toutes les questions qu'il m'a posées, absolument comme je vous ai répondu à vous-même.
« Je pense donc que bien que malade à ce moment et peut-être n'étant pas dans toute la plénitude de mes facultés, par suite de la maudite situation dans laquelle je me trouvais, il est impossible que je sois considéré comme atteint d'aliénation mentale.
« Je me permets maintenant, Monsieur le Docteur, de vous prier de vous opposer à mon internement qui ne peut avoir lieu puisquactuellement je me rends parfaitement compte de ma situation.
«Je me permets en outre de joindre à la suite de cette narration quelques mauvais vers de ma composition. Ils n'ont d'autre but que de vous démontrer que j'ai parfaitement connaissance de mes actes :
Vous m'avez oublié ma mie Certes depuis longtemps déjà, Mais votre souvenir resta Au fond de mon âme meurtrie.
Malgré le temps qui s'écoula Seul votre souvenir resta.
Combien de fois ai-je revu Le nid charmant de nos amours Où tous deux nous avons vécu Jurant de nous aimer toujours î Cela dura quelques printemps, Mais hélas il y a bien longtemps !
Lise, Suzon fleurs de jeunesse, Amours qui n'ont duré qu'un jour Autant de jolies pécheresses.
Avec qui j'ai chanté l'amour !
Mais je pensais à vous quand même.
Et dans l'amoureuse chanson Lorsque je leur disais je t'aime Mes lèvres murmuraient ton nom.
S'il vous plaisait, chère maîtresse, Revoir l'ami des anciens jours Mon cœur déborde de tendresse Et veut chanter l'hymne d'amour.
La nature est resplendissante Les oiseaux peuplent les buissons :
Si vous le voulez ma charmante Gomme à vingt ans nous aimerons.
Cette lettre et la poésie qui lui fait suite, prouvent à n'en pas douter que L... comme il le dit fort bien luimême, n'est pas un affaibli, un dément. Son apparence démentielle résulte directement des troubles mnésiques dont il est atteint et qui sont eux-mêmes sous la dépendance de l'hystérie ainsi que le prouve la recherche des stigmates permanents. Nous constatons en effet chez notre malade de l'anesthésie cornéenne et pharyngée, de l'hémianesthésie cutanée gauche, du rétrécissement du champ visuel à gauche, et enfin un degré très marqué d'agueusie.
En résumé, L... est un hystérique qui a présenté à un certain moment toutes les apparences d'un malade atteint d'une affection organique grave, affection qu'on crut pouvoir rattacher à la syphilis, par suite des anamnestiques. Ces accidents purement fonctionnnels ont entièrement disparu, et le sujet fut rendu à l'administration pénitentaire sur un rapport ultérieur du Dr Garnier.
Pour en finir avec les troubles mnésiques chez les hystériques, rappelons que c'est dans l'hystérie qu'on rencontre tous ces phénomènes de perte partielle de la mémoire biologique qui sont si remarquables. Certaines anesthésies, certaines paralysies systématisées peuvent être considérées comme de véritables lacunes de cette mémoire. Il en est de même de V astasie-ahasie et du mutisme hystérique.
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Le cas échéant, on constate l'intégrité de tous les appareils fonctionnels; il n'y a que le souvenir de la manière de les faire fonctionner qui est perdu. On peut d'ailleurs reproduire chez les hystériques toutes les amnésies partielles possibles, par l'hypnotisme.