CHAPITRE V
Le désert...
Le désert fruste et plan, car les plis de terrain sont insensibles, faute d'ombres ; et c'est très doucement que les longues dunes s'effilent dans la direction du simoun journalier.
Sans horizon à cause de la buée ténue qui brouille le lointain. Effaré mais immobile sous tout ce ciel plus immense encore que lui, ciel d'un violet pâle, d'un bleu dur acéré, d'une impassibilité de pierre. Ni verdures, ni fumée de ville, ni toits, ni blanches murailles ; aussi bien, là-bas, est-ce peut-être la
mer ? Point de chemins et il y a des bornes : ossements blanchis, boyaux momifiés et noirs, carcasses dont la matière s'est comme volatilisée, et que le sable n'a pas encore revêtus de son éternel manteau.
La couleur dépérit, en partie, dans la lumière.
Et le soleil prodigieux se déverse comme les torrents d'un métal en fusion.
Une rumeur inappréciable se lève avec le vent et la poussière : l'action, la marche, les cris d'une troupe confuse qui a surgi au ras d'un dos de sable. Elle paraît: ce sont des points qui s'accroissent, prenant la forme d'animaux, d'objets et d'hommes. Ils défile4;it et passent, et leurs silhouettes sont découpées à l'emporle-pièce.
D'ailleurs sans grand fracas : car voix et gestes ne portent guère ; point de répercussion et point d'écho, le désert manquant d'aspérités. Tout, par le vide de l'immensité, meurt presque avant que de naître.
Ils passent et s'éloignent, tandis que les étoffes, au dos sautillant des chameaux des-
LE CRUEL ïilRAGE 107
sinent une onde serpentante, scandant les caprices de Tallure.
Et ils s'effacent, plus vite encore qu'ils ne sont apparus : un autre monticule insoupçonné, définitivement les cache. Tout cesse.
Bientôt, la trace de leur passage n'existe plus. Les hôtes du désert, la solitude, le silence, le vent, reprennent leurs droits, sous le soleil lourd, plus lourd encore, . .
Ainsi la compagnie de Jan Willem Corn surnommé maintenant Tête-Butées'achemine; au pas ralenti : car le bétail noir est sans monture, et déjà quoi qu'on ne soit qu'à moitié route vers Tripoli de la Tripolitaine, il peine à suivre en dépit des matraques à tout instant levées. Elle tue beaucoup, la marche au soleil.
En avant ce sont les conducteurs, des Tibbous, qui savent les voies secrètes des sables et la sente frayée d'immémoriale mémoire, imperceptible d'ailleurs aux yeux des autres hommes. Ils se dirigent sans hésitation par la ligne droite, se fiant sur des indices à
ut à l'instinct de
lires porteurs de
5 eux de courtes Is ont des genoux BS et courts. Leur îouleur du sable; nt criard, apparence, plats^ es cantines, les 3ses, les ancres, - en clarté — sur
ement dit le bois
rous au sable brû- 5ses têtes crépues rayons implacaillèles et ambu- •ré dans des carsde bois. C'est un 'aces cendreuses.
3endus à leur cou Pant à la mamelle,
LE CRCIEL MIRAGE 109
et quelques négrillons liés par une corde au carcan des adultes coureat comme d'horribles petits chevreaux.
L'exténuement se décèle au jeu alangui des muscles, aux yeux blancs qu'ils roulent ; et leurs peaux sont luisantes, leurs reins flasques avec de longues zébrures pâles : des cicatrices. Les convoyeurs descendus à tour de rôle de leur monture ont des gourdes où git un alcool rude. Ils boivent, renversant la tête, tandis que la liqueur descend par spasmes brefs. Et c'est alors que les fouets claquent, et que les bâtons se collent aux chairs dénudées. Le coup résonne mat et creux sur les épaules et les reins moites. Il est reçu passivement, sans vaines plaintes ; et nulle commisération ne se peint sur les faces voisines : ils ont appris hâtivement à ne plus s'émouvoir aux douleurs des compagnons qu'on martyrise. Tout à l'heure ce sera leur tour.
Casqués de blanc, voilés de vert, avec des airs accablés et gauches sur leurs méharis, et de ligne moins simple, d'un accroupissement moins fatal que ceux du désert,
rme l'avanl-garde
courtaud bilieux, l Neuiant, dit « le K pommettes sail- Lucas de Heere, Beels : Hollandais ime Considérons, l'encre, ci-devant >hannes Domroch, t Major Kade, Alout le monde, qui I qu'une tomate ; politaine en lame d, dégingandé et , en son temps, à ais. Il y a Hulme ate.
Kade, suit, toute re du chameau de
d'abattement, des &nt, en un anglais landais, de latin et
LE CRDEL MIRAGE iH
— Il fait chaud...
— Considérons, tu es vert ! As-tu encore le mal de mer ?
— Ouaisj ouais, répond Guillaume... C'est mon chameau qui est le plus secouant de tous... ah! misère !
— Mille diables ! Il fait plus chaud qu'hier ! geint Gabriel Neulant.
— Et moins que demain ! dit Cornelis Beels.
— C'est à péter de soleil ! dit Domroch.
Et, Hulme Inskiold, d'une voix gutturale.
— Je bois, je bois.., et j'ai toujours soif.
Mais le Napolitain :
— Tas de moules 1 Et ce Major Kade, qui bien sûr va crever d'apoplexie...
— Tu vois cette Charlotte, confie plaisamment à Lucas de lloere, Major Kade qui a coutume d'appeler toutes les femmes « Charlotte ». Ici... la dernière de la file à droite... Serais -tu étonné si je lui disais deux mots à la première halte ?
— Paillard de Major Kade... je te la soufflerai !
— Et moi je te pardonnerai, mon fils, ré-
oussant. Ce que j'en disais
que pour t'aguicher !
jor Kade, inépuisable anec-
graveleux,et rieur obstiné.
avec des regards sournois
de môme qu'il soit fou, ou oi, pour nous obliger à faire >r-là... Gomme si nous n'aus tranquilles à Degoma, en machine soit retapée 1 its discrets fusent.
s bien que la marchandise ente Lucas de Heere, et qu'il it désastreux d'attendre deux
is demande un peu l'impor- , c'était son idée. Alors, tant 3 crève!...
lartout — en tète, aux flancs, îolonne, monté sur un alerte imelé ferré de fers pleins r le sable, Jan Willem Corn, lief redoutable et familier,
beaucoup haï et peu aimé, surveille, contrôle, observe, commande, rarement encourage et sermonne sans arrêter.
Il a des regards attentifs, des mots brefs, des gestes brefs, des mains musclées, ordonnatrices, sobre d'ailleurs de gestes comme de paroles, la mine fruste et trapue sous d'amples vêtements orientaux, et la figure réfléchie, les yeux clairs, aux prunelles vous fixant sans merci, des prunelles qui sont de celles qui ne s'aveuglent pas à la fournaise d'une tuerie ou à la réverbération des sables, et qui peuvent avoir tout contemplé...
Il se trouve là, toujours à l'instant voulu, et dit des phrases qu'il faut dire.
A un convoyeur, durement:
— Desserre-moi ce collier, il le gène pour marcher...
Passant près des chameaux de charge :
— Eh ! vous autres ! Ça ne tient pas, ces caisses. Quels maladroits paresseux m'ont arrimé cela ! Je vous mettrai aux fers de discipline, fils de diables, quand nous serons à bord !
Ou bien, comme il expédie en avant les
114 l'amohal
tentes et les provisions aiin <jue tout soit prêt quand on parviendra à l'étape, il s'adresse aux guides, en un arabe suffisant :
— Marche, garçons... et qu'Allah vous tienne en bonne garde.
Il arrive parfois qu'un « bois d'ébène » irrémissiblement fourbu, ou ayant souhaité la mort, refuse d'avancer et, malgré toute bourrade, se laisse choir.
Le compagnon de joug, ahanant, s'arrête.
Désordre dan? la file.
Déjà, Il est accouru :
— Qu'on le détache et qu'on le traîne à l'écart.
Jan W. Corn désapprouve, le trouvant inhumain, cet usage négrier d'abandonner sur place ce qui tombe — aux soins du désert ; et, n'étant pas, à proprement parler, sans pitié, il dispense au noir, heureux de la rapide échéance, deux balles de plomb dans sa tête laineuse... Ensuite, un peu plus silencieux, seulement, on se remet en chemin...
Et c'est pourquoi, lorsqu'il passe le long de leurs rangées, des centaines de regards, craintifs, curieux et peut-être charmés, suivent.
avec beaucoup d'attention Jan Willem Corn, dit Tête-Butée, n'en ayant jamais fait qu'à sa tète, le Commandeur apparu au pays le soir d'un jour, avec sa troupe, on ne sait comment, ou ne sait d'où,les mains dures et les yeux voraces, qui guerroya, tua, pilla, brûla, échangea et qui fît parfois grâce.
Pieter Peets, prévenant et discret, surveille Annie, qui, sous des voiles denses, est perchée sur unejeune chamelle de couleur safranée et suit, tout en arrière. Elle suit de par la volonté du Maître, qui n'entend pas séparer sa chair de sa chair...
Son visage est presque invisible, mais pas tant que la fièvre inapaisée des yeux ne filtre à travers la gaze. Son attitude ne manque pas de robustesse ; et, stoïque, elle ne défaille point, malgré les horreurs continûment renouvelées.
Jan W, Corn, faisant volter son cheval, vient se ranger près d'elle.
Le conquérant chemine côte à côte avec son ennemie. Et sans se lasser d'ardentes tentatives pour forcer son silence, il cause :
— Je vous aime... la teinte de vos yeux est mon ciel... Vous, vous me haïssez !...
Elle affecte de fixer un point, dans le lointain.
Bientôt sa main se crispe sur les rênes, il lève le coude en un geste de menace. Et le voici qui lance brutalement son cheval au galop. Il s'éloigne. Pour s'apaiser, il évoque ces heures où il est le maître de son corps, son mâle, son despote...
Elle le voyait revenir ; il lui soufflait :
— Tu es à moi... pourquoi t'obstiner ?
Annie ne répondait pas, et il sentait passer un regard plein de liberté farouche. Il n'avait su de Pamour, jusque-là, que la passion charnelle, tempérée parfois, peut-être, de sentimentalisme animal. Mais à présent une possession autre, et que jadis il ne soupçonnait pas, le hantait. A mesure que, se faisant femme, elle devenait plus belle, avec des gestes qui croissaient en libre paix, il souhaitait son âme, obscurément, mais avec furie. Et, quoique de la posséder à son être défendant, eût l'ivresse d'un viol recommencé sans fin, il aurait préféré que son
visage ne demeurât point fermé, les yeux détournés de lui, la bouche muette...
Avec cela, durant des accalmies, il s'irritait à mesurer quelle place, en son cœur, une femme avait pu prendre. Telle ! que lui, Jan W. Corn, au jour où elle Taimerait, ne serait plus sûr de lui, de sa dure volonté... Et la voix de sagesse, Tinfaillible conseillère que chacun porte en soi, lui murmurait subtilement : (C II vaut mieux, pour toi, qu'elle te haïsse...»
Il ne récoutait guère.
Avec une âpre jouissance à briser son orgueil, ne la tutoyant même plus, il suppliait :
— Je vous aime... le passé est mort. Oubliez le passé !
Au fond, il le sentait, que ce passé était si sombre,qu'elle aurait bien grand malàTéclaircir. Mais il piétinait, comme une froide couleuvre, cette appréhension, et répétait encore:
— Je veux que vous soyez heureuse... Je ferai tout ce que vous me demanderez.
(Ceci, tout de même, avec quelques petites réserves mentales...)
Vieux routiers du désert ou novices ont vu, durant la journée,des mirages remplird'extase leurs prunelles. Aux limites, s'enlèvent, en apparences qui peu à peu s'affermissent, les fermes d'un bourg, des kiosques et des verdures, palmiers et dattiers en grand nombre ; des fontaines ; un fleuve large et bleu courant dans le sable ; des vols d'oiseaux ; des plats fumants, des viandes écarlates, des couches molles, la richesse...
Jan W. Corn, sorti pour quelque temps de l'activité, bercé par l'allure cadencée du gris, se taisait, à l'écart, en un autre mirage, qui l'émouvait d'une mystérieuse joie.
Au milieu de l'étendue il voit une pelouse vert pâle, puis une suite de pelouses parmi lesquelles serpentent des ruisseaux nacrés.
Un bassin aux rives de porphyre où s'ébattent des cygnes, lesquels portent sur leurs ailes des taches pourprées... 11 voit des tulipes clairsemées, des corbeilles d'immenses fleurs jaunes semblables à des monceaux
d'orfèvrerie... Et voici que se dispose une maison haute de pierre blanche avec un toit de château, des pilastres, des colonnes. Portes et fenêtres sont ouvertes toutes grandes, hospitalières. Mais la maison semble inhabitée... Partis, les habitants, ou bien en promenade... Et de chaque baie, lentement, coule une fumée fluette, en minces spirales bleuâtres qui s'enroulent jusqu'au ciel, onduleuses comme des écharpes d'almèes...
Ensuite, il est un grand navire gris, flou dans le brouillard, qui vogue, toutes voiles dehors, avec, pour voiles, des toiles immenses d'araignée...
Mais Jan W. Corn commence à éprouver un malaise : pour se rappeler au Réel, il se mord les lèvres jusqu'à saigner, au thentiquement : les images continuent de s'amplifier encore un peu, subsistent, et puis se dissolvent... C'est fini.
Les tentes étaient plantées quand ils arrivèrent à l'étape, vers l'heure où le ciel devient rose.
Des feux brûlaient, pour la cuisson des aliments, en préservation, aussi, de commensaux non priés : il n'est point si rare le lion, maître à la marche oblique, grand amateur de la chair des chamelles, et dont le simoun apporte Todeur fauve; et le chacal, innombrablement, glapit dans Tombre.
Aux noirs, dûment parqués, on apportait de vastes plats sur lesquels ils se ruaient avec voracité : et ils pouvaient pleinement s'enfler le ventre. Car le Commandeur n'était pas de ceux qui lésinent ; il n'aimait pas qu'on eût faim autour de lui, d'autant plus que le bois d'ébène par trop anémique et fumé se présente mal à la vente ; d'autre part, le sang, flux commercial, pousse en mangeant.
Les Tibbous s'étaient installés à part, et ils cuisinaient, pour leur compte, un maigre menu ; endurants à l'égal de leurs bêtes, ils peuvent d'ailleurs aller trois jours sans boire ni manger, ou se nourrir à l'occasion du cuir bouilli de leurs sandales.
La chaleur avait molli, et l'air soudain devint frais.
Toutes les poitrines se détendaient à pré-
sent. On avait atteint une franche oasis, la première depuis de longues marches. Elle possédait une source véritable et vive, qui éclaircit des fronts mornes.
Quant la nuit fut venue, étoilée à force, et limpide, tous les compagnons d'importance, tacitement d'accord,firent projet de ripailler.
Autour d'un feu principal, établi devant latente de Jan W. Corn, les ancres de brandy, d'ale et de gin, percées non sans art, laissèrent couler leur corrodante liqueur ; et une première gaîté de soûlerie se propagea.
Jan W. Corn, un cigare aux dents, renversé dans une rocking chair d'importation américaine, tolérait. Il est peu prudent, en effet, de réfréner trop longtemps les passions vives des hommes. Et lui-même, d'habitude strictement sobre, s'était mis à boire aussi, à tombeau ouvert, comme en l'affalement d'une subite défaillance morale. L'alcool auquel il n'était point fait, râpait sa gorge, tandis que son cerveau s'enténébrait. Et il jouissait élégamment à se sentir, peu à peu, devenir une brute.
« Elle verra comme je suis ainsi », pensait-
•i^a^bubA
il avec un sourire cruel qui n'était pas sans une trace d'amertume .
Cependant son ivresse ne se révélait que par une certaine fixité dans le regard, une contraction des maxillaires, son visage devenantjainsijCelui du plus taciturne des hommes. Rien n'avait d'écho sur ses lèvres. Et, impassible comme un roi barbaresque, il s'ingurgitait des gobelets, éperdument.
On commençait à chanter. ••
Une de ces marches de route que la gent négrière se transmet depuis des siècles, avait pour cynique refrain :
Et les blancs Ne calent pas plus cher que les nègres.
L'Anglais Ford entonna un majestueux Ood save the Queen, qu'il déclamait — plein d'une gravité subite — avec beaucoup de sentiment. Il avait môme exigé, d'abord, que tout le monde se découvrît.
Guillaume Considérons voulut faire entendre une chansonnette hâvraise^ du reste la seule qu'il sût. Il ouvrait fortement la bouche et découvrait d'horribles chicots, et il avait
une voix si fausse et éraillée qu'on ne saisissait ni Tair ni les paroles. Un toile général le fit taire. Il pâlit de vanité meurtrie : il se croyait des capacités.
Major Kade, qui ne s'était pas encore manifesté, apporta une boite oblongue, dont il tira son violon, un Guarnerius authentique, dont les avatars sont restés inconnus,et qui rendait des sons filtrant à l'âme, comme un vin généreux qu'on boit. Ce fut une mélodie lente, sous les étoiles, parmi les palmiers et les fleurs, tandis que le dogue Bonaparte, couché à ses pieds, se léchait les babines et baillait de joie.
Tous écoutaient mystiquement émus. Le bétail, là-bas, reconnaissant un peu de bonheur, tendait les oreilles. Et, sous la tente, Annie qui, de fatigue, s'était endormie, se réveillait en une noble langueur, soulevant la gaîne d'oppression où son âme était captive.
Après la période lyrique le moment vint où l'orgie se dilate, où la boisson opprime les cerveaux. Le sang brutal se prenait à battre
lalîté des faces s'accusait, nts déprimés et bas, mens d'oie de cruauté à la comères. Et la haine latente de )n semblable éclatant alors principalement des mees mêlées aux parties de letisde dés... Le brun Cinmora avec le Suédois, à Qé ce jeu trépidant. Et le onnait encore plus que le itifs à tout le reste, ils accéque en même temps qu'ils Lombres. Puis, une contesisie survenait, qui arrêtait
un signe à Major Kade qui lusèrent à voix basse. Le ipit ; pareils aux exécutants ; percevaient, malgré toute ândre geste du chef.
3]ama :
ut un peu s'amuser... On larlotte... et puis, on l'atta-
Il indiqua Taction de fouailler.
— On devrait plutôt se servir de sa demoiselle... glissa WUlem Metsu, mauvais, à Gabriel Neulant.
— Pour sûr !.^.
Jan W. Corn, figé dans sa rocking-chair, demanda :
— Qui prend la mèche?
Ford s'étant levé en titubant, alla quérir un martinet à multiples lanières. On amena une jeune négresse, de formes abondantes et à la figure réjouie. Quand elle fut dépouillée de toutes ses loques et de sa dernière amulette, on rattacha par les chevilles et la taille, contre un palmier, face à Tarbre. Et Ford la cingla, très expert, l'atteignant dans le vif à chaque coup...
Elle frémissait, vibrait comme une harpe ; les liens faisaient onduler sa chair brune ; et elle étreignit convulsivement le tronc ainsi qu'en un paroxysme de plaisir.
Des remarques s'échangeaient :
— Elle se tord, regarde, la gredine !
— Une anguille...
— On dirait qu'elle veut entrer dans Tarbre !
Major Kade s'esclaffa:
— Gomme elle écarte les cuisses !
Et Considérons geignait, tout enroué :
— Hardi, Ford, plus fort... ho ! ho 1 ho !
C'étaient alors de longs chants de douleur,
se terminant en plainte suave.
Annie, à travers une déchirure de la toile avait vu, et, bien qu enfouissant la tète dans ses bras, elle entendait encore. Et du quartier noir venait un frémissement, pareil au souffle angoissé de bêtes à Tétable.
Des gouttes de sang jaillirent, éclaboussant presque le visage de Jan W. Corn. Il se leva:
— Assez. . .Détachez-la... Amusez-vous avec, si vous voulez... N'oubliez pas qu'on repart à l'aurore...
Et, d'un pas appesanti, il pénétra sous la tente.
Les étoiles pâlissent sur le ciel gris et c'est l'aube en la douce oasis où la fontaine est
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réelle ; et, déjà, Jan W.Corn, qui n'a pas dormi, décrète réveil, soupe, levée des tentes, recensement des têtes.
Oui, dans les bras d'Annie, vaincue, prostrée et sans espoir, il a puisé un antidote à la néfaste ivresse; il est redevenu l'homme de la caravane, le Calme.
Son air est de ne plus se souvenir des choses de la veille. 11 ne comprend pas les sourires entendus de brutes, les sacrements et les jérémiades. Et, furieusement, il réprimande ceux qui lui paraissent trop soûls.
On se tait. Une badine à la main, le cigare aux dents, (il a toujours détesté la pipe), il surveille l'arrimage des ballots, la toilette de la marchandise qu'avant l'en-route, on fait se laver à grande eau.
Il aperçoit en piteux état cette esclave que la nuit a vu supplicier. Et il lui allonge une tape amicale, qui tire à la meurtrie un frémissement de douleur.
— Allons, ce n'est rien... De l'onguent, Major Kade?
Major Kade, pessimiste, fait la moue :
— Marchandise fichue 1
Un gardien brutalise ce grand gaillard, avec des mèches blanches bizarrement parmi Tébène de sa chevelure, et qui fut roi.
Jan Willem Corn élève le ton :
— Buggle de tous les diables... Tu les serres trop, à la fin... Ils étouffent I
— Mais, chef... il a au moins deux pouces de liberté !
— Je sais ce que je dis... tiens tes dents !
Et la badine, comme une vipère, siffle sa
menace à Tépaule du blanc qui pâlit sous le hâle et recule d'un air furibond. Mais Jan Willem Corn, tranquille, s'est détourné et continue sa revue ; tandis qu'en représailles, l'autre assène au monarque un grand coup de poing sur la face en plein.
Des nuages floconneux s'orangent ou se dorent sur le ciel violet que les rayons d'un astre invisible encore atteignent mystérieusement. De vagues ombres. L'air est sec et l'on ressent comme une impression de froid.
Laissant derrière elle les cendres des foyers éteints, des restes de victuailles, des tonnes défoncées et des déjections, la caravane se
remet en marche à travers Tétendu que.
Jan Willem Corn chevauche s( songe.
Le désert...