‹ L'amour à Paris sous le Second Empire;Chapitre 4 sur 12 · M"'' DE C... (une amazone SOUS LE SECOND EMPIRe · texte numérisé non relu

M"'' DE C... (une amazone SOUS LE SECOND EMPIRe

2. -«' MARGUERITE BELLENGÉ, EN COSTUME MASCULIN, [CONDUISANT SON ATTELAGE PIE.

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de la société régulière. Le bon goût de leur extériorité, dans leurs toilettes, dans leurs équipages principalement, était remarqué, imité souvent, et la demi-daumont de M"^® Musard provoquait l'admiration des connaisseurs (1).

La demi-mondaine ayant gardé certaines épaves de son ancienne existence, quelques parcelles de la fortune qu'elle possédait au temps où elle avait sa place parmi les femmes de la société, tout en recherchant des protecteurs assez riches pour lui assurer le train formidable de sa maison, ne témoignait aucune avidité devant Targent ; sa situation personnelle lui permettait une indépendance re-

(I) Je reproduie, plus loin, une gravure représentant celle demi-daumont célèbre dans le monde du sport, sous le Second Empire.

Je dois celle reproduction, comme toutes celles des gravures de ce livre, d'ailleurs, à M. Jean Delton, le directeur si artiste de la Photographie hippique du Bois de Boulogne, dont les collections sont inépuisables en richesses docuraen taires et si recherchées des amateurs.

lative et elle bénéficiait de tous les à-côtés aimables que cette indépendance lui apportait. Elle n'était pas rebelle à un caprice, à une « passion, » comme Ton disait alors, et elle goûtait ainsi mieux la joie de vivre que les très séduisantes, mais très occupées, très inquiètes courtisanes d'aujourd'hui.

J'ai parlé de M""''' Gortschakoff, de Briment etMusard. Il est impossible de trouver, en effet, des exemples qui indiquent mieux que les leurs ce qu'était la demi-mondaine, sous le Second Empire.

Les deux premières étaient des femmes déclassées qui avaient, jadis, brillé — trop brillé — soit aux Tuileries, soit dans les salons parisiens, et que des aventures diverses, passionnelles ou politiques, avaient compromises ; la seconde était une simple parvenue, mais une parvenue de génie, dont la beauté valait plus qu'un nom aristocratique. Leurs salons, que fréquentait à peu près le même

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public masculin, qui ne s'ouvraient que devant quelques individualités féminines dont le charme, dont l'élégance, dont l'éducation surtout, ne pouvaient être mis en doute, furent les types des salons demi-mondains du Second Empire.

Chez M""" Gortschakoff, chez M'"^ de Brimont, se rencontraient des hommes considérables, des financiers, des politiques, des écrivains. Chez M"'^ Musard, se voyaient tous ceux qui avaient une importance reconnue dans les arts, dans la haute banque principalement.

Le prince Napoléon se rendit plusieurs fois chez M™'' de Brimont et Gortschakoff et, à sa suite, défilèrent, chez ces femmes, toutes les illustrations libérales du temps — à la tête desquelles était Emile de Girardin.

Ces quelques détails montrent la supériorité sociale du demi-monde d'alors sur celui d'aujourd'hui.

Ils ne signifient pas, dans la correction

qu'ils indiquent, que les femmes d'amour de ce temps étaient plus moroses que celles du nôtre. On s'amusait follement, franchement, dans l'intimité des demi-mondaines impériales — si je puis ainsi m'exprimer — et l'analyse des heures amoureuses de quelquesunes d'entre elles, est peut-être, même, plus curieuse, plus intéressante, que la relation des mystères de nos alcôves modernes.

Dans Técrasante supériorité qui la caractérise, dans l'étonnant tapage de ses millions dépensés, dans l'impertinence spirituelle de son rire, la demi-mondaine du Second Empire ne peut, on le voit, être de très loin même, rapprochée de la demi-mondaine d'aujourd'hui qui apparaît, auprès d'elle, auprès de son souvenir, comme une pauvre et gentille cigale fuyant sans cesse les rigueurs de la bise.

Si l'on ne considère la demi-mondaine actuelle que dans l'allure publique de sa vie, elle paraît briller d'un certain et vif éclat.

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Mais combien dure est son existence, combien peu stables sont ses espérances, combien nulle est la « respectabilité » qu'on lui accorde et qu'exigeait, qu'imposait, dans son entourage familier, la demi-mondaine d'hier.

L'amour qui était docile à la courtisane d'autrefois, qui lui venait de par sa seule beauté, de par sa seule distinction, se dérobe aux appels de la courtisane actuelle, et les plus jolies, les plus étranges sont obligées de cabotiner pour maintenir, autour d'elles, des tendresses ou des générosités qui ne leur seraient point offertes si, comme leurs devancières, elles restaient hautaines, reposées en leurs séductions, étrangères à la rue. Les petites scènes, les cafés-concerts de troisième ordre, sont pleins d'exhibitions de jolies filles qui, sans la réclame un peu vulgaire qui leur est ainsi procurée, végéteraient, petits trottins de l'amour, en quête de beaux rêves.

L'une d'elles —qui n'est pas sotte et qui,

momentanément satisfaite, voit sa loge, sa minuscule loge, encombrée, chaque soir, de galants — clubmen, princes en exil ou en fête, à Paris — racontant, en bonne enfant, récemment, les pénibles débuts de sa vie, et s'irritant contre les femmes d'autrefois que l'un de ses visiteurs lui opposait, eut une boutade assez amusante.

— Ces femmes-là, dit-elle, dans un dépit mal dissimulé, avaient donc le... nez fait autrement que le nôtre?

Un railleur — un sceptique peut-être — qui l'écoutait, répliqua:

— Non, mademoiselle; elles savaient, seulement, le montrer autrement.

L'anecdote est légère ; mais on pardonnera sa vivacité en raison de renseignement qu'elle renferme. — Toute la psychologie — le mot est à la mode — de la courtisane d'hier et toute celle de la courtisane d'aujourd'hui, sont en elle, en effet.

Bateaux de fleurs.

Les bateaux de fleurs — ou, en termes plus prosaïques, les maisons clandestines et déguisées sous une mondanité apparente, en lesquelles se rendent, aujourd'hui, tant de jolies femmes inquiétées par l'équilibre de leur budget, étaient fort rares, à Paris, sous le Second Empire, et les demi-mondaines d'alors, pas plus que leurs sœurs secondaires, les cocottes, n'avaient recours, dans le train habituel de leur existence» à leur hospitalité.

Les demi-mondaines, étant donné le degré social qui les caractérisait, savaient fort bien arranger leurs affaires sans l'aide d'intermédiaires coûteux ; les cocottes elles-mêmes, dans la fréquentation quotidienne d'amants de choix, pouvaient, sans trop nuire à leurs intérêts, dédaigner ces intermédiaires.

Ces maisons n'ontréellement acquis de l'importance, ne sont réellement devenues d'une utilité presque incontestable pour les femmes d'amour autant que pour ceux qui les recherchent, que depuis la chute de l'Empire. Leur importance et leur utilité se sont accrues à mesure que l'abaissement social des unes, que la démocratisation du plaisir, chez les autres, se sont manifestés. — Les courtisanes, en voyant augmenter leur nombre, en se vulgarisant, en se mettant davantage, dans une déchéance galante, à la portée de tous les baisers, se sont trouvées en contact avec des difficultés matérielles que leurs aînées ne con-

M"'" MUSAKD.

naissaient pas, et elles ont dû, pour soutenir leur luxé, pour assurer Jeurs satisfactions, faire appel à l'intermédiaire qui met leur beauté en valeur et qui traite, pour elles, l'offre d'une heure d'amour, comme un maquignon la vente d'un cheval. — Du côté des hommes, une abondance exceptionnelle, imprévue, d'argent, une hâte à se dépenser en joies faciles, la diffusion surtout des qualités, des classes sociales, le tracas fiévreux de la vie, l'ennui aussi que cause la chasse à la femme, ont agrandi l'intluence, ont affirmé la nécessité de l'intermédiaire.

Les courtisanes, sous le Second Empire, étaient en vedette sur l'affiche des joies, des mondanités parisiennes, autant que les femmes de la société officielle et régulière, et elles avaient, comme elles, leur cercle de familiers^ au travers duquel passaient assez d'étrangers attirés par leur élégance, par leur réputation galante, pour qu'elles n'eussent aucun besoin

d'une réclame plus directe, plus intime. — Les hommes qui s'attardaient en leurs boudoirs étaient tous d'une même coterie, étaient liés par des attaches amicales ou mondaines et, l'esprit exempt de préoccupations, de soucis d'affaires, ils avaient une liberté d'allures que n'ont plus ceux d'aujourd'hui.

Les courtisanes, sous le Second Empire, avaient une vision des choses de l'amour si différente de la vision qui tourmente les courtisanes actuelles, qu'il est presque impossible d'établir entre elles un rapprochement, une comparaison.

Les courtisanes d'autrefois aimaient à s'entourer d'hommes du monde, non pour tirer un profit pécuniaire de leur sympathie, mais pour se faire un cadre de leur nom, de leur situation, de leur aristocratique et retentissante élégance.

Les plus désirées, les plus en vue d'entre elles, avaient un amant, deux amants au plus,

fort riches, millionnaires de la finance, de l'industrie, du commerce, qui subvenaient à leurs exigences monnayées et qu'elles cachaient presque, comme une tare, comme honteuses du mercantilisme qu'ils déposaient sur leur beauté.

Ces hommes étaient exclus, souvent, de leurs réunions, de leurs fêtes, en lesquelles leurs caprices, leurs passionnettes se donnaient libre cours, dans tout le désintéressement d'une satisfaction voulue et goûtée. — Les mondains qui, ainsi, entraient dans leur intimité, payaient la grâce, le charme qu'ils y avaient rencontrés, en cadeaux, en délicatesses, en exquises attentions, et l'on serait embarrassé d'en citer qui soldèrent en billets de banque, brutalement, la caresse d'une bouche rieuse, la douceur, l'appel d'un regard prometteur.

L'une des grandes courtisanes d'alors, Marguerite de Jarny, eut, un jour, un mot

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qui peint exactement l'esprit de la femme d'amour du Second Empire.

Comme son préféré du moment, au matin de leur première nuit intime, lui remettait discrètement, ne sachant trop comment la récompenser d'une ardeur vraiment merveilleuse, un gentil lot de billets bleus, elle le lui rendit et dit, en souriant un peu tristement, affectant une crudité de langage qui n'était pas sans saveur :

— Le... cœur d'une — et je ne suis que

ça, mon cher — est comme un théâtre : il y a, à sa porte, des entrées payantes et des entrées de faveur que l'auteur de la pièce est heureux de distribuer à ceux de ses amis qui savent l'applaudir. Reprenez votre argent. Quand j'offre la comédie à un ami, on ne me paie pas.

Marguerite de Jarny était, d'ailleurs, une étrange fille et les anecdotes qui la concernent ne se comptent pas, et les aventures

dont elle fut l'héroïne sont innombrables. Elle fut l'une de celles qui, parmi les courtisanes du Second Empire, tinrent le plus à la considération, à la correction de leur vie extérieure. Elle ne pardonnait pas un manquement d'égards, une familiarité publique et trop osée, un accroc fait à la très curieuse respectabilité dont elle souhaitait le maintien autour d'elle.

Ayant été, un soir, amenée par surprise, dans un bateau de fleurs, dans l'une de ces maisons aimables qui dissimulaient leur clandestinité derrière des conventions mondaines prudemment, habilement observées, mais ayant deviné, bientôt, la nature réelle du lieu 011 elle se trouvait, elle se vengea cruellement, spirituellement.

Comme les salons de son hôtesse étaient pleins de femmes plus ou moins déclassées, d'hommes à l'affût de fortunes diverses que sa beauté, nouvelle venue, semblait trou-

bler, elle se leva et prit soudain la parole :

— Mesdames et messieurs, fit-elle sur le ton d'un boniment forain, j'ai une g-râce à vous demander : je connais une pauvre femme que la misère menace. Voulez-vous, avec moi, la secourir? Je vais faire la quête parmi vous.

Il y eut, autour delà jeune femme, un murmure aguiché, et la maîtresse de la maison se réjouit du succès qu'obtenait celle qu'elle considérait déjà comme une excellente recrue.

Marguerite de Jarny fit ce qu'elle avait annoncé, se glissa dans les groupes et recueillit les ofi'randes des invités.

Lorsqu'elle eut terminé sa promenade, elle se dirigea vers son hôtesse qui s'apprêtait à la complimenter ; mais ce fut, alors, comme un coup de théâtre.

Lui ayant remis la somme assez considérable qu'elle avait ramassée, elle se tourna vers les assistants et reprit son discours, en désignant la matrone.

— Mesdames et messieurs, la personne malheureuse dont j'ai parlé, est madame. Elle m'a fait venir, un peu malgré moi, ce soir, chez elle, pour lui rendre le petit service au sujet duquel j'ai réclamé votre concours. Il est juste qu'elle recueille le bénéfice de sa peine.

Et marchant vers la porte, elle se retira.

La maîtresse de la maison s'évanouit, paraît-il ; mais elle garda l'argent que Marguerite de Jarny avait recueilli. Les invités, amusés par cette scène imprévue, ne regrettèrent pas trop leur offrande, si l'on en croit la chronique.

11 ne faudrait pas conclure, des anecdotes qui précèdent, que toutes les femmes d'amour, sous le Second Empire, eurent la hautaine désinvolture de Marguerite de Jarny, devant les matrones aimables qui tentèrent de leur être utiles. Il y en eut qui ne dédaignèrent pas

leurs services et qui, moins en vue, comme beautés cotées, moins accessibles, les mirent de moitié dans leurs aventures.

Ces femmes, en effet, ne furent ni des demimondaines connues, ni des cocottes ; elles appartenaient à une catégorie spéciale tenant le milieu entre les professionnelles de l'amour et la société régulière. Moins tapageuses, dans leur luxe, que les demi-mondaines, moins ouvertement déclassées qu'elles, n'ayant rien de commun avec les cocottes, elles ne pouvaient faire étalage trop public de leurs charmes et ce fut vers elles que se tournèrent les regards ainsi que les sourires des intermédiaires.

Ces intermédiaires ne sauraient, de leur côté, être comparées aux dames à cheveux blancs qui, actuellement, tiennent auberges galantes dans Paris. Elles étaient d'une qualité sociale supérieure à la qualité de celles d'aujourd'hui et si elles acceptaient de mettre en présence, dans un but déterminé, des per-

sonnes — hommes et femmes — ayant le désir de sympathiser, là s'arrêtait le rôle actif qu'elles s'imposaient.

Elles ne donnaient ni le manger, ni le boire, ni le coucher, ni le... reste.

Il y eut, à Paris, sous le Second Empire, une quinzaine de salons, tout au plus, qui furent réputés, dans un cercle très restreint de mondains, pour leur particulière hospitalité, pour la nature agréable des invitations qui en ouvraient les portes.

Ces salons appartenaient à des femmes ayant toutes les apparences, tous les privilèges des femmes honnêtes ; à des femmes dont la chronique ignorait, à peu près, le trafic très habilement dissimulé et qui recevaient chez elles des gens des deux sexes fort honorables, même, qui étaient loin de se douter des intrigues faciles qui se nouaient autour d'eux et sur l'équivoque desquelles ils jetaient, inconsciemment, toute la correction

de leur situation ou de leur nom. On les nommait des amorces.

Veuves, pour la plupart, et indépendantes, ces femmes, organisatrices de rendez-vous, pouvaient, avec quelque diplomatie, avec quelque esprit d'à-propos, ne rien laisser voir de l'industrie qui était la leur, et elles réussirent longtemps à garder le secret qui les protégeait.

L'une d'elles, M"'* X..., vivante encore, était la veuve d'un préfet et pratiquait, impunément, grâce au souvenir de son mari, la traite des jeunes femmes en deuil d'un époux, mais consolables ou séparées — le divorce n'existant point alors, on le sait.

Ainsi que ses pareilles, que ses concurrentes, elle se montrait très sévère sur le choix du public masculin admis dans ses salons et sur celui, aussi, des femmes qu'elle recrutait pour le plus grand bien de son budget.

Les hommes appartenaient tous, sans exception, aux coteries des clubs célèbres, du monde des courses — côté des gentlemen — au monde de la finance, à la colonie étrangère établie à Paris ou en tournée dans la capitale — côté des plébéiens.

Les femmes étaient strictement étiquetées avant d'être admises chez elle, venant toutes, par des chemins de traverse, il est vrai, de milieux respectables et très fermés. Une demimondaine — se fût-elle appelée M™*' Musard — une actrice, quel qu'eût été son talent, n'auraient point passé le seuil de son antichambre, eussent été, par elle, impitoyablement repoussées.

Dans ces conditions de respectabilité, on peut se demander quel bénéfice ces femmes parvenaient à tirer des réunions qu'elles organisaient, des contacts qu'elles créaient entre leurs invités; on peut se demander, surtout, comment elles s'y prenaient pour recouvrer la

redevance qui leur était due lorsqu'elles avaient, non sans peine, non sans dépense de temps et d'argent, réussi à « marier » deux de leurs familiers qui, semble-t-il, pouvaient alors, aisément, s'en aller, bras dessus, bras dessous, dans l'oubli de leur dette?

Aucun papier, aucun engagement écrit — non valable en justice pour cause d'immoralité, mais suffisamment compromettant pour qu'on voulût rentrer en leur possession après la conclusion d'une affaire, ne liant les parties contractantes, il serait assez logique de croire que l'intermédiaire se trouvait souvent déçue.

Il n'en était rien, cependant; non que l'on redoutât un scandale presque impossible, mais simplement parce que l'honnêteté la plus scrupuleuse était de règle indiscutable entre les différents personnages qui se trouvaient en présence les uns des autres. — Où l'honnêteté va-t-elle se nicher? — C'est un mot

de Molière. — L'honnêteté, ou plutôt le sentiment d'équité qui dirige les actes de gens associés dans un but quelconque, existe, on l'a remarqué, chez les voleurs ; on la rencontre mieux encore chez les pourvoyeurs et chez les mercenaires de l'amour. Il est peu d'exemples que des détrousseurs se querellent, dans le partage de leur butin, en dépit de la fable; il est peu d'exemples, également, qu'une femme ayant conclu un pacte pour livrer sa beauté, n'accepte pas toutes les conséquences — morales et matérielles — de la décision qu'elle a prise.

Les choses, en amour, sont plus brutales, plus pratiques aujourd'hui. La qualité sociale des intermédiaires devenues très nombreuses, et celle des femmes qui ont recours à leur aide, étant abaissées, la confiance ne saurait être la même entre elles; tout décorum même dans la prise de possession par l'amant, est supprimé, et c'est, au lieu du salon, avec son

aspect régulier, avec ses mondanités feintes, mais adroitement observées, le mauvais lieu à peine déguisé.

L'intermédiaire d'aujourd'hui est une femme quelconque, n'ayant jamais appartenu de près ou de loin, au monde. Ancienne marchande à la toilette, ici, ex-brasseuse d'affaires interlopes, là, enrichie un jour et pouvant vivre tranquille dans une modeste aisance, elle demande au proxénétisme élégant l'accroissement de sa fortune et vend de l'amour comme jadis elle vendait des chiffons ou des actions de banque refusées sous les colonnes mêmes de la Bourse.

Son troupeau féminin ne vaut guère mieux qu'elle, socialement, si Ton en excepte quelques actrices, acteuses et divettes que l'effroi des huissiers jette à sa porte. — Les belles qu'elle recrute appartiennent soit à la petite bourgeoisie, soit à la catégorie très intéressante et très curieuse — psychologique-

ment — des femmes d'employés de commerce ou d'administration. — Pendant que le mari voyage, fait la commission ou calligraphie des rapports d'ingénieurs, de financiers, à son bureau, la femme se rend — l'après-midi — chez l'intermédiaire, non par vice, quoiqu'elle soit docile au vice, mais par ennui, le plus souvent, de ne pouvoir se donner, avec les maigres appointements du pauvre diable, le bibelot gentil ou l'étoffe élégante dont sa chair fine de Parisienne névrosée, de petite poupée exquise condamnée à une médiocrité éternelle, a le désir. — Lorsque son mari rentre, le soir, pour le dîner, revenue de pays fort bizarres, parfois, elle l'attend, lui sourit ingénument et lui montre le bibelot ou l'étoffe qu'elle a achetée, comme un cadeau de sa mère, si elle en a une, de quelque amie, aussi. C'est le terre-à-terre de la prostitution dans ce qu'il a de plus familial.

L'intermédiaire, en amour, sous le Second

Empire, était comme une sorte de joaillier qui vendait des perles pour les délicats. — L'intermédiaire d'aujourd'hui ressemble à une marchande des quatre saisons qui offre des arlequins aux passants.

yt

Un Parc-aux-Cerfs.

L'Histoire est un éternel recommencement des faits, a dit je ne sais quel philosophe. — Cette observation pourrait s'appliquer autant aux choses de l'amour qu'à celles de la politique. En effet, ce qui s'est passé jadis, en matière de galanterie, dans un mode particulier aux époques successives, s'est reproduit, sous le Second Empire, se renouvelle aujourd'hui avec des procédés appropriés à chaque temps.

Le Parc-aux-Cerfs célèbre qu'un roi libertin avait peuplé de jeunes personnes peu farouches, pour la satisfaction de ses goûts, eut son imitation, sous le Second Empire, à cette différence près, cependant, que le souverain demeura étranger à son organisation, que les femmes seules en eurent l'initiative, que les hommes n'y furent jamais reçus qu'à titre d'invités.

Quelques demi-mondaines, lassées de la trop grande correction de leur vie publique, sans doute, imaginèrent, alors, de former comme une association, comme une société de secours mutuels, dans le but de se procurer des plaisirs de toute sorte ; et l'idée ayant été soumise aux plus en vedette d^entre elles, ne tarda point à être réalisée.

Lorsqu'elles furent en nombre suffisant pour assurer, avec profit, l'exécution de leur projet, elles se réunirent, fondèrent comme un club où les admissions devinrent difficiles.

rares, et elles cherchèrent le moyen de jouir de leur conception.

En dépit des mœurs peu sévères du temps, elles ne pouvaient songer à s'assembler, pour leurs dîners, pour leurs soirées, auxquels elles souhaitaient de convier l'élite des coureurs de ruelles de Paris, dans une maison trop voisine des quartiers où elles habitaient, d'ordinaire, où la plupart d'entre elles étaient connues. Elles firent, alors, ce que les galants aventuriers et aventureux d'autrefois, faisaient. Elles louèrent, en un lieu éloigné des centres parisiens et mondains, une vieille demeure à laquelle elles laissèrent sa façade décrépite, mais qu'elles aménagèrent magnifiquement à l'intérieur ; et, désormais, elles y reçurent, une fois par semaine, selon les statuts de l'association — de la communauté, allais-je dire — leurs amis.

On ne pouvait manquer de baptiser ce lieu de rendez-vous du nom fameux que des his-

toriens graves jettent sur la mémoire de Louis XV comme une insulte vengeresse.

Le Parc-aux-Cerfs, disparu de la chronique scandaleuse depuis longtemps, fut reconstitué, ressuscita.

Le bruit des baisers qui s'y échangeaient inquiéta bien, en maintes circonstances, l'autorité. Mais, comme les femmes qui s'y réunissaient avaient toutes des intelligences parmi les plus influents personnages d'alors, comme les hommes qui se rendaient à leur appel appartenaient à des classes élevées de la société, on n'osait trop, dans la crainte d'un immense scandale et dans celle aussi de ne pouvoir sévir, contre une chose en somme mal définie et non répréhensible dans sa mondanité, dans sa manifestation privée, provoquer une enquête qui n'eût abouti, sans doute, qu'à une réprimande adressée à ceux qui l'auraient tentée.

Le Parc-aux-Cerfs du Second Empire res-

tera dans la chronique galante comme l'un des plus étranges souvenirs de cette époque.

II paraît quelque peu malaisé, scabreux, d'en faire*connaître les mystères, d'en révéler les intimités.

J'essaierai, pourtant, de satisfaire la curiosité du lecteur.

Les femmes qui se réunissaient dans le lieu de plaisir qu'elles avaient institué, étaient toutes, je l'ai dit, des demi-mondaines très cotées, fuyant, pareilles à des écoliers fatigués de la classe, le train habituel de leur vie.

Elles se rendaient, en leur maisonnette lointaine, exemptes de toute pensée intéressée, désireuses simplement de s'amuser et décidées à offrir ainsi qu'à recevoir des tendresses sincères.

Elles n'admettaient, en leur cercle, que des hommes qu'elles choisissaient avec un soin minutieux et elles refusèrent obstinément d'en auormenter . le nombre au-delà d'un certain

chiffre. — Beaucoup de mondains, d'élégants viveurs ayant eu connaissance de ces assemblées amoureuses, voulurent y pénétrer, et, pour y être acceptés, proposèrent de véritables fortunes. Les prêtresses du temple s'indignèrent et repoussèrent absolument le marchandage.

J'ai dit que cette association de femmes possédait des statuts. Le mot est juste. Des statuts, que nulle ne devait enfreindre, sous peine d'exclusion, réglementaient les joies du Parc-aux-Cerfs et, si quelques-uns de leurs articles n'ont rien d'absolument remarquable, il en est d'autres qui présentent une très particulière originalité.

Pour en faire apprécier la saveur, le piquant, le rôle de l'écrivain rencontre quelques obstacles. Je bornerai donc mes citations, mes révélations.

Certains de ces articles examinaient complètement la nature des plaisirs que l'on était

non seulement autorisé, mais appelé à goûter, dans les réunions hebdomadaires du Parcaux-Cerfs ; certains autres enjoignaient de rechercher des joies nouvelles, de perfectionner les émotions, de varier les chansons apprises et trop de fois répétées sur le même ton, d'inventer des musiques qui ne s'étaient point encore entendues. Il était commandé, à chacune des affiliées, d'être, ainsi qu'à la Comédie- Française, « de semaine, » c'est-à-dire d'apporter^ à son tour, un fait, une observation ou une ingéniosité qui empêchât la monotonie de s'établir dans l'intimité même des initiés. Si la personne ainsi placée sur la sellette, d'après le règlement, n'était pas prête à la leçon, lorsque son heure de... discourir était arrivée, elle était frappée d'une assez forte amende dont le montant, ajouté à celui des amendes encourues déjà par ses compagnes, était réservé pour l'achat d'un cadeau à offrir à celle qui s'était montrée la plus imaginative.

C'était Pémulation dans le plaisir et cette émulation donna lieu à des incidents que je ne décrirai pas.

Quelques femmes de la société parisienne, de la Cour aussi, ayant appris, par leurs porteurs habituels de nouvelles, de cancans, l'existence mystérieuse du Parc-aux-Cerfs, voulurent connaître cette petite chapelle d'amoureux et prièrent plusieurs de leurs amis qui en étaient les habitués, qui s'y rendaient ordinairement, pour leurs dévotions, de les amener, un beau soir, avec eux. Les amis transmirent, aux farouches prêtresses, le vœu dont on les avait chargés et réussirent, non sans discussion, non sans beaucoup de peines, dans leur mission.

Furent-elles satisfaites de leur incursion dans ce domaine de la fantaisie? On peut en douter si l'on s'en rapporte à certains mémoires galants. Les courtisanes ont de la pudeur, îorsqu'ellesjugent bon d'en avoir, et elles

UN PARC AUX GiiRFS 67

furent tout à fait sages en présence de leurs visiteuses. Pourtant, s'il est vrai, selon le mot célèbre et profond du poète, qu'un mur derrière lequel il se passe quelque chose soit intéressant, elles ne durent pas entièrement regrettercette escapade. Onleurfit les honneurs, de la cour au grenier, du Parc-aux-Cerfs, et si elles ne furent les témoins d'aucune scène souhaitée, elles eurent le loisir de contempler les murailles devant lesquelles, hebdomadairement, ces scènes se produisaient.

On aurait tort, je le crois, devant les échos de la vie amoureuse, sous le Second Empire, de s'indigner, de prendre des airs trop pudibonds, de faire montre d'une morale implacable. Il est des péchés pour lesquels il n'est pas défendu d'être indulgent, et le péché d'amour me paraît être de ceux-là.

Je ne donne point, pour ma part, la relation de ces quelques faits, pour que l'on maudisse le souvenir de ceux et de celles qui en furent

les auteurs. — Ils aimèrent, à leur façon. Ils sont morts, ou bien, ils sont, aujourd'hui, des vieillards. Laissons-les dormir ou passer — ombres charmantes, on ne saurait le nier, d'un temps aimable. Que leurs baisers envolés soient légers à notre appréciation, comme ils l'étaient à leurs lèvres.

Quoique le lieu de réunion imaginé par les grandes demi-mondaines du Second Empire ne fût point institué pour un public trop nombreux et qui eût amené des inconnus là où il était de règle que chacun sût le nom ainsi que la personnalité de son voisin de table ou de boudoir, quelques fêtes retentissantes et qui furent entourées de beaucoup d'éclat, en marquèrent l'existence.

L'une d'elles, organisée par l'un des familiers de l'endroit — homme du monde et de cour fort charmant et spirituel — fut par-

ticulièrement brillante, mérite plus que les autres d'être mentionnée.

Cette fête, établie sur le modèle des redoutes qu'Arsène Houssaye offrait à tous les mondes élégants du Paris d'alors, eut lieu quelques mois avant la fin terrible et triste du règne de Napoléon III. Elle ressembla à une apothéose des ris et des amours qui devaient bientôt s'en aller, épars et pleins d'effroi, sur les grands chemins — pâles et inconscients vagabonds poursuivis par les huées, par la haine d'un peuple malheureux et affolé.

Un soir, donc, le vieux faubourg ouvrier en lequel se trouvait le Parc-aux-Cerfs, fut réveillé par des bruits inusités de voitures, par des piétinements de chevaux, par des appels de cochers, par le froufrou soyeux de jupes multicolores sur lesquelles des lueurs de pierres précieuses étincelaient — ' reflet des étoiles qui scintillaient dans la nuit.

Chaque femme portait le masque et il avait

été entendu que, dès son entrée dans les salons préparés pour cette réception, elle quitterait le bras de l'homme qui l'avait accompagnée pour devenir absolument libre — quelle que fût la qualité de cet homme, quel que fût le lien qui l'attachât à elle.

Malgré cette condition un peu draconienne, des maris peu embarrassés de préjugés ou trop sûrs de leur bonheur intime, n'hésitèrent pas, affirme la chronique, à conduire, ce soirlà, leurs femmes au Parc-aux-Cerfs. Leur philosophie s'en trouva-t-elle bien ou leur bonheur conjugal s'en trouva-t-il atteint? Il est de bon ton, en matière de mondanités un peu clandestines, de paraître ignorer la joie des uns ou la peine des autres. J'imiterai le silence correct de ceux qui font profession de mondanités et ne révélerai pas des secrets qui, d'ailleurs, ne m'appartiennent pas.

Cette soirée fut marquée d'un incident, ou mieux, d'une aventure qu'il ne m'est pas

possible de taire, cependant, dans l'intérêt même de ce récit.

Une haute personnalité féminine de la Cour des Tuileries ayant voulu assister à cette fête, dont on s'était entretenu devant elle et qui défraya longtemps, avant et après sa réalisation, les causeries des salons parisiens, et ayant été obligée, comme toutes les femmes qui s'y étaient rendues, de se mêler seule à la foule des invités, fut reconnue par l'un des jeunes viveurs de cette époque.

Fils de l'un des chefs du parti royaliste, sous le Second Empire, porteur d'un nom historique, très infatué de son origine, très impertinent de par sa fortune, il jura de se procurer une intrigue peu banale et il l'eut.

S'étant approché de la personne en question — on me permettra de ne la point nommer — il lui dit tout d'abord qu'il n'ignorait pas qui elle était et il termina son discours par l'offre d'une heure d'amour.

C'était, évidemment, jouer là un jeu dangereux ; mais le lieu où se produisait cette insolence, mais la venue par trop audacieuse, en ce lieu, de la femme à qui il s'adressait, l'autorisait presque à s'exprimer ainsi.

Comme cette femme, très embarrassée, ne lui répondait que par des phrases vagues, que par un murmure indistinct, tentant de lui échapper, il ne se laissa point déconcerter et il lui fit cette déclaration :

— Madame, je suis monsieur de X... — Tous mes aïeux ont été, plus ou moins, plutôt plus que moins, les... amis des reines au service desquelles ils se sont plu à vivre et à mourir. Je n'ai pas eu, encore, l'honneur devons être utile ou agréable. Mais si vous m'accordez la minute exquise que je sollicite de vous, je serai, pour toujours, tout à vous.

L'inconnue eut alors un mouvement nerveux et, s'arrêtant brusquement, elle prononça ces mots :

— Vous me demandez beaucoup, plus que je ne puis, que je veux vous donner. Mais, ditesmoi, que feriez-vous pour un baiser de moi ?

— Ce que je ferais ?. ..

— Oui. — Vos aïeux, que vous évoquiez, il n'y a qu'un instant, auraient certainement répondu aux femmes qui leur eussent ainsi parlé: — «Je mourrais... » — Je vous crois digne de vos aïeux et j'attends votre réponse.

— Eh bien, fit le jeune fou excité par le ton étrange que prenait son aventure, eh bien, madame, vous ne vous trompez pas. Pour un baiser de vous... je ferais comme eussent fait mes aïeux... je mourrais !

La femme, alors, lui saisit la main et l'entraîna un peu à l'écart de la foule qui allait et venait autour d'eux.

— Venez, dit-elle simplement.

Et quand ils furent à peu près seuls en face l'un de l'autre, comme il voulait lui saisir la main, elle releva la dentelle de son loup^

l'attira à elle et l'embrassa, franchement, sur les deux joues. Puis, se reculant:

— Si vous êtes un galant homme, vous ne me suivrez plus, maintenant, ordonna-t-elle avec autorité ; et si vous êtes un homme d'honneur, vous paierez la dette que vous venez de contracter.

M. de X..., interdit, n'aurait su dire, en cet instant, si son interlocutrice plaisantait ou parlait sérieusement, si elle se prêtait à un jeu qui l'amusait par son étrangeié, par Tincorrection qu'il mettait dans sa vie toute de parade officielle et maussade, ou si, dans un caprice inexplicable de femme nerveuse, elle cherchait à créer, pour la satisfaction de son imagination déréglée, un drame réel dont elle serait l'héroïne.

Il eut un rire sec, un peu fiévreux, et demeura, une minute, comme balbutiant, comme ne sachant que répliquer au discours qu'il venait d'entendre.

Lorsqu'il eut recouvré son sang-froid, il était seul et sa compagne avait disparu.

Que se passa- t-il, alors? Nui ne le sut très bien peut-être, et celui ou ceux qui le surent ne le révélèrent jamais.

Le lendemain, à l'aube, M. de X... était mort et son corps était rapporté inanimé à l'hôtel de son père. Il s'était, dirent les uns, très exalté durant le souper qui avait suivi la soirée, avait tenu des propos bizarres dont on avait attribué les étrangetés à de trop copieuses libations ; il avait prophétisé sa fin prochaine, affirmant qu'il lui était désormais impossible de vivre, sous peine d'être déshonoré; il avait eu une querelle, dirent les autres, au sortir du Parc-aux-Cerfs, avec l'un des invités de la maison et, comme au temps jadis, s'était battu avec son adversaire, ayant aux lèvres encore le baiser des belles et le vin doré des coupes.

Suicide ou tuerie, M. de X... avait payé sa

dette à celle qui s'était laite sa créancière. 11 était mort et les aïeux dont il prenait si souvent, avec orgueil, l'avis, devaient être contents de lui.

On raconte que lorsque la femme dont le jeu lui fut si cruel, si néfaste, apprit sa fin par Tune de ses amies, elle ouvrit de grands yeux étonnés, resta une seconde*sans parole et dit, enfin, simplement :

— Ah, le pauvre garçon... Je ne l'aurais pas cru capable de cela.

Un baiser oublié et un doute furent les seules choses de quelque valeur philosophique qui tombèrent sur son cercueil. Méritait-il mieux?

L'une des particularités intéressantes de cette soirée fut le souper qui se donna, entre intimes, après la sortie de la plupart des invités.

Pour ce souper, les femmes affiliées du Parc-aux-Cerfs, ainsi que les hommes qu'elles

retinrent, se vêtirent en Romains et en Romaines, et les tables dressées dans la principale salle de la maison rappelèrent, également, par leur arrangement, celles autour desquelles se réunissaient les patriciens de la Rome décadente.

Des jeunes filles, dans une nudité absolue, firent office de servantes, d'esclaves, et tandis que, sur les lits qui tenaient lieu de sièges, les corps s'enlaçaient, elles versaient le Champagne dans les coupes ou efi'euillaient des roses sur les têtes rapprochées.

J'ai conté, en différentes pages de mes ouvrages sur l'Histoire anecdotique du Second Empire, les folies des viveurs de cette époque, et d'aucuns se sont indignés devant les faits que renfermait cette relation.

Je ne prétends pas que des faits, que des spectacles, que des joies comme ceux que j'ai rapportés et que je viens encore de décrire, soient conformes à la morale. Mais s'ils avaient

besoin d'une atténuation, ils la trouveraient dans la clandestinité même des mœurs actuelles; s'ils avaient besoin d'une excuse, ils la trouveraient dans la manifestation extranaturelle des goûts, des plaisirs modernes.

Le Parc-aux-Cerfs était, certes, un lieu de licence, sous le Second Empire. Mais, en somme, les femmes et les hommes qui s'y réunissaient, n'échangeaient que des sensations, que des sentiments même — si Ton veut bien admettre que la volupté, quelle qu'elle soit, de quelque exagération qu'elle se couvre, comporte l'expression de sentiments — très permis, très conformes aux aspirations, à la fonction des sexes.

Or, que se passe-t-il, aujourd'hui, en notre moderne Paris, en notre société hypocrite et faussement pudibonde? Ainsi que jadis, des clubs, des associations d'hommes ou de femmes, se fondent ici et là. Mais ici, ce sont des hommes qui s'assemblent et interdisent

aux femmes l'entrée de leurs demeures ; mais là, ce sont des femmes qui se groupent et interdisent aux hommes le seuil de leurs portes. — L'amour semble être en dehors de l'amour. La haine des sexes, dans une répulsion passionnelle, engendre des monstruosités et, comme deux points à pôles contraires, l'homme et la femme passent, au travers de la vie, dans l'éloignement, dans l'horreur sensuelle de l'un et de l'autre.

Les choses n'étaient point ainsi, sous le Second Empire. Le baiser conservait sa valeur, ne se travertissait pas, dans son partage le plus fou; et si des anomalies passionnelles, comme celles auxquelles je viens de faire allusion, se produisaient, elles étaient considérées comme de maladives exceptions, comme le résultat d'un dérèglement cérébral, d'une déviation des sens.

Quoi qu'en disent les puritains, on s'est habitué, depuis lors, à des actes, à des paroles

autrement osés. La femme qui, naguère, n'avait que des curiosités qu'elle ne satisfaisait presque jamais, exige, présentement, une initiation, une pratique dans la volupté, dont elle ne s'effraie pas. Elle analyse le baiser — et comme un chimiste qui recueillerait de subtils poisons — elle n'en retient que l'irritante et perverse excitation qu'il lui procure. Je ne moralise pas. Je constate. Et si je me fais indulgent envers les originalités de notre modernité, on ne peut trouver mauvais que je réclame quelque bienveillance pour les fous et pour les folles d'un temps qui eut ses travers, ses vices, sans doute, mais qui, en définitive, sut se garder de promiscuités trop équivoques, sut conserver, dans ses mondanités les plus extrêmes, comme un parfum d'élégance et d'aristocratie que l'on chercherait vainement dans les demeures et dans les alcôves du demi-monde d'aujourd'hui.

Les Reines du Baiser. — Lucy de KauUa.

En différents ouvrages très documentés et qui provoquèrent, cependant, d'amères protestations parmi les anciens familiers de la Cour des Tuileries, j'ai retracé la physionomie de quelques grandes demi-mondaines qui ne furent pas seulement des femmes d'amour, qui furent aussi des personnalités autour desquelles tout un monde d'hommes politiques et de finance s'agitait.

J'ai parlé de M™'' Musard, de Briraont,

Gortschakoff, de Païva ; et, après avoir conté longuement l'histoire extraordinaire de cette dernière, j'ai remis en vedette la figure de Marguerite Bellengé qui fut au-dessus de toutes les autres femmes de cette époque, par la situation qu'elle sut prendre auprès de l'empereur Napoléon III.

Ayant donc retracé la silhouette de ces principales aventurières, je ne mentionnerai, en ce chapitre, leurs noms que pour mémoire et présenterai au public de nouvelles et moins mondainement tapageuses individualités féminines.

Dans le nombre un peu énorme des grandes courtisanes d'alors, il est nécessaire de faire un choix et je ne silhouetterai que deux d'entre elles dont la chance, le luxe, la célébrité sont plus particulièrement connus, intéressent, par conséquent, plus directement le lecteur.

Ces deux types de femmes — de la femme d'amour, sous le Second Empire — serviront

à indiquer, à la génération actuelle, dans une vision suffisante, quel ton, quel caractère affectait la demi-mondaine de ce temps, quelle éducation sensuelle, aussi, la distinguait.

On traite, aujourd'hui, la courtisane, ou, si le mot paraît trop violent, prudhomesque, la demi-mondaine, comme, au Tattersaal, on traite quelque bête de prix, et sa caresse porte, fatalement, la marque — c'est peutêtre une représaille — de ce maquignonnage.

On traitait, naguère, la demi-mondaine comme l'une des reines de la vie, de l'amour ; on lui parlait, dans la rue, en son salon, comme on parle à une femme élégante et jolie, sans la préoccupation apparente des marchandages de son alcôve, et les faveurs qu'ainsi elle accordait, s'augmentaient de tout le charme — trompeur, évidemment, mais délicieux — d'une grâce souhaitée et offerte.

L'empereur Napoléon III, imitant en cela Louis XIV, dit-on, se rangeait dans les esca-

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