‹ L'amoral: roman d'aventuresChapitre 15 sur 23 · L'EXTRAORDINAIRE JAN W. CORN · texte numérisé non relu

L'EXTRAORDINAIRE JAN W. CORN

pompes, on s'aperçut que Teau montait doucement toujours...

Le Comioran s'enfonçait avec lenteur.

Les trois canots furent mis à la mer, munis de provende, d'eau douce, d'une ancre et d'une boussole. Le Maître — il avait ses raisons — interdit d'emporter aucune arme. Et les trente-sept individus qui constituaient la compagnie de Jan W. Gorn, dit Tête-Butée, se disposèrent à prendre p^ace dans les deux grandes embarcations ; la troisième pour lui, Annie et Pieter Peets.

Un à un, à mesure que les hommes descendaient, il les palpait soigneusement, puis leur remettait leur part. Soumis, à présent, et honteux, et déjà aux regrets de quitter un tel chef, ils lui faisaient des adieux émus.

— Peut-être nous retrouverons- nous, disait Jan W. Gorn. Et cependant, par cette mer, il est à croire que nous ne pourrons naviguer de conserve.

Et il ne le souhaitait guère. De sa vie il ne serait plus commandeur ! Métier ingrat !

De fait, les trois chaloupes bientôt se perdirent de vue.

Annie. Jan W. Corn, Pieter Peets qui, outre la provende, avait aussi embarqué la grande valise en cuir de vache jaune que le Maître affectionnait, se trouvaient seuls.

Cependant quelque chose encore du Cormorandemeurait avec eux. Une affreuse rumeur, un hymne funèbre^ que, par lambeaux, émettaient ses flancs entr'ouverts. C'étaient les noirs, rivés à leurs chaînes : en effet, les mettre en liberté aurait été dangereux ; les tuer, une longue boucherie, après tout, ignoble. La mer ferait bien l'affaire : entendant sourdre la mort, désormais inévitable, ils devaient en avoir jusqu'aux genoux, maintenant.

Cette horreur, par dessus tarit d'autres, effarait Annie. Leurs souffrances se repercutaient en elle, dans sa chair vive. Ah ! se laisser choir par-dessus bord ! Un instant douloureux : mais après, le bon, le solide repos. L'idée des requins l'arrêta.

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D'ailleurs le flot les éloigmait du navire ; et enfin, la rumeur s'éteignit...

Une voix qui se faisait très douce, murmurait:

— Sais-tu, s'ils avançaient encore d'un pas, sais-tu ce que j'aurais fait ? Je t'aurais tuée ! Oui, petite fille, pour qu'ils ne te prissent pas. . .

Et Annie songeait :

— Ah ! l'affreux homme qui ne parle que de tuer, avec des mots" de tendresse !

Mais Jan W. Corn ressentit quelque appétit.

Il commanda à Pieter Peets de leur donner à manger et à boire. Et cette môme fois, elle connut que les émotions vives — au grand air, surtout — peuvent être apéritives ; alors elle sejugeait, tout en mastiquant, une nature grossière.

Or, Pieter Peets s'abstenait.

— Imbécile, s'écria Jan W. Corn, est-ce que tu as peur que nous mourions de faim?

Et, comme l'autre montrait une mine embarrassée, et piteuse comiquement:

— Allons ! veux-tu bien baffrer, quadruple buse. Nous avons ici, j'imagine, de quoi faire ripaille pendant dix jours, à nous trois. Et,

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d'ici-là, il est certain que nous sommes ramassés.

Sa foi était contagieuse : violemment elle inculquait l'Espoir.

— Ce sont les autres qui ne doivent pas s'amuser, émit Pieter Peets, (comme si, de manger, cela lui évoquait les camarades...) Sûr qu'ils sont déjà en train de s'entr'égorger... Il n'en restera pas un seul!

— C'est probable... Ils voudront se voler mutuellement, fit Jan W. Corn.

Il soupira :

— Quel dommage !.. Leur donner l'argent ou le jeter à la mer, c'était tout à fait la même chose... Mais (il palpait des bank-notes sur sa poitrine) avec cela, moi, je ferai fortune... C'est beaucoup, seize mille livres... Tes quinze cents à toi, Pieter Peets, comprises, bien entendu.

— Oh! Maître*..

Le mol amour allait posséder Annie. Elle essaya encore de se retenir, ainsi qu'après une planche de salut, au souvenir de ses parents assassinés. Mais elle sentit avec une sorte de terreur qu'en cet instant, ce n'étaient plus.

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