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CHAPITRE III

MAISON DARONG

Le bien Darong,sis aux environs de Lewes, en Australie, était célèbre par sa magnificence et le luxe de ses propriétaires.

Sur uneéminence, tapissée de jardins à Tanglaise, s'élevait le château. Un perron à dix marches dominait une grande cour d'honneur circulaire avec, au centre, une fontaine qui figurait TAmour et sa Mère : l'un et l'autre ouvraient la bouche, lançant deux jets d'eau qui se croisaient.

Dans la douceur du ciel, la maison montait blanche, vaste et belle, très ornementée, de style vaguement Renaissance, et ses fenêtres, qui riaient au beau temps et à la pluie, s'ou-

vraient sur le parc, les pelouses, les bosquets, cultivés avec un soin parfait ; sur les serres, les viviers et les volières; vers Tintérieur boisé des terres et la ligne violette des montagnes, et la ville dont les toits rougeoyaient à quelques milles dans la plaine, vers la mer qui apparaissait comme un large ruban d'un bleu tendre, liséré de blanc.

Il y avait une nuée de domestiques, pour la plupart des affranchis, mulâtres ou nègres. On les traitait avec bienveillance. Ils habitaient des communs splendides. Et, grassement payés, du groom à Tintendant, ils volaient sans pudeur et n'aimaient pas les maîtres, dont ils tournaient en dérision la mansuétude naïve.

Les livrées se diversifiaient suivant la fonction, toutes voyantes — Madame Darong adorant les couleurs vives, — et, — Monsieur Darong étant épris de ce qui brille, — dorées sur chaque couture.

Une installation unique.Meubles de précieux bois tendus d'étoffes royales. Vingt glaces d'un seul tenant, répercutant les ors massifs du grand salon. Et, sur les plafonds des cham-

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bres — à l'instar de palais d'Europe ~ se passaient des scènes mythologiques, champêtres ou guerrières.

Trois fois par jour, dans la salle à. manger aux murs de porphyre, se réunissaient des personnes qui s'aimaient, M.Marcus Darong, Mme Elisabeth Consuela, son épouse ; leur fille, Demoiselle Annie, qu'une vieille bonne française avait accoutumé d'appeler ainsi, et la gouvernante. Miss Staples . .

Le père Darong, un Américain dénationalisé, prospéra dans le trafic des diamants du Brésil. Assez bon homme il n'avait point bâti sa fortune sur les ruines de trop de malheureux. Notablement pourvu de millions et ne souhaitant pas au-delà, il s'était retiré des affaires et vivait, en opulent seigneur campagnard, manière de roitelet dédaignant la ville, parmi ce climat doux qu'il affectionnait. Sa joie majeure était la pêche : des heures durant, tel un M. Darong de plomb, il restait figé, sur le bord d'une petite rivière qui traversait sa campagne.

Courtaud et ventru, son estomac s'ornait d'un arsenal de breloques incrustées de joail-

lerie; et une chaîne de montre, massive comme un câble, avec des anneaux torses, si pesante qu'elle le tirait vers la terre, faisait comme une barre jaune dans le milieu de son individu. Seulement — chagrin qui le rongeait — il avait les cheveux crépus, indice de sang nègre dans son ascendance ; et quoiqu'il passât des temps infinis à sa toilette, pommades et onguents pour les rendre lisses, restaient vains.

Madame Darong, c'était une personne un peu indolente, de beauté mûre mais certaine, et d'origine espagnole. Ses épaules, qu'elle montrait en abondance, jouissaient d'une réputation officielle. On disait: « La riche madame Darong, qui a un si beau château et ces magnifiques épaules... ». Une chair de lait. Et il était impossible, au moins artiste, de ne les pas admirer, nues, ou môme sous la rivière à quintuple rang qui les déparait aux grands bals. Puis ses yeux recelaient une flamme véritablement brûlante . Elle avait des dents très belles et, en outre, une splendide voix de contre alto. Et l'on disait encore volontiers : « La riche madame Darong, qui a une si

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belle propriété, ces magnifiques épaules, et la ravissante voix que vous savez...»

Elle ne se connaissait qu'heureuse, fille unique d'un planteur opulent qui avait toujours accompli ses moindres volontés, femme de M. Darong, très épris d'elle, qui continua. Elle igngrait ce que c'est qu'un désir insatisfait et vivait dans une sérénité molle, avec la conviction égoïste qu'il n'y a point de misérables.

Le cœur vivant de la maison, se nommait Demoiselle Annie.

Sa figure, son teint et ses cheveux, à en croire les méchantes langues, rappelaient, assez exactement, un officier de cavalerie, petit cousin, pour lequel madame Darong, encore que frais mariée, aurait eu des bontés.

Un visage d'une pâleur blonde, amoureuse et dorée, sous une lourde chevelure fauve, où brillait la conque délicate d'oreilles sans nul bijou pendillant. Ses long cils se recourbaient^ comme prolongeant le bistre des paupières et de profonds yeux noirs dormaient, dans leur ombre chaude. Des lèvres un peu char-

nues; un menton volontaire. Ses mains, au contour délié, ne s'effilaient point immatériellement comme à ces vierges des peintres chlorotiques. Elle avait dix-huit ans et sous Tétoffe s'érigeaient des seins déjà fermes.

Elle aimait à se promener à travers les sentiers parsemés d'un sable clair et fin, dans le jardin et dans les serres, et, par dessus toute chose elle avait chéri ses volières pleines de petits oiseaux merveilleux et rares. Ce peuple de joyaux gazouillants l'enchantait, car c'étaient desMonsauls, oiseaux d'or; des Oiseaux-mouches : le Ventre-gris, le Rubis-Topaze, le Huppe-col; des Oiseaux de Paradis aux fantasmagoriques queues : TÉmeraude, têle jaune : le Manucode, marron et blanc: le Magnifique... Elle leur donnait la becquée à travers les treillages argentés.

Mais un chat, s'étant introduit par quelque trou, en fit un carnage total, et, à la suite de ce drame, elle faillit tomber malade... En vain, papa Darong off'rait :

— Je t'en ferai venir de pareils, de tout pareils !

Elle refusait; elle n'en voulait plus d'au-

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très. Mais elle résolut d'enterrer ceux-là de ses propres mains. Alors il donna un conseil génial :

— Si tu les faisais empailler !

Cela la consola un peu. C'avait été le premier grand chagrin de sa vie.

Elle possédait, pour monter, un poney blanc, une selle en cuir gaufré qui se gemmait d'émeraudes; et deux négrillons — livrée vert et argent — la suivaient chevauchant des cobs cerise.

Sur Téchine d'un authentique Erard se prélassaient des partitions nouvelles, venues par le dernier courrier, et qu'elle tapotait, cependant que la famille roulait des yeux d'extase. Insoucieuse, pleine de naïveté et d'innocence, elle ignorait le pensionnat, le couvent et les amies intime^. Péniblement, après de sérieux conciliabules, on lui avait permis la Case de ronde Tom,

Enûn, comme dans une tranquille ouate, ils l'entouraient de cette idée qu'un jour, elle épouserait un jeune homme riche et point laid, qui la continuerait heureuse, pareille à sa mère,avec des enfants à élever dans la joie...

Plus attachée à ses pas qu'une ombre, sauf aux promenades à cheval que d'ailleurs elle réprouvait, (Quelle imprudence, mon enfant!) Miss Staples, la vieille fille, était là. Elle avait vu naître Annie et on la traitait en amie plutôt qu'en mercenaire. Son âme pâlotte et douce végétait de traditions et d'idées reçues, avec une infinité de préventions compliquées, ancrées, indélébiles. Elle parlait avec prudence, en dodelinant du chef, et terminait ses phrases sur un mode chantant. Son grand nez mince et pointu coupait en deux sa figure oblongue, aux yeux noisette. Des boucles grises, contournées en spirale, perpétuaient la mode, toujours, de dix-huit cent trente ; elle avait vécu dix ans à Paris, sous la Restauration, elle en reparlait à l'infini. Puis, en vérité, elle n'avait jamais connu l'amour...

Ce fut par une nuit, sans lune, et de tempête, où la pluie, le tonnerre et le vent menaient le branle, que le château fut pris

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d'assaut et mis à sac par une troupe de bandits, surgis on ne sût jamais d'où et tous, le visage sous le masque.

D'abord silencieux, et rapides ils s'avancèrent dans l'ombre. Des chiens donnèrent l'éveil. Alors, au vacarme de l'orage, aux éclairs de la nue, s'ajoutèrent tout à coup des cris humains, des détonations et leurs flammes courtes, qui se répercutaient dans les flaques.

Cependant, la gent domestique fuyait.

Avec le souci d'autant plus intime de leur peau qu'ils étaient gras et repus, il leur apparaissait absurde de périr. S'entre-regardant avec des faces plates, blêmes et blettes de peur, ils marmottaient : « Que les patrons se débrouillent !... » tout en jouant des jambes.

Quelques coups de feu poursuivirent les fuyards. Une voix ricana :

— Ce sont des lièvres qui se sauvent. Laissez ça tranquiUe... Jusqu'à ce qu'ils reviennent !...

Certains que la crainte rendait avisés, dissimulant une lanterne sous leurs vestes,

avaient couru aux écuries. En approchant, ils perçurent des râles. Et comme ils entraient, une horreur les saisit : les six chevaux couchés sur le flanc renâclaient, un jarret tranché. Par le travers d'une stalle, gisaient les cadavres des trois grooms...

— Maintenant, enfoncez la porte ! ordonna la voix.

Des leviers pesèrent. On put entendre les gémissements du bois, et Tahan des efforts.

Un battant céda et chut. Alors, il y eut une lutte brève mais désespérée.

Sur le palier du premier étage, le petit M. Darong, en caleçon et bonnet de nuit, entouré de quatre ou cinq valets fidèles, ne tenait pas du tout la conduite d'un bourgeois apeuré : mais, très crâne, il faisait le coup de feu, avec sa carabine de chasse.

Le sang coula parmi les assaillants.

L'ivresse du meurtre leur montait au cerveau, en ondes violentes... Leurs cris devinrent plus stridents.

— Du calme! Ajustez... admonestait la voix..

L'ancien domestique, Rodgers Steens,

ayant tourné la position par un petit esca*-

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lier qu'il connaissait bien^assaillit par derrière M. Darong et lui brûla la cervelle. M. Darong ne tomba point. Il resta appuyé contre un chambranle, en une pose très naturelle, son fusil dans sa main fermée à jamais. Il semblait tenir une faction grotesque avec ce costume nocturne et blanc.

Un à un, ceux de la maison furent massacrés. Mais on n'avait point vu de femmes :

on y songeait, en cet instant de la conquête où le pillage allait commencer, au hasard des instincts.

— Pas s'amuser avec les femmes... hein ?

qu'on les bâillonne et qu'on les attache, c'est tout... si on en trouve! Ne perdez pas de temps. Vite... et regardez bien dans chaque chambre. Steens, dirige ces gaillards-là en haut. Je vais avec ceux-ci.

Rodgers Steens d'ailleurs ne répondit pas, étant mort, tandis que de gueule en gueule l'ordre volait.

Et il n'y eut point, à travers les appartements, une course éperdue de barbares en joie de possession. A la lueur de lampions et de torches, ils fouillaient, sans laisser de

coins inexplorés, en gens experts, dès l'abord, et méthodiques. Seulement, en passant, quelques-uns s'amusèrent, avec leurs pistolets, à déchiqueter les glaces immenses :

elles se fendaient avec de longs cris sonores, se couvraient d'un lacis de réseaux, puis s'écroulaient ; et l'avalanche se résolvait en une pluie de bruissements secs.

Rigide dans son lit, en chemise et en papillotes, comme momifiée parmi ses boucles grises, Miss Staples fut trouvée morte de peur, les yeux fous.

Un groupe se heurta à une porte qui ne s'ouvrit point. De l'intérieur de cette pièce ne venait pas un souffle. Elle semblait obscure. Dix épaules eurent raison de l'obstacle. Et, furieux — maintenant qu'ils étaient les maîtres — de ce semblant de résistance, ils se ruèrent en se bousculant.

Madame Darong, Demoiselle Annie, trois filles, formaient un groupe immobile, et pantelant d'épouvante.

Madame Darong échut sans conteste à un colosse aux mains velues qui l'emporta. Demoiselle Annie, les dents serrées, pas même

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évanouie, s'accrochait rageusement à sa mère, cherchant à la protéger, implorant pour elle. Et déjà, elle aussi, des bras l'agrippaient... Mais, Jan W. Corn, accouru pour prohiber les viols et les meurtres inutiles, l'aperçut alors.

Comme indifférent tout à coup aux choses d'alentour, il marcha sur elle, avec un regard fixe, presque hiératique. Il la saisit par lef poignets ; elle le mordit profondément ; il l'entraîna.

— Reste ici, dit-il àPieter Peetsqui le suivait, et que personne n'entre.

Obéissant, Pieter Peets se plaça devant la porte d'un petit salon Pompadour, tragique à cette heure inoubliable de sang et de volupté, où Jan W. Corn se trouva pour la première fois face à face avec Annie.

Pour lors, Mme Darong gisait presque dénudée sur un tapis blanc, la figure violette, les yeux hors de l'orbite et la langue trop

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sortie : Thomme, trouvant qu'elle gigottait plus que de raison, l'avait, d'abord, très doucement étranglée.

Eparses, les servantes n'avaient plus que de lents sursauts d'agonie, reste de vie s'écliappant par quelque hémorrhagie définitive. L'une d'elles portait un long couteau fiché dans le sein droit. Car l'Amour est frère de la Mort.

Un commandement fit se rassembler tout le monde dans le vestibule.

— A terre, ce que vous avez !

Ils obéirent; et aucun — du coin de l'œil, aussi, ils se surveillaient curieusement — n'avait rien gardé. Cela fit un ramas : des plats, des vases d'or et d'argent, surtout des pierreries. On n'avait pu forcer le coffre-fort, d'ailleurs profondément scellé ; alors Jan W. Corn avait dit; (( Laissez ça ; les colifichets de la dame suffisent... ».

Ils regardaient ces tas comme des chiens contemplent la pâtée d'os succulents. Une main nerveuse, brune de poudre ou de sang caillé, y plongea. Elle remua, soupesa, et ce fut un bruit clair dont grimacèrent les faces.

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