AMNÉSIE DANS LES VESANIES
Pour achever l'étude des amnésies fonctionnelles, il nous reste à envisager les troubles mnésiques dans les vésanies.
Cette partie de la question — hâtons-nous de le dire — est plus intéressante au point de vue psychologique qu'au point de vue séméiologique et médicolégal. En présence d'une vésanie en effet, le clinicien ou l'expert a d'autres éléments que l'amnésie pour conclure à un diagnostic nosographique ou à une irresponsabilité judiciaire.
Quoi qu'il en soit, iljne nous parait pas inutile d'en dire quelques mots.
A. Les états maniaques et ?nélancoliques comportent toujours quelques modifications dans la fixation et le rappel du souvenir.
a. Le maniaque dans le tourbillon des idées et des distractions qui l'assiègent n'a guère le temps de fixer au passage ses faits de conscience, et si ultérieurement on l'interroge sur les événements qui se sont déroulés devant lui pendant la durée de
l'accès, on observe bien souvent qu'il a fixé incomplètement et surtout superficiellement au cours de sa crise. Par contre, les caractères mêmes de cette crise semblent indiquer que ses facultés d'évocation sont en quelque sorte exaltées, et à cet égard il se comporte plutôt comme un hypermnésique.
b. Le mélancolique mérite de nous arrêter plus longtemps, car les troubles apparents de la mémoire sous ses différentes formes, font partie intégrale de son tableau clinique lorsqu'il se présente à l'état de pureté. Nous disons « troubles apparents » et en effet, il semble que la difficulté de fixer et d'évoquer cbez le mélancolique soit avant tout une incapacité de l'effort nécessaire à la réalisation de Y attention d'une part et de Y association des idées d'autre part.
Chez lui, les images mentales ne paraissent pas altérées en elles-mêmes, dans leurs éléments constitutifs, si l'on peut dire. Mais le malade éprouve de la peine à les mobiliser, à les juxtaposer, à les associer. Il en résulte que la représentation d'un mot ou d'un objet par exemple, n'arrive pas jusqu'à la conscience ou n'évoque dans cette conscience aucune relation avec les acquisitions antérieures dont aucune cependant n'est définitivement détruite. Cela est si vrai, qu'on est souvent frappé de la facilité avec laquelle on peut — qu'on nous passe l'expression — « repêcher » le mélancolique au milieu de ses souvenirs.
Il est d'observation courante que le malade s'exprime beaucoup plus difficilement, si on l'interroge sur des faits qui ne sont pas du domaine de ses
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préoccupations délirantes. L'analyse des symptômes, à leur période d'état, nous apprend que les phénomènes affectifs aigus (préoccupations, remords, anxiété, etc.) dominent la scène et tendent à orienter l'esprit dans leur propre direction. On pourrait par conséquent, penser que la difficulté qu'éprouve le malade à rassembler ses idées vers d'autres points est le simple résultat de cette orientation exclusive créée par l'état affectif. En fait, il semble bien que, si l'on envisage le malade à la période d'état de son affection, l'impossibilité de détourner son attention de « l'idée-douleur » entre pour une part dans les troubles mnésiques. En effet, le sujet se rappelle ses idées délirantes et ses hallucinations, parce que celles-ci absorbent toute son attention et constituent des états forts, tandis que toutes les perceptions extérieures, étrangères, constituent au contraire des états faibles, moins durables par conséquent.
Mais, antérieurement à la période d'anxiété délirante, on entend souvent les malades se plaindre de confusion dans les idées, et de difficulté de rassembler les souvenirs. Le sujet est devenu depuis quelque temps moins attentif : il a comme des absences. Alors apparaît la conscience de cette déchéance fonctionnelle qui se traduit par un sentiment pénible puis par des inquiétudes, des craintes.
Il est un certain nombre de malades chez lesquels le trouble de l'idéation ne se décèle pas à un examen superficiel. Ces malades s'expriment correctement et assez rapidement. Néanmoins ils ont conscience de la difficulté qu'ils éprouvent à évoquer leurs idées
et s'en plaignent : tous ou presque tous accusent un vide dans la tête. On les entend dire fréquemment : « 11 y a un vague terrible dans mon esprit,.... je ne peux m'arrêter à deux idées de suite.... je suis comme si j'avais le cerveau vide... je ne puis rassembler mes idées... les idées ne viennent pas ».
Mais ce trouble est beaucoup plus accentué chez certains malades qui s'expriment alors avec une lenteur extrême, cherchant péniblement à rassembler leurs souvenirs. Lorsqu'ils arrivent à l'examen, ils sont hébétés, ne paraissent pas comprendre ce qu'on leur dit et bien souvent ne répondent pas. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'ils se mettent en train et qu'ils arrivent à exprimer quelques pensées. Ces malades sont d'ailleurs conscients de leurs troubles et les expriment souvent très exactement.
Une mélancolique que l'un de nous a eu l'occasion d'examiner avec le Dr Masselon disait : « Je n'ai jamais d'idée claire... je me fatigue à chercher mes idées.... je n'arrive pas àm'exprimer comme je voudrais, parce que je ne trouve pas mes mots... ma mémoire semble avoir disparu.... tous les souvenirs me semblent lointains.... on me dit que j'ai perdu mon mari, l'an dernier, je m'en souviens à peine... tout ce que je pense est à l'état vague.... je vis constamment comme dans un rêve. »
Il y a donc là, nous le répétons, une difficulté primordiale de l'effort dans l'acte d'observer le monde extérieur et de l'associer aux acquisitions de la personnalité. Cette difficulté qui peut être un phénomène initial indépendant de l'état affectif, n'implique
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pas pour tout cela une disparition, ni même une altération des images mentales.
B. Les états délirants, qu'il s'agisse de bouffée délirante ou de délire chronique, de délire polymorphe ou de délire systématisé, de délire à base d'interprétation ou à base d'hallucinations — ne comportent pas en eux-mêmes de troubles mnésiques. Mais on sait que ces états, lorsqu'ils se prolongent, aboutissent à une déchéance des facultés en général et de la mémoire en particulier. Il est vrai de dire que, comme cette déchéance est définitive, il n'est guère permis de parler de « troubles fonctionnels » le cas échéant. Néanmoins, l'usage consacrant plus spécialement l'épithète « d'organiques » aux altérations accompagnées de lésions histologiques patentes, l'amnésie des démences vésaniques secondaires, par exemple, peut être considérée comme une amnésie « fonctionnelle » encore que définitive.
C. En examinant au point de vue psychologique des malades considérés comme déments et recrutés en particulier dans le cadre des démences vésaniques précoces (déficience précoce des dégénérés de certains auteurs — dementia precox des auteurs allemands), nous avons pu nous convaincre que l'image mentale est souvent absente en apparence sans être détruite en réalité. Ici encore, et pendant un temps plus ou moins long tout au moins, les troubles , mnésiques apparents sont réductibles à des troubles de V attention et de V association des idées.
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En ce qui concerne la mémoire de fixation et de conservation, nous avons soumis quelques-uns de ces malades à l'expérience suivante. Nous leur présentions un objet : ils devaient en dire immédiatetement le nom. Nous leur demandions ensuite de bien conserver ce nom dans leur souvenir, et, au bout d'un temps variable, après une succession d'exhibitions, nous leur faisions nommer le dernier objet que nous avions présenté.
Quand le malade n'a pas fixé le souvenir, tantôt il ne répond rien, tantôt il répond par une erreur. Dans ce cas, le plus souvent il nomme un objet précédemment montré; très souvent encore, il nomme un objet remarqué dans la pièce pendant le temps intermédiaire.
A cause de la distraction, il arrive assez fréquemment qu'au moment où nous demandons au malade de nous dire ce que nous lui avons montré, il en est absolument incapable, ou bien encore l'objet n'a pu être fixé au moment même où nous l'avons montré. Mais cette influence de la distraction sur l'impossibilité dans laquelle se trouve le malade de récupérer le souvenir, se manifeste encore d'une autre façon. Souvent en effet, l'objet a été perçu, et cependant il n'a pas été retenu. Or, en pareil cas, on peut encore noter que l'oubli rapide des perceptions est presque toujours en rapport avec des distractions. Le malade au début reste tranquille, puis peu à peu il se laisse entraîner à l'inattention et c'est dans ces cas surtout que le rappel ne peut s'effectuer. Les images persistent plus longtemps chez les malades calmes
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et même chez les malades légèrement torpides; mais chez ceux qui sont excités, le champ de la conscience est sans cesse envahi par des images étrangères qui chassent rapidement celles que nous cherchons à imprimer. Les causes de cet oubli d'ailleurs sont complexes. Sans doute le malade ne peut fixer suffisamment son attention sur ce que nous lui demandons de faire, c'est-à-dire de conserver pendant quelque temps dans sa mémoire une image déterminée, mais cette conservation elle-même réclame une attention introspective, une attention interne si l'on peut dire, dont le malade est incapable. Un homme normal, auquel on imposerait la même épreuve, serait capable de conserver indéfiniment une impression déterminée : il lui suffirait de songer de temps en temps qu'il doit garder cette impression pour la ramener dans le champ de la conscience, et, au bout d'un certain nombre de rappels, l'image serait fixée pour longtemps. C'est l'effort volontaire qui fait défaut, le cas échéant : le malade ne sait plus « vouloir conserver une impression ». Les idées ou les images qui l'envahissent, ou bien encore l'état de demi-stupeur dans lequel il est plongé, ne lui permettent pas une pensée continue. Toute suite logique est rompue dans son esprit, et les troubles qu'il manifeste traduisent cette incoordination profonde des idées.
En ce qui concerne la mémoire d'évocation ou de représentation, le nombre des souvenirs que peuvent utiliser ces malades pour leur vie consciente devient de plus en plus restreint, mais il ne faudrait pas en
conclure trop hâtivement que ces souvenirs sont détruits. Nous les voyons en effet reparaître en certaines circonstances. Ce qui semble surtout effacé, c'est l'association entre les divers éléments qui constituent le souvenir. Ces éléments isolés désormais, ne sont plus rappelés à la vie consciente et s'obscurcissent progressivement. Certains souvenirs, plus intimement liés jadis à la personnalité affective des malades, tendent à se reproduire sans cesse et à occuper continuellement le champ de la conscience.
Lorsqu'on interroge l'un d'eux sur un fait de sa vie antérieure, il est souvent incapable de répondre; et pourtant, quelques moments après, au courant de l'interrogatoire, il évoque de lui-même ce fait, lorsque le hasard des associations qui guident sa pensée, ramène le souvenir [en question à sa conscience. Nous demandons à un de ces malades qui nous sommes : il ne peut suffisamment fixer son attention pour nous faire une réponse et cependant, -très souvent il nous appelle « Monsieur le docteur ». Nous pourrions citer un nombre considérable d'autres faits du" même genre. En s'en tenant à un premier examen, on pourrait conclure que ces malades ont perdu tous leurs souvenirs, alors qu'ils -sont surtout incapables de les rappeler au moment opportun.
Nous voyons donc par cette analyse, que l'incapacité de conserver les souvenirs reconnaît ici pour cause l'état profond de désagrégation psychologique ; qui. se traduit surtout par des troubles de l'attention
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et de l'association des idées, ainsi que le fait observer dans son intéressante thèse le D1' Masselon1. Aussi devons-nous considérer cet état de désagrégation psychique comme primitif dans la disparition progressive des images-souvenirs. Le champ de l'activité cérébrale tend à se limiter aux seules fonctions indispensables à la conservation organique du corps : dès lors, une foule considérable d'images-souvenirs étant de plus en plus inutiles dans la désagrégation continuelle de la personnalité du malade, ne reparaissent que de plus en plus rarement à la conscience et finissent même par disparaître.
Quoiqu'il en soit, il semble bien que dans les états vésaniques arrivés à la période de déchéance définitive, si la disparition progressive des imagessouvenirs est bien réelle, elle n'est pas primitive ; elle est la conséquence des troubles plus complexes de la systématisation des idées. Nous trouvons là tout autre chose que ce que nous rencontrons dans les démences organiques, où les souvenirs sont au contraire primitivement atteints et détruits, et où leur disparition précise indique la destruction même des éléments cellulaires. Il s'agit bien plutôt, dans les cas qui nous intéressent d'une désagrégation des éléments de la pensée, et les troubles de la mémoire envisagés sous ce jour ne nous semblent être au total que des troubles de l'activité cérébrale. Cette notion justifie leur place parmi les « amnésies fonctionnelles », en dépit de leur incurabilité et de
1. Masselon. Psychologie des cléments précoces (Thèse, Pavis) .
leur association à un état plus ou moins accentué de démence.
Les considérations psychologiques que nous venons d'ébaucher, constituent presque une digression, étant donné l'esprit foncièrement clinique tdu travail que nous présentons, et nous ne voulons pas les prolonger plus longtemps. Mais il faut avouer que ce côté de la question est vraiment le seul captivant pour ce qui concerne les vésanies au cours desquelles, nous le répétons, les troubles mnésiques n'ont qu'un intérêt secondaire au double point de vue de la séméiologie et de la médecine légale.