L'ÉLÉPHANT BLANC
plaintes enfantines, geignant : « Je veux aller dans le jardin. » Elle chantait. Elle demeurait sans forces. Et sa poitrine haletait.
Au commencement, Jan W. Corn avait fait quérir le gros Major Kade, un ancien vétérinaire, qui fonctionnait ici comme médecin du bord.
11 fit la grimace :
— Mauvaise affaire ! mauvaise affaire !
— Es-tu certain, Major Kade ?
De ses doigts velus, celui-ci tâtaitle pouls
— Sûr, pardieu, qu'elle va souffler sa chandelle... Ça vous a une de ces fièvres dont on ne revient pas.
La couverture glissa, découvrant des nudités. Le regard de Major Kade, complaisamment, se fixait.
Aussitôt une flambée de colère s'alluma dans les yeux de Jan W. Corn, qui le repoussa du geste et se mit à border rageusement les draps.
Alors, pour se venger, sentant qu'il le chagrinait, Major Kade reprit d'un air bonhomme :
— Il faudrait la flanquer à l'eau, avec une
gueuse aux pattes... Elle ne s'en trouverait pas plus à plaindre et ce serait une très bonne chose pour les requins.
— Assez!... Garde tes avis et débarrasse le plancher !
— Elle ne vous donnera que du désagrément 1
— Va-t-en !
— C'est moi qui vous le dis ! termina Major Kade, tout en se repliant avec célérité.
Après un instant de désolation prostrée, (il se répétait machinalement : elle va souffler sa chandelle, elle va souffler sa chandelle...) Jan W. Corn raisonna, et se donna du courage : « Un crétin, Major Kade, bon tout au plus à droguer des juments. »
Il entreprit de la soigner à sa manière, avec des boissons bouillantes, et en lui administrant, àdoses non exiguës, du sulfate de quinine dont il possédait pour son usage personnel, contre les fièvres, une provision.
Dix jours, il ne quitta que fortuitement son chevet.
Il la considérait, des heures durant. Il admirait le grain de sa peau, ses bras fermes, la
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rondeur de ses seins et la forme de ses jambes qui, lorsqu'elle s'agitait, passaient à travers les trous des couvertures. Et, malgré la violence de son désir, il la respecta ; car il lui semblait que ce serait comme de posséder une morte : action non dans ses idées.
Lorsqu'il lui fallait s'absenter, Pieter Peets — qu'il savait sans bornes dévoué — le remplaçait dans sa garde. De chair froide et de tempérament rassis, ce dernier n'avait même pas une pensée de convoitise. Puis, elle lui paraissait adorable et surnaturelle pour cette raison, que l'Autre l'aimait ; et il l'entourait d'une sollicitude attentive, quasi-paternelle.
Un matin, après un sommeil assez calme.
Demoiselle Annie revint à l'existence. Elle ouvrit les paupières et rencontra les yeux bleus de Jan W. Gorn.
— Où suis-je ? avait-elle tout de suite crié. Et son premier mouvement fut de pudeur offensée : elle se voyait dévêtue sous son regard .
Une lumière blanche filtrait par le hublot, la machine soufflait et Ton entehdàit aussi le
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les dans les vagues de la
re. précis à cette heure, les rurent : l'assaut, le viol, les idie, Texode, la chaloupe, la iu navire fantômal, à Taube.
3n ici sur cette couchette, alée d'épuisement.
t et elle se tut.
mie connut, désormais, que emar auquel elle avait cru réalité improbable et où elle lomme, quel homme ! un banies siens, possédait son corps, ait-elle, faible femme, lutter e son insistante force ! Lui !
t son visage s'empourprer de t eu du plaisir... par lui. La d amour, lui étaient ainsi apeimage conjuguée. ..Etquand maginable complexité de son nds remords la secouaient ; Btte profonde lâcheté de con-
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Seulement, comme- un dernier refuge, elle voulut garder son âme inviolée; et obstinément, elle restait silencieuse.
Jan W Corn, tout d'abord, Testima, d'oser contre lui cette résistance intérieure. Et il essaya de la vaincre avec des mots tendres :
— Je t'aime, lui disait-il. Ne crois pas que je sois unhomme terrible. J'ai tué, c'est vrai : mais, d'abord, ma main n'a frappé aucun des tiens ; et, du reste, maintenant, me voici apaisé et doux et, si tu le veux, pour toujours.
Annie se taisait, bravant la volonté de l'homme qu'une rage acerbe finissait par émouvoir. Il l'injuriait, bassement :
— Tu es une lice. Je te mènerai à coups de fouet. Ne crois pas que, longtemps, tu me tiendras tête. Je suis un homme terrible, j'en ai dompté qui te valaient !
Et Annie se taisait...
Des jours passèrent ainsi.
Elle tâchait d'entrevoir l'avenir. Où la menait-il? Qu'avait-il projeté sur elle? Inconsciemment, elle l'étudiait : il lui semblait inexplicable, avec des instincts de barbare,
des appétits de brute, des délicatesses de femme. Mais elle comprenait qu*il Taimait.
Quelquefois, comme en les anciens devoirs de style, elle établissait un « parallèle ».
Ici, c'étaient ses heures innocentes déjeune fille élevée sous la craintive aile maternelle. Un petit carré de décolletage et, encore, aux grands bals seulement. Puis, bientôt, undécent jeune homme (elle n'ignorait plusrien,hélas!
aujourd'hui), lui aurait ravi douillettement sa virginité !
Là, forcée par un brigand à face pâle, aux mains ensanglantées, elle était emmenée en son repaire flottant. Et il dormait, nu contre son corps nu.
Entre l'un et l'autre destin, quel précipice !
Et néanmoins, elle s'étonnait de ne pas éprouver un plus immense regret du Paradis perdu. Tout, en elle, jusqu'à sa chair aux habitudes de confort et de luxe, aurait dû souffrir intolérablement. Etait-elle donc créée pour une vie de si monstrueuses aventures ?
Un dégoût sans limite lui venait, d'elle-même, et sans qu'elle osât, tout à fait, descendre jusqu'au fond de son être.
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Et, par saccades, ce cri, intime et renaissant «Ma mère, ils Tont assassinée... et papa...
Ah ! l'affreuse chose. Est-ce possible ! Trop monstrueux. Trop horrible!...» Et elle se remaudissait de pouvoir leur survivre..
Ils mangeaient tête à tête, Pieter Peets les servant, en la cabine même. Annie se nourrissait, il le fallait bien. Point de conversations. Elle se maintenait indifférente et gardait, avec constance, ses yeux baissés.
Jan W. Corn, tantôt rudoyait les plats, les verres, et criait des insultes aux choses et aux gens. Ou bien, il lui arrivait de s'épanouir tout à coup en une facétie si drôle que Pieter Peets se tenait les côtes, tandis qu'Annie, malgré qu'elle eût plutôt souhaité de pleurer, ne pouvait qu'à grand'peine se défendre de rire. «Elle y viendra! » se disaitil alors, content, et il se promettait de la patience. Mais peu après, au heurt de cette inlassable opposition, sa colère, de nouveau, trouvait à bouillonner.
Il s'accoutuma de l'emmener avec lui, quand il inspectait le navire. Elle le suivait,
sachant, qu'en actions du moins, il aurait été vain de résister. Méticuleux, Jan W. Corn explorait tout, cale, chaudières, machine, entrepont. Il ordonnait parfois d'un ton si dur qu'Annie se sentait frémir. Et, tout en Tabhorrant, ne Tadmirait-elle pas !
Les compagnons le regardaient avec des visages qui marquaient peu de sympathie. Ils devenaient jaloux. Et, surtout, devant une femelle, il leur en coûtait de courber la tête. Il y eut là des germes de révolte. D'ailleurs, sur leur passage, aucune parole ne se prononçait ; seulement des propos grésillaient, par derrière : il se la coulait douce, le chef ! Ce n'était vraiment pas juste!
Sur le pont, elle regardait l'Infini aux nuances changeantes. Elle n'avait jusque là connu de la mer que la seule perspective des côtes : ce n'était rien. Et cette étendue, calme même en son frémissement, lui parut un beau sépulcre.
Elle pensa :
— Je vais donc en finir... Dieu permettra-t il que je vous revoie, mes aimés !
Subrepticement, elle s'écarta, courut, afin
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de se précipiter, vers le bastingage. Mais, plus prompt que l'idée, il la tenait déjà fortement par les hanches :
— Ah ! Ah ! on veut donc mourir... Et les vilains requins qui nous mangeraient !
Désormais, il la surveilla plus étroitement encore. Si peu qu'elle dût rester seule, des menottes, rivées à la muraille, maintinrent ses poignets.
L'horreur instinctive de la mort... la vigilance de Jan W. Corn...
Elle renonça à son dessein.
Des soirs, sur le gaillard d'avant, Major Kade, bon raconteur, à nombreuse assistance disait des histoires.
Jan W. Corn et, près de lui, Annie étaient parmi les auditeurs, la fois qu'il narra ceci :
— Un jour qu'accompagné de ses guerriers et de ses amazones, il chassait aux bois inexplorés où croît le manglier, l'aloès et l'euphorbe, où le python géant enroulé
autour d'un arbre, guette longuement sa proie, Timo Fé, le roi nègre, aperçut un éléphant blanc, ce qui, pour un éléphant, est comme vous le savez une couleur de premier ordre.
Celui-ci broutait les jeunes pousses d'un palmier tandis que sur son dos des oiseaux caquetaient et faisaient leur toilette.
A l'approche de l'homme la grosse bète détala, tandis que les volucres s^éparpillaient en criant, et disparut, introuvable ! Timo Fé reprit la route de sa capitale le cœur torturé du désir de posséder cet éléphant, celui-là.
Si je vous dis, que, malgré cela, il pouvait se contenter de sa chasse, vous me croirez :
car il ramenait un butin comme je vous en souhaite. L'on y comptait à foison les larges tortues fluviales,' et les Dodos au plumage jaunâtre, et les Pangolins couverts d'écaillés. Il y avait, en outre, des buffles, des chevreuils et même des mandrills, singes robustes au museau de chien — un peu dans le genre du tien, Hulme Inskiold — et dont la chair est savoureuse.
Mais voilà : toute cette chasse de premier