‹ L'amoral: roman d'aventuresChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

A la grille extérieure de l'ancienne propriété Darong, Jan W. Corn descendit posément de son locatis.

Sans trop d'appréhension, en presque certitude, il s'était informé. Et, vraiment, il lui avait été répondu :

— Oui, la fille des défunts Darong, Mme Annie Valkine, habite là.

Lors, il avait triomphé de joie tranquille.

Avec force détails imaginés et faux, on lui avait conté le drame encore célèbre quoique si lointain ; et il sut, que Demoiselle Annie avait surpris tout le monde par un retour

son air d'autorité triste. Elle ée sobre d'histoire : les bandits ée, le comte Valkine, un explo- L d'amour pour elle et l'avait rannantune grande rançon. Il était •es l'avoir épousée. — Quand se is les inévitables bavardages, ce aent ce que l'on crut. D'ailleurs, unie, pieuse à la Mémoire, avait 3lon l'image de jadis ; et, depuis u'elle vivait là, elle ne sortait line, ne recevait ni lettres, ni inonymement s'occupait, disait- 5 de charité.

m avait forcé les rênes dans les oncierge qui protesta, affirmant n'était pas visible :

ien, c'est bien, faisait Jan W.

3nt, bonasse, mais en passant formidable brio que l'autre reculer trois pas, et saluer, rêt à toute œuvre, plutôt que 3r arrêter une seconde. Qui obérait de voir Annie ? Et il ca-

ressa, dans un gousset, son gros revolver, Tami suprême, qui si longtemps s'était tu, qui parlera quand il faudra.

Il s'avançait suivant une longue allée, plantée de marronniers d'Inde, et qui menait vers le château. Un miraculeux soleil d'automne étincelait. L'on découvrait parmi les troncs et les ramures, des portions du paysage, la ligne bleuâtre des montagnes et l'intérieur boisé des terres, et la ville dont les toits rougeoyaient et fumaient à cinq milles dans la plaine.

Chaque pas le portait vers elle. L'acuité de sa songerie grandissait. Il se demanda s'il la retrouverait toujours belle. Peut-être comme aux jours du CormoraUj allait-elle garder un silence têtu ? Puis, il se torturait à nouveau l'esprit, pour deviner la Cause vraie. Et bien qu'il se fût arrêté à cette conviction « qu'elle avait dû céder à des remords, » il la sentait faiblir maintenant, et cherchait autre chose.

Après un coude du chemin, il aperçut le blanc château que les feuillages, jusqu'ici, avaient dissimulé. Les vitres riaient au beau

temps. C'était le parc, les pelouses, des bosquets. Devant lui s'arrondit la grande cour d'honneur , circulaire, avec — au milieu — FAipour et sa Mère lançant sans cesse, à pleine bouche, un double jet liquide.

Jap W. Corn portait un vaste chapeau de feutre. Ss^ns savoir pourquoi, il imagina d'en rabattre les bords sur son visage. Il gravit les marches du perron. Il revécut, un instant, les phases de l'assaut ; ici, il se dressait pour commander : « Enfoncez la porte ! »

Cette fois, il sonna ; et la porte s'ouvrit.

Un domestique de face blême,de frac noir, se montra et s'enquit. Mais l'arrivant, sans se soucier de Thomme, se laissait aller aux yisions : là-haut, gentiment, le père Darong, en bonnet de coton, avait déchargé son rifle ; puis, tout cela avait brûlé. C'était donc rebâti ?

Enftn Ja,n W. Corn prononça :

— La maîtres»©?

Le valet, irrité de cette familiarité, jeta d'un tonrogue :

— Madame ne reçoit personne. Le portier ne vous Ta donc pas appris !

Jan W. Corn n'avait jamaisL songé à se faire confectionner des cartes de visite.

— On dira que c'est Jan Willem Corn qui veut lui parler, dit-il en le regardant d'une façon particulière.

Et tout de suite Téchine servile s'aplatit.

Il fut mené dans un salon, vaste et froid, avec de hautes baies qui versaient une rigide lumière. On découvrait la mer : un mince ruban bleu clair, au liséré d'argent. En cette crique, que marquait le vert sombre d^un petit bois de sapins,le Cormoran avait guetté,par l'ombre matutinale...

Il s'installa dans un canapé moelleux, non sans joie de cette douceur aux membres qui, toujours un peu, mettait l'âme au calme. Il attendit.

Il y eut un bruit de serrure.

Jan W. Corn frissonna et se retourna d'une pièce.

C'était le domestique . qui reparaissait, la mine étonnée :

— Madame va venir. Un moment !

Il se retirait, lorsque Jan W. Corn marcha vers lui, et, le saisissant par le bras :

— Qu'est-ce qu'elle a dit, Madame, quand elle à entendu mon nom ? Qu'est-ce qu'elle a fait?...

— Mais rien. Je n'ai rien remarqué, répliquait Tautre, très mal à Taise.

Jan W. Corn le laissa aller.

Ses pensées reprirent leur cours. Une détresse Tenyahissait maintenant, lui glaçant corps et âme. Le passé, ici, régnait en maître. Tout était comme figé dans un deuil accoutumé. Et il se dit que le cœur d'Annie, aussi, devait être défunt... Gomment n'était-elle pas accourue vers lui, tout de suite !

Un froissementde portière écartée ; et, d'une stature haute, avec de lourds cheveux fauves qui s'argentaient imperceptiblement, une femme s'arrêta sur le seuil: sa face semblait de cire ambrée, et des paupières baissées éteignaient son regard...

Si grand qu'il eût jaugé d'avance son émoi, Jan W. Corn ne prévoyait pas ce halètement effroyable qui secoua tout son être. Et, la nature l'entraînant, le voilà qui se précipitait, se jetait presque contre elle. Il allait l'étreindre, l'attacher à soi, l'emporter.

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Mais quand il fut bien près, il s'arrêta: il avait senti entre eux, irrémissible, l'abime infini du Temps.

Annie, les yeux secrets, comme d'une religieuse, lui dit :

— Bonjour, Jan Willem.

Quelque chose d'immense, un éternel palais, tout l'Univers venait de s'écrouler.

Et son âme fut remplie d'un grand vide lamentable.

— Annie... Annie..., trouvait-il seulement à dire. C'est donc vous !

— Vous venez, Jan Willem, en cette maison !

— Je vois . Vous me haïssez !

— Non, murmura Annie.

Jan W. Corn baissa la tête :

— Vous jn'avez aimé, pourtant ! Elle se récria, presque aigrement :

— Jamais ! Je ne vous ai jamais aimé.

— Vous mentez, s'indigna Jan W. Corn.

Mais la vérité, c'est que vous n'êtes plus la même.

— Jan Willem, vous fûtes criminel et moi coupable... Je me suis repentie... Et j'espé-

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rais que la bonté divine vous enverrait des remords.

Ensuite, Jan W. Corn se laissa tomber dans un fauteuil et se mit à pleurer. Les larmes lui parurent un bien sacré, inconnu. Il sanglotait comme un enfant, avec de grands hoquets qui lui secouaient la poitrine. Il n'en éprouvait aucune humiliation. Il n'espérait pas, non plus, Tapitoyer. Pourtant, Annie s'était approchée de lui. Sa voix eut une inflexion très douce pour dire :

— Ne pleurez pas, Jan Willem. Il ne faut pas pleurer.

Il continuait. Elle lui posa la main sur Tépaule :

— C'est cruel pour vous, je comprends...

Vous m'aimez encore. Mais pensez au mal que vous avez causé à tout le monde, aux miens, à moi-même. N'est-ce point un souvenir affreux que toutes ces horreurs? — Mais cessez donc ! — C'est vrai, j'ai menti tout à l'heure, et, sans doute, autrefois (sa voix trembla) je vous ai aimé... Mais déchirée par quels tourments ! Un jour, seulement, j'ai entrevu l'espoir de me réhabiliter envers

moi-même, en consolant le cœur d'un moribond. Le ciel secourable m'envoyait cette mission...

— Je sais, Annie, je sais...

Jan W. Corn avait tari ses larmes. Il écoutait. Il voulut savoir si cet homme Tavait eue. Mais la question demeura non posée. Il éprouvait comme une sorte de gène à parler de Tautre, qui dormait, là-bas, dans le petit cimetière.

Annie s'était tue, éprouvant peut-être un identique sentiment. Elle dit, très vite :

— Cet... homme mourut... bientôt. Je suià retournée ici. J'ai relevé la demeure que vous aviez détruite. Et j'essaye maintenant une vie de bonté. Mais dites-moi, comment^ après tant d'années, et pourquoi...

Elle n'acheva point.

— Lorsque vous m'avez fui, Annie, j'aurais souhaité d'effacer au fer rouge vôtfe nom dans ma mémoire ; j'ai fait taire tout ce qui me rappelait votre présence. Je ne peJ^mis à aucun de parler... d'Annie. Et longtemps, longtemps, je suis resté ainsi, orgueilleux... Mais une heure est venue, où, satis vous,

tout m'a semblé désert... Alors j'ai compris qu'il me fallait vous revoir. J'espérais que vous m'aimeriez encore.

Elle lui demanda de lui conter ses pérégrinations, ses aventures. Il le fit en mots brefs. Elle prêtait, à sa voix, une attention ardente, cachée.

— Actuellement, conclut-il, j'habite Amsterdam. Je possède une maison au bord d'un canal. Je suis armateur. J'ai toujours Pieter Peets.

— Ah ! le bon Pieter Peets ! fît-elle avec un lointain sourire.

Il dit tout à coup :

— J'aimerais mieux vous avoir perdue à jamais.

— Votre destin n'est pas heureux, Jan Willem... Moi, je ne vous en veux pas !

Jan W. Corn s'écria avec amertume :

— Croyez-vous que vous aussi, vous ne m'ayez pas fait de mal, Annie ? Rappelezvous la nuit, sous la lune blanche, dans l'embarcation... et notre existence durant ces mois d'Italie!... Il est dur d'avoir à regretter de pareilles heures.

— Jan Willem, je vous plains... vous, qui n'avez pas la Foi !

Elle cherchait, de la sorte, à se dérober sous le couvert des phrases. Mais il se révolta grandement :

— La Foi?... Ah 1 ah ! vous détenez laFoi, pour lors ! Mais je la méprise, moi,votre Foi. .. et toutes les Fois du monde... Hein ? vous dites que vous le déplorez ! C'est inutile, ma parole, inutile !... Croire en Dieu et toute sa séquelle !

— Ne blasphémez pas !

— Bien, bien, soyez tranquille, Annie. Car il y a un enfer, avec un Lucifer au centre, et vous y tomberez avec moi, damnée pour réternité !

Il se mit à rire de bon cœur. Elle le grondait doucement :

— Ah ! vous êtes toujours le violent Jan Willem... Je vous reconnais. L'âge n*y a rien fait!

— Je suis moins vieux que vous, Anuie...

fit-il redevenu morne.

— Dieu vous éclaire un jour !

— Je ne viens pas tenir avec vous un

[léologique. Restons-en là. Ditesm, avant que je ne parte, la vie tenez ici.

en aller ? dit-elle avec une cer- Ité.

oui, n*ayez crainte... je m'en

IVillem, je devrais vous haïr...

s. Suffit. Je vous dispense de la î. Dites-moi comment vous le pasemps ?

;, je prie... Gomme autrefois, je îs volières... Je m'occupe des jla me console. Et je vis très solionde m'est en horreur ! — Je ne àvotre intention, Jan Willem... — jour prochain sans doute, je serai

lorn cria :

tariez pas ainsi... ce n'est pas

êtes un enfant ! Jan Willem...

... je vais m'en retourner, z encore.

LA FROIDE ANIilE 231

— Pas du tout... Au fond, ma foi, cela vaut mieux ainsi... Adieu !

— Restez encore ! fit-elle toute pâle»

— Non. A quoi bon ! Adieu, Annie.. Soyez aussi heureuse que vous pourrez.

— Jan Willem ! Jan Willem !

Sa voix s'éteignit.

Jan W. Corn la sentait étrangement troublée. Mais il se trompait sur la nature de son émoi. Il lui pressa longuement la main, la regarda une dernière fois... Elle sourit fai- 1)lement et faiblement, lui rendit son étreinte, les yeux perdus.

Ce fut tout.

Il sortit.

Remonté à cheval, Jan W. Corn s'acheminait vers la ville.

Il repassait dans sa tête cette heure si longue et si lourde qui venait de couler. Pourquoi l'avait- il voulue ? Il s'était humilié, sacrifiant l'orgueil de sa volonté. Quel délabrement, désormais total ! Il se vit affaissé, la tète basse, sur l'encolure du cheval qui trottinait.

Doric, il s'en retournerait à Amsterdam, sa

ville grise... Encore une traversée, encore des hommes, encore des paroles à dire...

S^il en finissait donc sur le champ : une pression sur la gâchette... Il eut honte à cette pensée de conclure, lui, Jan W. Corn, par un suicide misérable.

Il ne savait même plus s'il l'aimait encore ! Dévote, avec ses remords, des yeux saintement baissés, une sévérité impitoyable?...

Pourtant, est-ce que, au dernier moment...

Mais cela passa sur son âme comme un souffle bref sur un lac.

Le cheval trottinait.

Alors, tout à coup, un charnel et plus impérieux désir d'elle le saisit aux entrailles. Il aimait toujours son corps, s'il méprisait son cœur. Il la voulait. Il réfléchit, élabora rapidement un plan de campagne : retourner sur ses pas, arriver auprès d'Annie, —il lutterait, s'il le fallait, contre toutes les hordes mercenaires. — Il lui dirait :

— Je te veux ; suis-moi...

Elle subirait la domination de son vieux maître. Sinon, il pourrait bien la violenter une fois de plus. Et puis, il la tuerait. Et

quand des gens viendraient, il les tuerait. Il tuerait tout. Puis, lorsqu'il se sentirait définitivement cerné, il se tuerait lui-même.

Voilà, au moins, qui serait une bonne fin !

— Allons 1 cria-t-il tout haut sur la route déserte.

En conséquence il tourna bride et fit prendre le galop à sa monture. Dans ses yeux passaient les lueurs écarlates des minutes d'autrefois. A ce moment, un épais nuage cacha le soleil resplendissant. L'air devint terne. ..

Son ardeur de conquérant chut. La résolution s'envola de son âme. Il sourit tristement et se dit... « Ah bah 1 rentrons plutôt. »

Et il reprit la route première.

Derrière la porte qui s'était fermée sur lui à jamais, Annie pleurait, pleurait sans fin, à sanglots déchirants, pleurait: «Je l'aime...

je l'aime... » pleurait le bonheur revenu, qu'elle avait laissé fuir, qu'elle avait chassé !

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