‹ L'amour à Paris sous le Second Empire;Chapitre 3 sur 12 · FEMMES D'HIER FEMMES D'AUJOURD'HU · texte numérisé non relu

FEMMES D'HIER FEMMES D'AUJOURD'HU

Femmes d'hier — Femmes d'aujourd'hui.

Les choses ainsi que les êtres du Second Empire — je l'ai déjà constaté — provoquent •une extrême curiosité dans le public, et cette curiosité n'a point pour seule cause les faits politiques ou historiques qui ont marqué cette époque. Elle est éveillée tout autant et surtout, peut-être, par les mondanités de ce temps, et Ton ne peut guère parler 'du règne de Napoléon III sans que des bouches se plissent en sourires malicieux, sans que des yeux clignent^

polissons. Par mondanités, on entend, en effet, principalement, la question d'amour — qui fut, on doit le dire, sous le Second Empire, l'une des plus importantes questions à l'ordre du jour, non seulement des Tuileries, mais aussi des salons, des boudoirs élégants.

On ne saurait être surpris de cette curiosité. Avant que je ne fisse connaître au public actuel, par des récits ou par des notes ayant presque la forme de mémoires, le degré de passion amoureuse qui enfiévra les hommes ainsi que les femmes du Second Empire, ce public, dans un instinct reconstitutif des choses, avait comme deviné les sentiments — les sensations plutôt — qui troublèrent ou qui charmèrent la vie parisienne, naguère. Il sentait que du monstrueux et de l'exquis, à la fois, avait existé, alors que lui-même n'était pas encore, et il était prêt à recevoir la narration d'aventures, l'esquisse de physionomies

FEMMES d'hier — FEMMES d'aUTOURD'hUI 5

qui avaient empli le temps qui avait précédé le sien.

D'aucuns, en des articles, en de rares brochures, ont tenté de satisfaire le public, dans son aimable inquiétude. Mais nul ne lui a conté encore ce qu'étaient, comment se nommaient les femmes du Second Empire — les femmes d'amour, surtout — nul ne lui a conté comment on aimait alors, ce que le baiser d'hier valait, comparé au baiser d'aujourd'hui.

Le tableau d'Histoire anecdotique que j'offre aux lecteurs, lui donnera les renseignements qui lui manquent, et je forme le souhait que, dans le rapprochement qui, nécessairement, va être établi entre la femme d'hier et celle de notre modernité, l'une ne porte pas trop de tort à l'autre.

La femme d'hier fut suprêmem.ent séduisante, mais la femme actuelle n'a rien à lui envier — je le déclare tout d'abord — sous le rapport de la grâce physique.

La femme d'hier fut séduisante surtout par son éducation, par la culture — superficielle ou réelle — de son esprit, par le ton de bonne compagnie qu'elle savait mettre en ses plus terribles folies. Elle n'était pas jolie, souvent, et elle l'était moins, certes, que celle de nos jours. Mais elle avait d'excellentes manières, un frottement social qui l'élevait, parfois, audessus de sa condition première, une faculté d'assimilation que Ton ne retrouve pas chez les mondaines ou chez les pécheresses de notre temps.

Avec elle et par elle, Tamour, quelque extravagant qu'il se montrât, ne quittait pas une certaine réserve, dans l'exhibition apparente de son expression ; avec elle et par elle, l'amour s'écartait de tout contact équivoque, de toute recherche canaille. Il y avait, en elle, comme de la race, et chez celles mêmes qui n'auraient pu revendiquer, légitimement, une supériorité de naissance, apparaissait presque

FEMMES D''hIER — FEMMES D'aUJOURD'hUI 7

spontanément, sous l'influence d'un haut protecteur, comme une sorte d'affinement physique et moral qui les plaçait très en dehors du cercle primitif de leurs intimités.

L'affine ment du corps et de l'esprit fut, d'ailleurs, l'un des points caractéristiques qui spécialisèrent le Second Empire et qui en font une époque qui restera, dans la chronique, historiquement même, frappée d'un cachet original.

Cet affinement n'a point été délaissé après la chute de Napoléon III, et ceux, et celles qui ont occupé, depuis, la scène parisienne, l'ont emprunté à leurs devanciers.

La femme actuelle — grande dame ou courtisane — est un chef-d'œuvre de délicatesse charnelle, en effet, et si elle n'a point, au même degré, l'intellectualité qui distinguait la femme du Second Empire, elle possède, plus qu'elle, il n'est que juste de le déclarer, ce que j'appellerai la science de son corps. — Elle passe

dans les salons, dans les ateliers, dans les coulisses des théâtres, dans la rue, comme une précieuse et perfide fleur d'amour, épandant autour d'elle le parfum subtil et inquiétant de sa sensualité. Les hommes la regardent, lui parlent, la frôlent, la suivent, grisés par les émanations passionnelles qui se dégagent d'elle, le crâne vide, leur seule chair émue.

La femme du Second Empire, tout en inspirant de violents désirs, permettait à don Juan de se reposer tranquillement auprès d'elle. Elle lui laissait la liberté de son cerveau — si je puis ainsi m'exprimer — et il s'oubliait, par elle et pour elle, dans tout l'éclat de la parole, quand il avait de l'esprit, dans tout le charme simple de l'entretien, quand il n'était que causeur.

C'est là une distinction très spéciale qui fixe la physionomie de la femme du Second Empire et celle de la femme d'aujourd'hui.

Il en est qui, peut-être, penseront que ce

MAill.ri.Kn i: liELI.ENGF

FEMMES d'hier FEMMES d'aUJOURD'hUI H

qui constitua l'attrait de l'une — de la femme d'hier — ne saurait convenir à l'autre — à la femme d'aujourd'hui. Je ne discuterai pas sur cette opinion. Lorsqu'on parle des femmes, il faut être éclectique, sous peine d'être haï de toutes, de n'être écouté par aucune. Je crois donc que toutes les femmes sont charmantes — ou plutôt ont une façon, à elles, d'être charmantes et, qu'en somme, leur grâce, leur séduction, consistent à savoir présenter leurs attraits dans le cadre, dans la forme compatibles avec les mœurs, avec les aspirations, avec les exigences morales ou matérielles du temps en lequel règne leur beauté ou leur influence.

On ne se fait bien comprendre que par des exemples. Pour apprécier, justement, la différence qui sépare la femme d'hier de la femme d'aujourd'hui, tant au point de vue mondain qu'au point de vue élégant et amoureux, je ne saurais mieux procéder qu'en choisissant,

parmi elles, deux silhouettes dont je vais crayonner les figures, ainsi que la vie publique, ainsi que les heures intimes.

La lanterne magique existe pour les petits enfants sages — Pourquoi n'existerait-elle pas pour les grands animés du désir d'être fous?

On s'amusait, un jour, devant l'empereur Napoléon III, à cette devinette : — « Quelle femme a le plus de valeur, en amour, au point de vue purement passionnel — la femme du monde ou la courtisane? » — Après avoir laissé émettre divers avis, l'Empereur donna son opinion :

— Toutes les femmes, dit-il, se valent, en amour, quelle que soit la qualité sociale de leur élégance.

Et il se servit d'une comparaison assez originale, assez juste pour appuyer sa pensée :

— Un jardin en lequel nul ne met le pied contient d'excellents fruits que goûte seul son

FEMMES d'hier FEMMES d'aUJOURD''hUI 13

propriétaire. Pourquoi un jardin ouvert à tous ne renfermerait-il pas d'aussi délicieux produits ?

L'Empereur était diplomate et il se refusait à créer des différences, entre les femmes, en faveur de celles-ci plutôt qu'en faveur de celles-là.

Ces différences existent, cependant, et si elles comportent des séductions équivalentes, il est intéressant de les signaler.

Si l'on place en face l'une de l'autre la femme du monde du Second Empire et la femme du monde d'aujourd'hui, on est frappé, malgré soi, par la dissemblance du train ordinaire de leur existence, de leurs attitudes personnelles.

La femme du monde, sous le Second Empire, vivait dans l'unique préoccupation de plaire et les usages de son salon se formaient selon sa vision spéciale. L'amour qui agita la société, alors, d'une fièvre presque continue.

ne permettait guère à la femme de se dépenser en préciosités, en à-côtés littéraires, artistiques ou sportifs qui sont la marque de la mondaine de notre époque. — Le monde où l'on s'ennuie, pour employer l'expression si heureuse de M. Pailleron, n'était pas inventé, et si, dans les boudoirs, si dans les fêtes merveilleuses qui s'offraient un peu partout, dans les hôtels nouvellement construits, on aimait à recevoir des écrivains ou des artistes, on leur demandait plus d'être aimables, d'être galants, que de discourir sur leurs œuvres. Le ton a changé et la caractéristique de la femme du monde actuelle, c'est d'afficher des prétentions littéraires ou artistiques dont elle encombre trop ses réceptions. Il s'ébauche, évidemment, autant d'aventures, autant d'intrigues, aujourd'hui, dans la société, qu'hier ; mais il semble qu'on ne soit, maintenant, admis à aimer ou à être aimé, dans le monde, que si Ion porte l'estampille d'un éditeur ou

FEMMES d'hier — FEMMES d'aUJOURD'hUI 15

celle d'un marchand de tableaux en renom. L'amour qui a tourné, un peu, à la curiosité perverse, fait grise mine à ceux ou à celles qui bâillent pour avoir trop entendu de sonnets, et au lieu d'être accueilli, comme jadis, au lieu de porter, sur sa belle peau fraîche, son perfide et coquet faisceau de flèches, il a revêtu l'habit veri-bouteille des académiciens.

Le salon de M'"^ de Chasseloup-Laubat, sous le Second Empire, et le salon de M'"^ la comtesse de T..., de nos jours, sont des exemples à noter.

On sait quel faste déploya M'"^ de Chasseloup-Laubat, lorsque son mari fut ministre de la marine, et l'écho -des soirées qu'elle offrit alors à la société parisienne, à la Cour, n'est pas encore affaibli. En dehors du rôle officiel qu'elle fut appelée à tenir, M°^^ de Chasseloup-Laubat était une mondaine très en relief et les réunions qu'elle organisait étaient des plus brillantes.

Je ne veux pas dire que sa maison, pas plus, d'ailleurs, que les maisons des femmes qui la fréquentaient, était le lieu de rendez-vous des amants mondains. Mais je n'apprendrai rien au public, en écrivant que les bals et que les « jours )) du ministère de la marine étaient réputés fort galamment. On y allait un peu comme, aux temps antiques, on « s'embarquait pour Cythère. »

Cette belle gaieté qui menait tant de jeunes hommes, tant de jeunes femmes, vers le plaisir, ne se retrouve pas précisément devant ceux et devant celles que Ton remarque dans l'entourage, très mondain, pourtant, de M™^ la comtesse de T... ou dans celui de ses amies, de ses rivales plutôt.

En acceptant une invitation de M"' de T..., il est utile de se composer une tète, une attitude. Au lieu d'un programme d'exhibitions piquantes, de tableaux vivants, de danses originales, on a, dans sa poche, le carton

FEMMES d'hier — FEMMES d'aUJOURd'hUI 17

d'un concert funèbre, de déclamations mélodramatiques, de discussions, de conférences interminables sur le symbolisme littéraire ou sur le pointillisme pictural ; au lieu de l'espoir qu'une menotte tremblante et audacieuse serrera votre bras, qu'un masque endentellé se lèvera, pour vous, à l'aube, on a la perspective de reconduire à la porte de son logis quelque poétesse méconnue que des rimes accumulées et inédites ont vieillie.

Une mondaine, sous le Second Empire, savait donner à sa vie publique un cachet de galanterie parfois osée, mais toujours de bon goût ; elle savait, surtout, se rendre agréable sa vie privée et la rendre agréable à ses familiers.

Une mondaine, alors, se couchait tard, se levait tôt. — La nuit, c'était le bal qui l'accaparait. Le matin, c'était la rue de la Paix, avec ses étalages luxueux, avec ses couturières, ses modistes en vogue. Une mondaine,

alors, se montrait peu au Bois, le matin ; l'Empereur et l'Impératrice aj^ant adopté l'après-midi pour le tour du lac, il était de commande, presque, de n'y paraître qu'après quatre heures.

Toutes ces choses sont changées. La rue de la 'Paix est toujours visitée par les mondaines ; mais c'est après le déjeuner de onze heures ou de une heure qu'elles la parcourent; quant au Bois, il a autant d'amateurs des deux sexes dans la matinée que vers cinq heures.

Le « jour » d'une mondaine, sous le Second Empire, avait l'importance d'un demi-événement parisien. On citait les jours de certaines femmes que leur fortune, leur nom, leur distinction, mettaient en vedette, et la foule faisait la haie devant l'entrée de leurs hôtels, K( pour voir des célébrités, » comme, maintenant, devant les morts, illustres à divers titres, qui vont vers le Père-Lachaise, ou les

FEMMES d'hier FEMMES d'aUJOURD'hUI 19

vivants que Ton dirige vers les grilles suggestives de Mazas.

Le jour de la mondaine actuelle ne présente aucune particularité originale. Il s'est démocratisé ; il n'intéresse plus. On se rend en fiacre, en « sapin, » selon l'expression pittoresque, chez les plus élégantes femmes de Paris. Le jour d'une mondaine, naguère, comme le tour du lac, je l'ai déjà dit, exigeait le gala de la voiture.

En amour, la femme du monde, sous le Second Empire, eut une attitude spéciale. Moins curieuse, moins .sensationniste, moins perverse que la femme du monde d'aujourd'hui, quoique tout autant friande de la caresse, du baiser, elle fut désintéressée et, ainsi, reste embeUie d'une supériorité passionnelle que n'a point ou que n'a que relativement l'élégante moderne.

L'argent était, alors, comme présentement, un dieu auquel beaucoup sacrifiaient, impo-

sant sa puissance, sa matérialité brutales à tous et à toutes. Mais 1 apreté qu'il inspire, en notre époque, n'était pas connue des femmes à la mode du Second Empire. Il semble que tout en dépensant sans compter, elles aient eu, moins que celles qui leur ont succédé, le besoin de rectifier leur budget. Se contentèrent-elles de leur fortune dans la satisfaction de leurs désirs, firent-elles des dettes, se ruinèrent-elles? Quoi qu'il en fût, elles évitèrent, en leur abandon, de mettre à l'enchère leurs faveurs, et la chronique doit enregistrer la folie charmante qui les menait dans la vie, sans le souci du porte-monnaie à garnir.

C'est en amour, principalement, que la femme d'hier diffère de la femme d'aujourd'hui, ou plutôt c'est dans la pratique de l'amour, dans l'offre d'elle-même, qu'elle s'en distingue.

Je ne voudrais pas calomnier mes jolies

FEMMES d'hier FEMMES d'aUJOURD'huI 21

contemporaines ; je ne voudrais pas, je le répète, produire une appréciation qui les amoindrît, dans ce rapprochement avec leurs aînées. Cependant, il serait d'une galanterie un peu naïve de ne pas indiquer les préoccupations qui les particularisent et que n'eurent pas les femmes du Second Empire. Ces femmes avaient des amants pour le plaisir — dilettantes en leur genre, et faisant de l'art... pardon, de l'amour pour l'amour. Les femmes du monde actuel ont, elles aussi, des amants, mais elles s'informent, entre deux épanchements, de l'adresse de leurs banquiers.

Il est une anecdote assez aimable, spirituelle et un peu philosophique, qui marque bien l'état intime de la femme d'hier en amour.

Comme, une après-midi, une jeune personne annonçait méchamment, à M""*^ de R... — l'une des belles amoureuses de la Cour — que son amant, le comte de H..., officier de la Garde, tué, depuis, à Sedan,

semait sa fortune à tous les vents, jouant, pariant, chassant, faisant courir, elle eut un sourire :

— Mon Dieu, fit-elle, négligemment, si vous saviez comme cela m'est indifférent. Pourvu qu'il ne dépense pas ses baisers, ainsi que sa monnaie, ce que vous me dites m'importe peu.

M"*® de R... est actuellement vivante encore, mais ruinée, presque dans la gêne.

Quelle femme du monde, ayant une liaison,

parlerait, aujourd'hui, ainsi qu'elle ?

La différence qui sépare la femme du monde du Second Empire de celle d'aujourd'hui est grande et typique. Celle qui sépare la femme du demi-monde de cette époque de la courtisane actuelle est encore plus appréciable.

On ne saurait trop le répéter, le demimonde contemporain n'a rien de commun

FEMMES d'hier FEMMES d'aUJOURD'hUI 23

avec celui du Second Empire. Sous le règne de Napoléon III, les femmes d'amour étaient souvent de véritables mondaines dévoyées et elles continuaient, dans l'existence nouvelle qu'elles avaient adoptée ou qu'elles subissaient, la correction apparente de leur ancienne élégance.

A côté de ces femmes, il y avait une caté- « . gorie de pécheresses — pour parler comme

les gens graves — que l'on appelait des « cocottes » et dont le qualificatif ne s'est pas perdu, s'est même généralisé. Mais les cocottes n'avaient aucun point de contact avec les demi-mondaines, avec M™'* Gortschakoff, de Brimont, Musard, Marguerite Bellengé mêmOj par exemple, et si les plus heureuses d'entre elles rivalisaient quelquefois de luxe, de charmes amoureux avec les demi-mondaines, elles ne parvenaient pas à les égaler socialement.

La demi-mondaine, sous le Second Empire,

avait un salon, un jour, absolument comme la femme des deux Faubourgs et c'est par là, plus encore peut-être que parles particularités de son origine, de son esprit, de sa fortune, qu'elle a marqué profondément son passage au travers de son époque.

Pourrait-on citer actuellement une femme de ce que nous nommons le demi-monde qui eût un salon, un jour, qui reçût chez elle, comme sa devancière, les personnalités masculines les plus en vue à Paris, dans les lettres, les arts ou la politique?

La demi-mondaine, présentement, n'a pas de salon : elle a une sorte de boudoir désigné, parmi les viveurs, d'un terme assez gaulois — un cabinet de travail ; elle n'a pas de jour — elle n'a que des nuits.

Les fêtes que donnaient les demi-mondaines, sous le Second Empire, n'avaient rien à envier comme élégance, comme tenue, comme faste, à celles qu'offraient les femmes

Page 1