L'ÉLÉPHANT BLANC
ordre ne déridait seulement pas son visage.
Depuis lors TimoFéfut mélancolique. Ses Etats eurent beau prospérer dans la sécurité et dans la paix, ses cultures de choux caraïbes, de manioc et de tamarin rendre de façon superbe et les troupeaux de moutons ignorer les épidémies et se moquer de la mouche tsé-tsé..., lui, dépérissait, pas à dire !
Certes, avec ses cheveux luisants, ses dents carrées, ses pieds remarquablement plats (c'est signe de race, par là-bas) il était toujours beau, et de ses cinquantes femmes, pas une — même pour deux tonnes debrstndy supérieur — n'eut encore consenti à trahir sa foi. Mais sa peau, d'un si joli noir, avait positivement pâli, et les longues abstinences faisaient saillir ses côtes.
En même temps, son caractère alla en s'aigrissant et, du matin au soir, se creusait sur son front une ride oblique, indice chez lui de colère profonde et contenue .
La cour commençait à s'émouvoir. Un conseil de cabinet fut tenu, où Ton décida d'employer tout moyen pour distraire le monarque.
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Un jour, il y eut une parade militaire. Au son des flûtes, des tambours et des triangles, dont les dix-sept cordes vibraient sur des tons excessivement aigus, des guerriers bien exercés et des amazones farouches montées à poil — parfaitement — sur des chevaux vifs, suivis de féticheurs et de prêtres qui honorent le porc, défilèrent en superbe appareil.
Le roi n'y prêta aucune attention.
On le fit assister au supplice d'un esclave coupable d'avoir outragé le susdit sacré porc. Cet iconoclaste fut, dans une fosse, livré à des tigresses dressées à dévorer lentement des hommes... Les yeux de Timo Fé étincelèrent peut-être à la vue du sang, mais il ne sortit pas de sa torpeur.
Alors le grand-conseil essaya des voluptés :
Ton donna au Roi une captive blanche, victime de quelque écumeurde mer...
Ici, il y eut Comme une rumeur ironique. Major Kade, après un temps, reprit :
— Nonobstant la rareté de l'objet, le Roi le dédaigna, et le premier ministi*e se l'adjugea « pour ne pas, disait-il, en manière de
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plaisanterie, la laisser tomber dans le domaine public ».
Des danseuses expertes en mouvements lascifs — vous voudriez bien les avoir vues, et moi je les ai vues — figurèrent devant le roi leurs danses les plus suaves, dont la lubricité dépassait de beaucoup le pilou-pilou australien, vous savez, quelque chose comme ça...
Il mima cependant qu'on s'esclaffait,
— ... Mais plus rien n'avait le don de l'émouvoir.
Il se jetait en des rages épouvantables.
Dans un de ces accès il étrangla son bouffon Mang-Ku, lequel imitait à la perfection les gestes et la voix des gens. Le malheureux ne dut rien y comprendre !
Ne creva- t-il pas aussi, la canaille, un œil à sa favorite, qui s'enfuit, dévorant les larmes de sa paupière valide, tandis que l'autre orbite béait!
Mon roi nègre veut l'Eléphant blanc, quoi !
Il le convoite, il le souhaite, il l'appelle de toutes les forces de son être...
Or, sur ces entrefaites, le bruit se répandit
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que le Cafre Te-Budu, dit a le Preneur de bêtes », disparu depuis six mois et cru mort, ramenait un animal extraordinaire, capturé par lui dans la forêt.
Et voici que le Cafre, un petit trapu, qui parlait un langage franc et sonore, se présente devant Timo Fé hébété de joie, avec TEléphant de ses rêves et le petit speech suivant :
« Il esta toi. Je Tai surpris dans une clairière, sommeillant tout debout. Je lui ai passé aux pieds un lacet en peau de cerf, enduit de graisse, que j'avais d*abord fixé à un tronc, comme il faut... Et puis, par la force de Tari et de la patience, je l'ai dompté et dressé... »
C'est ainsi que parla le Cafre Te-Budu. Il reçut, en récompense de son exploit, deux mille onces d*or et vécut désormais de ses rentes.
Le roi Timo Fé se prit pour l'animal d'une passion de premier ordre. Juché sans façon sur son échine, noir sur blanc, il parcourait triomphalement ses Etats à l'amble imposant de cette riche monture. Pas un jour ne se passait sans qu'il lui fit visite et du plus loin qu'il le voyait approcher, l'éléphant poussait des <ï ourmf, ourmf» joyeux. Et même, il se
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levait souvent la nuit pour le voir dormir debout sous les étoiles, pareillement à un éléphant de marbre...
Un après-midi — écoutez cela — comme il était venu lui rendre ses devoirs, il le trouva couché sur le côté, tel qu'un grand navire désemparé. Il aspirait sans répit de l'eau avec sa trompe et s'en aspergeai!. Puis il commença à se recouvrir de sable,
Timo Fé, d'abord surpris, rit ensuite, croyant à un jeu de son brave animal. Mais bientôt l'inquiétude le saisit. Son front se rembrunit avec la ride des mauvais jours. Il demanda d'une voix dure :
— Est-ce qu'il est malade ?
Le plus hardi des deux cornacs répondit un oui hésitant. Et ils se regardaient dans les yeux, en silence, car ils savaient bien que c'était la fin prochaine, et aussi que leur peau ne valait pas cher.
Et voilà que l'éléphant déjà ne bougeait plus; seul son regard intelligent vivait encore ; trois longs frissons le parcoururent de tète en queue. Il était mort, probablement par une nostalgie de sa liberté perdue.
AnéantijTimo Fé, le roi noir, restait devant le blanc cadavre, le cadavre de son orgueil et de ses espérances... Bientôt sa raison s'en alla... Il devint fou furieux et s'ouvrit le ventre d'un coup de yatagan.
On lui fit des funérailles superbes. Les cornacs, cousus vivants dans l'intérieur de l'éléphant, furent grillés avec le susdit, sur la tombe royale.
Ensuite, une révolution de palais ayant eu lieu, son premier ministre lui succéda...
Des applaudissements nombreux et des vivats éclatèrent. Tous avaient cru entrevoir de subtiles allusions, et ils se payaient d'irriter le chef sans risque de représailles. D'ailleurs Jan W. Corn, se montra impénétrablement approbateur.
.Après quoi, chacun, selon une raide discipline, s'en fut à son poste de nuit, tandis qu'avec le fidèle Pieter Peets sur ses talons, Jan W. Corn, d'un mouvement déjà coutumier ayant pris Annie parla main, marchait vers la cabine-geôle. Et ils étaient comme deux époux.