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CHAPITRE VII

LA LETTKE EST BKULÉE

Le transport italien qu'ils rencontré dès le lendemain — l'équipage s'ét de leur sérénité heureuse et de leur caln les avait débarqués à Gènes.

Ils habitèrent, aux portes de la ville, di paysage agréable de Pegli, une maison blanche où doucement Annie seremetta eurent un cheval et une petite voiture, di forme démodée et drôle, qui les promen dans les environs. Ils ne frayaient avec sonne, passaient pour un couple nou^ ment marié, et furent connus sous le de Monsieur et de Madame White. C à l'industrieux Pieter Peets, jardinier, \

cuisinier, pu cocher, suivant l'heure, il se tirait fort bien d'affaire parmi les sonores syllabes d'Italie.

Annie tenait le cœur entier de son amant ; et comme elle se mêlait non moins intimement à sa pensée, ses vues d'avenir s'en trouvaient peu à peu modifiées, adoucies. Parfois ils formaient des projets : Jan W. Corn, dont l'activité couvait, lui ferait désormais partager l'Aventure de sa vie. C'étaient des esquisses de commerces grandioses, d'un aspect tout nouveau, qui s'ébauchaient en lui. Il avait un capital petit, plaisantait-il, mais une tête à bénéfices. Il l'enthousiasmait par sa parole chaude. Personne n'entendit plus jamais parler des gens du Cormoran.

Sans nulle obsession inopportune qui pût ternir sa joie, Jan W. Corn pensait, aujourd'hui, n'avoir appris ce que peut être une existence, que de cette minute où Annie lui avait parlé. Voluptueuse amante ; tendre amie ; cher conseil ! Et il se réjouissait qu'elle eût pris le parti de se laisser aller à l'impérieuse nature, (car elle oubliait, il en était certain, puisqu'elle l'aimait). Il lui semblait que eette

aurore la rendait encore plus désirable et plus belle.

Par des soirées fort douces, sur cette véranda où la vigne sauvage grimpait le long des balustres, longuement enlacés ils contemplaient les cieux d'étoiles et devisaient comme deux simples petits amoureux, entre lesquels il n^y aurait eu qu'un passé fleuri.

— M*aimez-vous ?

— Oh! Annie...

Cependant il arrivait, de temps à autre, qu'un regret l'effleurât. Ce que jadis il redoutait était donc advenu. L'amour d'une femme le possédait. Sa liberté ne se trouvait plus vierge. Est-ce qu'il était né pour un joug, si léger fût-il?... Alors il redevenait taciturne et violent...

Annie avait d'ailleurs renoncé à cette puérile espérance de 1' «améliorer», comme elle l'avait d'abord cru possible. Elle se heurtait à une sérénité têtue, et Jan W. Corn, pour toute justification, ricanait à ses remontrances avec ses dents de loup. Elle avait presque honte, et ses propres phrases lui tintaient comme clochettes fêlées.

Et tel quel, superbe, invulnérable, compliqué et brutal, elle Taimait d'autant plus, qu'elle sentait en lui ces possibilités mystérieuses qui fascinent comme un gouffre sans fond.

Bientôt, néanmoins, hors du baume souverain de sa présence, elle se reprit à souffrir. Les remords, exacerbés, la brûlaient. Ses raisonnements spécieux afin de se prouver son droit au libre choix de sa dilection, croulaient comme une vaine fantasmagorie. Et c'étaient alors les étreintes de l'impitoyable doute.

Des apparitions lugubres la hantaient : ses parents, sous des aspects cadavéreux, survenaient en la maudissant, criant opprobre à leur fille dénaturée, monstre sur terre, qui avait tout châtiment mérité. Et comme elle croyait encore, — sa foi n'ayant pas toute sombré dans la déroute des jours — ardemment elle priait :

(( Inspirez-moi, Seigneur : envoyez-moi un enseignement, un message de votre volonté.

Que dois-je faire? Je suis faible ! Je l'aime ! »

Ces crises la laissaient anéantie. Et cette vie double, l'une de joie profonde, et l'autre

de désespoir lancinant, lui semblait pire encore qu'une entière infortune...

Puis, que Jan W.Corn reparût, tout s'apaisait comme par un effluve magique. Seule, une mélancolie en elle rémanait, que Tautre remarquait parfois :

— Qu'as-tu, Annie ? Es-tu triste ?

— Je suis heureuse, murmurait-elle en se serrant contre lui, mais j'ai peur du bonheur.

Et Jan W. Corn haussait les épaules ! Il fallait, au contraire, toujours espérer et ne jamais s'attendre à l'Adversité ; quand elle s'amènerait, la gueuse, il serait bien assez tôt de voir à la conjurer ou à la subir gentiment.

En somme, se figurant Annie de plus en plus volontiers à son image, il la croyait définitivement libérée de ses hantises de jadis.

Bientôt, il commença de songer avec persistance à des redébuts prochains dans le Monde.

Il se rendait assidûment aux docks, visitait les comptoirs, recueillant des notions méthodiques sur les Transports, sujet qui le préoc-

pait. Il apprit qu'une ligne de chemin de fer projetait, qui devait relier Gènes à Sunô.

le hasard avait jugé à propos de l'avertir, le fallait pas négliger cet avis. II résolut de rendre compte du tracé, par lui-même. Si a pouvait — qui sait ? — doubler rapideint sa mise, ce serait peut-être à tenter.

Quoiqu'elle l'en priât,il ne voulut pas emmer Annie. Il alléguait qu'on lui avait décrit pays comme désert et manquant d'auberge, seraient de grandes fatigues inutiles. Puis 3 ^embarrasserait ; il lui fallait de l'indéidance d'allures...

S.U fond, la raison vraie, et qu'il ne s'avouait 5, c'était l'obscur désir d'éprouver jusqu'à bI point il souffrirait d'une séparation, ^'ailleurs il ne risquait rien : PietCF Peets constituait-il pas un surveillant de choix ?

il ne voulait pas entendre la petite voix tée, la bonne donneuse d'avis qui lui susurt: «Défie-toi, mon garçon... défie-toi. »

[l partit.

^ers le soir du cinquième jour d'absence il

revenait, modérant Tallure de son cheval à cause de la chaleur encore forte.

Pour son intime soulagement, ce qu'il avait vu ne Tavait point satisfait I II lui souriait peu, en effet, do s'employer dans la surannée Europe, quil enveloppait d'un mépris instinctif d'homme au sang jeunet. L'Amérique, à nouveau, le tentait : mais, cette fois, il l'investirait avec un autre bien que d'inconsistantes espérances !

La pensée d'Annie ne le quittait pas : à ne pas la sentir à ses côtés, il endurait comme un petit supplice continu. Et ce n'était désormais que par une boutade attendrie, qu'il se disait : « Jan Willem, décidément, tu n'es plus un homme libre !,.. »

Ainsi qu'un total bonheur qui se prépare, il imaginait Annie l'attendant au balcon de la petite maison blanche: elle mettait la main au-dessus de ses yeux, contre le soleil d'un geste cher et familier. Quelle admirable fille, avec son visage doré, sa chevelure fauve et son corps de délices continues...

Gomme il arrivait en vue du port, de mauvais pressentiments l'assaillirent.

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>pela les mots qui le conjuraient:

î laissez pas seule, Jan Willem, je pplie, ne me laissez pas seule. Je ir d'ennui, si je ne vous ai près de

'e cela quel son de voix elle avait -ce seulement par terreur d'un ►Vraiment ! il aurait dû lui céder, que pour s'épargner Tangoisse

ait, tiède et clément.

Corn traversait des quartiers pléouillants de vie, et comme emplis déchaînée de l'existence. C'était le mer s'étendait unie et bleue. Un 'emous battait seulement les assises tuste. Les voiles orangées des ba- DÔche rentrant au bercail, filaient, rbure oblique. Sur le pont d'un it, dont les cuivres étincelaient, deux arrangeaient des lampions pour octurne. Et quelques vieux marins, LU parapet, avec des airs prophéccupaient à fumer leur pipe, interent.

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Et, cependant, en Tâme de Jan W. Corn se tramait une attente lugubre.

Il parvint devant la villa. Il vit les persiennes et la porte fermées, la véranda déserte.

— Elle repose, sans doute, se dit-il.

Il ne descendit pas tout de suite de cheval. Reculant, d'instinct, une minute redoutée, il héla Pieter Peets, qui mènerait la bête à récurie.

Et, son cœur, malgré tout, se soulevait de passion en songeant qu'il allait revoir Annie, qu'il l'écraserait, dans quelques secondes, contre sa poitrine.

Personne ne sortait ; il s'émut, il cria plus fort.

Alors la porte s'entr'ouvrit. Pieter Peets se montra. — Sa haute taille n'avait-elle pas voûté ? Et pourquoi donc ses yeux, si francs, fixaient-ils obstinément la terre ?

Jan W. Corn devint fort rouge. Il demanda ayant mis pied à terre :

— Où est-elle ?

Pieter Peets saisit précipitamment la bride, s'éloigna de quelques pas : ensuite il répon-

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hevrotante de vieille femme, trauglait :

lie est partie !

cria, en hurlement :

il fut sur le serviteur, qui se

tu... tu Tas laissée fuir !

litre... gémissait Pieter Peets, reusement ses habits... Il y a dû... la laisser tomber... en e...

je détourna de lui, ) Pieter Peets, la sueur lui le corps, emmenait son che-

nche traînait sur le carrelage vestibule. C'était la lettre.

i regarda, la retourna. Une e, qui portait en suscription :

n Willem Corn. » Son écriardait dans la main, la sourant point.

dans un coin d'espoir : peut- I raison qui s'y trouverait

éclaircie, avait-elle dû, simplement, s'absenter pour quelques heures... Il s'intéressa au bruit du cheval que pansait Pieter Peets, à l'écurie.

Enfin il se décida. D'un coup il rompit le papier et il lut :

«Je pars, pour toujours. N'accusez pas Pieter Peets, il ne sait rien. Adieu. Annie. »

Sans plus. Ces mots, et point d'autres, composaient la lettre.

Longtemps encore, Jan Willem Corn demeura immobile, dans la même posture.

Par la porte ouverte les derniers rayons du soleil irradiaient victorieusement le carrelage, devant ses yeux. Pieter Peets, la tête basse, et plus silencieux qu'un fantôme, s^était glissé dans le vestibule et ne bougeait plus.

Jan W. Corn sortit enfin de sa stupeur et tourna la tête.

Pieter Peets commençait :

— Maître, je...

D'une voix tonnante, l'autre cria :

— Tais-toi, Je ne veux rien savoir. Entendstu : rien !

dbyGooole

— Cependant... osa Pieter Peets.

Jan W. Corn tira d'un gousset son revolver :

— La mort, écoute bien, si tu parles encore...

Pieter Peets n'éleva plus la voix. Jan W.

Corn monta au premier étage .

Et toute la nuit, le serviteur entendit son maître se promener, de long en large, sans arrêt.

Un infini dégoût ! Son unique foi brisée, et la honte sur son cœur ! Quant à une courte inspiration, de la poursuivre, il la repoussa dès Tabord, haineux...

Seulement, la Raison? « Pourquoi est-elle partie... pourquoi? » Il chercha, avec un acharnement féroce. Pieter Peets savait quelque chose. Il avait eu tort de le museler. Il allait l'appeler... tout de suite... Non, jamais ! Le farouche orgueil blessé domina la passion de savoir. Il fallait se taire là-dessus.

Alors tout, ses baisers, ses caresses, les paroles de sa bouche, c'avait été l'abîme le

plus inouï des faussetés. Elle lui avait joué cette longue, cette formidable comédie de Tamour pour assoupir sa déQance. Et, après ravoir dompté et tenu sous ses talons, elle avait méprisé une misérable conquête... Mais, peut-être allait-elle le dénoncer ! Et il souhaita vraiment que cette femme, pour compléter Tabjection, trahissant jusqu'au bout, le livrât.

Pourtant il sentait bien (il ragea), qu'elle en était incapable.

Il empoignait la lettre et, l'approchant de la bougie, l'étudiait, comme scientifiquement.

L'écriture semblait tremblée, il y avait une hésitation avant le mot: toujours... Puis, il froissait, impatienté, ce chiffon dans sa poche.

Elle lui apparut dans sa beauté, avec toute sa tendresse, le parfum enivrant de sa peau et le regard sans fond de ses yeux sombres.

Et quand il songea que tout cela, sans doute, appartenait à un autre, une telle rage le saisit qu'il brisa, en s'asseyant, une chaise de rotin. Il s'étala sur le plancher, et se releva humilié et furieux.

Ah ! si jamais il la trouvait sur sa route, il l'interrogerait, il saurait bien )a contraindre à lui répondre comme il faut., . Et après, il la tuerait. Alors il Taperçut morte, avec une face exsangue et des prunelles révulsées. Et cette image lui fit mal.

Une tenture séparait « leur » chambre, du cabinet où il errait. Il s'arrêta sur le seuil et voici qu'il se demandait s'il n'avait pas r^vé ? Peut-être, du doux sommeil des attentes, Annie, à cette heure, dormait-elle dans le grand lit...

— Imbécile, se dit-il à voix haute.

Et il contint sa main qui soulevait la dra^ perie.

Tout à coup, une pudeur Tenvahit de s'émouvoir pareillement, à cause d'une femme.

Le tourment d'amour fit place à la délirante fureur de l'amour-propre masculin. Ce Major Kade, il n'avait pourtant pas eu tort quand il lui prophétisait : désagréments ! Ah ! les femelles I il faut les prendre quand on en a envie, et les supprimer ensuite. Il jura :

Gatins ! Or, elle était partie, et c'était tant mieux pour lui. Il ferait sa vie.

Et comiiie l'aubo blanchissait le ciel, pour la première fois depuis sa revenue, Jan W.

Corn respira. Il avait connu comme un siècle de déchirantes luttes. Il se jeta sur un canapé et dormit d'un dur somme jusque tard dans le matin...

Pieter Peets s'entendit appeler d'un ton rude et se présenta, fort peu rassuré .

Sans passion qui enflât sa voix, Jan W.

Corn parlait :

— Ecoute : que jamais, il ne soit plus question d'Annie, et de rien d'autour d'elle. Sans quoi, sur ma parole, je ferai comme hier je l'ai dit.

Pieter Peets s'inclina :

— J'entends, Maître.

— Maintenant viens avec moi, dit Jan W.

Corn.

Et il se mit à parcourir toutes les pièces de la maison, jetant à terre chaque objet traînant qui pouvait rappeler Annie.

— Tu en feras un ballot, Pieter Peets.

— Bien, soufflait celui-ci, qui n'en était plus à s'étonner.

Lorsqu'il pénétra dans la chambre à coucher, il y eut une suprême seconde où Jan W.

Corn aurait encore pu faiblir. Mais il se domina et tout fut consommé (il crut : à jamais).

Il arracha les couvertures, les draps du lit, les oreillers, il prit des écharpes multicolores, des robes, des peignoirs. Il avait un mouvement large, qui balayait. Il précipita des ustensiles de toilette, le brûle-parfums, du linge, un petit nécessaire en écaille incrustée. Il poussa du pied une paire de brodequins qui semblaient vivre...

Un coffret se trouvait sur la cheminée. Il en scruta le contenu, avec une extrême attention, mais ne dut point trouver, et le collret, aussi, vola, éparpillant de menus bijoux...

Pieter Peets transportait tout ce qui tombait en un tas qu'il avait établi au milieu du salon.

Quand il eut achevé cette entreprise, Jan W. Corn dit simplement :

— Tu vas mettre ces choses dans un drap, et les porter derrière l'écurie, sur le carré d'herbe... Et tu verseras dessus quelques bouteilles d'essence.

Alors seulement Pieter Peets comprit son

projet. Et comme il n'était pas dépourvu de lettres, cela lui rappela un bouquin intitulé « Don Quichotte de la Manche » qu'il avait lu, dans le temps.

Parmi le plein air et sous le soleil gai, ce fut un amoncellement pitoyable, aplati, de choses qui paraissaient mortes, avant même que de périr parle feu, qui commença à darder ses languettes cuivrées.

Assis à califourchon sur un tabouret, Jan W. Corn savourait la joie de la liberté reconquise. Pieter Peets, adossé au mur de briques de récurie, se demandait, en regardant, si le Souvenir, on le brûlait aussi ?

Une fumée sale sortait du ramas qui exhalait des pétillements sordides avec une odeur acre et rance de linge brûlé .

Quand le bûcher fut près de s'éteindre, Jan W. Corn plongea la main dans une poche de sa veste ; il en tira, peut-être avec effort, une lettre qu'il lança, — sans la relire — vers les flammes.

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