‹ L'amoral: roman d'aventuresChapitre 18 sur 23 · L ACTION · texte numérisé non relu

L ACTION

D'année en année, Jan Willem Corn déploya prodigieusement son activité en tout lieu de la terre où Terrance infatiguée de ses pas le portait.

Ayant Tobservation pénétrante et la mémoire acerbe j il parcourut beaucoup de choses et fut plein de savoir subtil.

Si ses yeux s'accoutumèrent à diverses étendues d'eau^ de plaines, de montagnes et de neiges ; et sa peau, cuite à de torréfiants soleils, se craquela^ aussi, dans des airs de glaces éternelles. Il fouilla le ventre de la terre et souffrit la chaleur humide des galeries très profondes. Il défricha la brousse, la

Selve, la Grande-Forèt, la Forêt- Vierge, et ne resta pas étranger à l'œuvre du Fer. Il pécha la baleine, chassa les fauves, pratiqua la culture. Et sa main fut industrieuse, laborante, et forte, sinon artiste.

Il restait, sans variation, patient et longanime. La chance finissait toujours par le favoriser ; et s*il éprouva quelques modiques déboires, ils ne suffirent pas à enrayer le flux de sa croissante prospérité.

Quelles jouissances lui hantaient ses rêves?

A quel usage tournerait-il sa fortune ?

Il s'imposait pour but la réussite,et ne s'inquiétait pas du désir ultérieur de son cœur.

Entreprendre, marcher de Pavant sans se retourner, tel était son lot. Parfois, il s'écriait, comme on pousse un cri de guerre : « Je suis Jan Willem Corn ». L'occasion de se fâcher à fond, désormais lui manqua. Il ne tua plus.

Et enfin, il se montrait honnête, sans exagération, autant qu*il se peut dans l'art finassier d'acheter et de vendre.

L'argent fructifia.

Par une gradation rapide ses entreprises s'étendirent : il avait commencé par fréter

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un navire^ dont il fut le capitaine en même temps que l'armateur. Et, grâce à un génie particulier, au bout de trois ans, il possédait déjà cinq vapeurs, de fort tonnage et à hélice, qui couraient l'eau salée.

La culture du tabac en Chine, alors à ses débuts, le séduisit. Il envoyait vers les Antilles le tabac chinois, lequel en repartait Havane pour l'Europe, opération fructueuse et qui ne faisait pas grand mal, (ce dernier point lui indifférant, au reste, copieusement).

Jan W. Corn fut un de ceux qui, les premiers, pressentirent la destinée du coton, dans les Indes. Il établit à ses frais, deux ou trois plantations, près de Bombay, édifia des filatures. Cela rendit.

Un temps, il s'adonna au commerce des éponges, d'un bon rapport lorsqu'on dispose de capitaux. L'on faisait la cueillette depuis Beyrouth jusqu'à Alexandrette, principalement. Il sut distinguer les éponges plongées des non-plongées; l'éponge fine; l'éponge blonde de l'Archipel, l'éponge gelinedes côtes de la Barbarie, celle de Marseille, de Salonique, de Behama. Il ne se trompait pas dans

ses marchés. Par la même occasion, il organisa des équipes, à lui, qui donnèrent la chasse aux huîtres perlières, près de Ceylan. Et grâce à des surveillants triés avec un soin sévère, il sut éviter les fraudes ruineuses ; sa fortune s'accrut.

Il tira encore quelques profits des mines d'étain, récemment découvertes dans Tîle de Sumatra. Ayant passé un traité avec une maison de Londres, il bourra de cassitérite tous ses navires — rassemblés sur un même point — jusqu'à la passerelle. Le stock débarqué aux bords de la Tamise, convulsionna le marché de rétain. Jan W. Gorn n'en fut pas plus fier.

Il vivait simplement, en personne ordinaire:

les habits dont il se couvrait, peu voyants, de coupe disgracieuse et lourde, sans nulle joie, étaient tels que les impose l'usage de ce siècle. Il évitait les relations, hormis celles du commerce, n'avait ni amis ni maîtresse.

Tout seul, il se livrait parfois à des ripailles fastueuses, et, aux jours où la chair parlait, il s'octroyait des fantaisies qu'il soldait royalement, aussi généreux dans le

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privé que méticuleusement avare en affaires.

Il prenait un certain embonpoint ; la blondeur de son poil se fonçait ; dans sa voix ne passaient plus jamais d'inflexions adoucies, et sur son visage un masque semblait cousu.

Et si, dans ses circuits, il évita toujours les confins de la terre où s'élevait Maison Darong, il ne sacrifia pourtant rien, en vérité, au souvenir...

De temps à autre, sur les lieux, il apparaissait à l'improviste, suivi du fidèle Pieter Peets, de sa valise jaune en peau de vache, un cigare au bec, contrôlant de près . Son nom devenait célèbre. Néanmoins, on n'était pas d'accord pour le classer sous une rubrique (l'étiquettage, en somme, étant une des plus chères passions de l'homme) ; voyageur, commerçant, industriel, entrepreneur, spéculateur, oui, tout cela à la fois.

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