OO L AMOUR A PARIS
liers des Tuileries pour laisser passer une femme de service, une simple camériste, et la saluait. L'exquise courtoisie du souverain servait un peu d'exemple à tous les élégants de cette époque qui n'avaient point — comme ceux de notre temps — perdu, dans le contact, dans la promiscuité des magots en or du sport et de la Haute Banque, la conscience d'un sourire ou d'une parole spirituelle.
Une femme dont on parla beaucoup, depuis la guerre de 1870, qui occupa — qui inquiéta même — la chronique et la justice, M"^® Lucy de Kaulla, fut, peu de personnes s'en doutèrent lorsque son nom redevint à la mode, il y a quelques années, non plus dans les boudoirs, mais dans les bureaux du Parlement, l'une des célébrités amoureuses du Second Empire.
Lucy de Kaulla était Allemande. Contrairement aux femmes de sa nationalité, elle avait
degrands yeux expressifset toute sa personne, étrangère aux langueurs, était empreinte de distinction ainsi que de vivacité.
Elle eût pu vivre tranquille, honorée, certes, dans toute T'acception du mot étant née riche et ayant été mariée fort régulièrement, si l'instinct des aventures qui était en elle au plus haut degré, ne l'avait éloignée de la société à laquelle elle appartenait.
Après quelque temps de ménage — je n'ose dire d'union — elle se sépara brusquement de son mari, passa la frontière et parut à Paris où sa beauté un peu étrange, où la prestigieuse séduction qui se dégageait d'elle, matériellement et intellectuellement, firent sensation.
Elle y eut un grand train, des amants de choix et de la joie.
On a raconté qu'elle fut l'une des femmes les plus réellement amoureuses, les plus vraiment passionnées du Second Empire.
Elle sut, évidemment, donner et recevoir
merveilleusement le baiser ; mais, si j'en crois certaines affirmations de gens qui l'ont beaucoup connue, elle ne se laissa jamais dominer par les sens, elle ne s'égara jamais, dans les jeux de son alcôve^ en des rêveries trop illusoires, en des plaisirs trop complets qui deviennent un danger pour un esprit d'ordinaire calculateur parce qu'ils annihilent en lui la notion de la vie pratique.
Lucy de Kaulla sut mettre tout le charme, toute la séduction désirés dans l'abandon de sa personne, dans l'offre de ses lèvres rieuses et malicieuses, tout à la fois, mais comme elle était, avant d'être une amante, une calculatrice, il est logique de penser qu'elle n'oublia jamais le prix qu'elle attachait à ses amabilités.
Elle aimait l'argent, en effet, et l'argent l'eût conduite à commettre des sottises.
C'est ce qu'elle fit, d'ailleurs.
Malgré sa beauté, malgré son esprit, malgré
toutes les qualités sociales qui la plaçaient bien au-dessus des demi-mondaines, ses rivales, ses concurrentes, elle ne fit point fortune à Paris où l'on démêla vite l'intrigue de ses tendresses, la vénalité de ses gentillesses, et elle dut, dans l'àpreté déplaisante qu'elle affectait de mettre en ses exigences, fermer les volets de sa boutique.
Elle s'en alla en Russie où elle s'établit modiste, où elle monta une maison luxueuse à l'aide des quelques milliers de francs qui lui restaient de son opulence parisienne et éphémère.
Son entreprise réussit tout autant, plus peut-être, par l'exhibition de sa personne que par celle de ses marchandises.
Les hommes, en effet, lui firent la cour pendant que les femmes s'arrachèrent, à prix d'or, ses chapeaux. On affirme qu'alors elle se soucia moins de ses chapeaux que des hommages masculins qui lui étaient rendus.
En réalité, son industrie n'avait été qu'un prétexte pour attirer l'attention sur elle, n'avait été que le pavillon régulier et ayant droit au salut, sous lequel manœuvrait sa pensée, s'embusquait son désir.
Lorsqu'elle eut acquis une réputation suffisante d'honorabilité, de sagesse même, elle ne perdit point son temps en un platonisme qu'il eût été imprudent de prolonger davantage.
Elle mit sa main dans la main d'un personnage très influent à la Cour du Tsar et dont la fortune était immense. Elle ne le ruina point, car il ne pouvait être ruiné, mais elle allégea son coffre-fort de quelques millions.
Cette liaison — le bruit dont elle l'entoura, surtout — firent scandale à Saint-Pétersbourg et la société russe s'en émut. — Le Tsar, navré et indigné des folies que Lucy de Kaulia faisait commettre à son fidèle sujet, résolut d'en empêcher la continuation et un
ordre d'expulsion fut, un beau matin, très poliment, mais très énergiquement, signifié à la trop suggestive modiste.
Lucy de KauUa ne protesta que pour se faire une attitude contre cette expulsion qu'elle savait implacable.
Comme elle avait glané, en Russie, la gerbe d'épis qu'elle souhaitait et que Paris lui avait refusée, comme elle avait atteint le but audevant duquel elle courait depuis des années déjà, elle ne regretta rien et partit, heureuse sans doute, en elle-même, qu'on lui eût fourni une raison indiscutable pour disparaître et pour rentrer en France.
Elle reparut à Paris et y vécut somptueusement.
Mais une sorte de fatalité mauvaise planait sur ses jours. — A peine réinstallée ici, à peine, de nouveau et, cette fois, avec autorité, agrée-t-elle les sourires ainsi que les hommages des élégants qui l'avaient jadis
dédaignée, que la guerre éclate et creuse un vide sinistre autour d'elle.
Que devint-elle, alors, que fit-elle ?
On ne la retrouve que quelques années après la chute du Second Empire, ruinée encore, presque besoigneuse, mêlée à des intrigues, non plus d'alcôve, mais de marchés divers, de banques plus ou moins interlopes.
Elle n'est plus la jolie Lucy de Kaulla. Elle s'est empâtée — qu'on me pardonne cette expression triviale, mais pittoresque — elle ne sourit plus, elle ne fait plus de mots spirituels — elle court d'officines en officines industrielles, de cabinets d'affaires en cabinets de juges d'instruction, d'antichambres ministérielles en couloirs parlementaires et, sur son visage, le masque d'une inquiétude terrible, d'une déchéance profonde, grimace tragiquement.
Maîtresse du général de Cissey, alors ministre de la guerre, elle circonvient le vieil-
lard, elle le compromet dans un scandale de fournitures militaires.
Entre temps, elle a réussi à se faire épouser par un chef de l'armée française, par le colonel Y... et le nom qu'elle porte, officiellement, prête à son aventure une importance presque dramatique.
Une instruction est ouverte contre elle, au parquet ; une enquête parlementaire est dirigée contre ses agissements, à la Chambre des Députés, et son mari, et son amant, qui se rencontrent face à face, dans cette bagarre, sont obligés de s'unir pour la désavouer.
Je me la rappelle, en ces heures tourmentées, et je la vois, nerveuse, pâle sous le fard qui couvrait ses joues, le talon sonnant avec impertinence, l'œil méchant et fixe, lorsqu'elle arrivait au Palais-Bourbon pour y subir des interrogatoires, lorsqu'elle traversait la salle de la Paix, dévisagée un peu effrontément j par les journalistes ainsi que par les députés
accourus, sur son passage, pour la regarder.
Sans paraître remarquer la curiosité, la colère, aussi, qu'elle provoquait, elle se frayait un chemin au milieu des groupes et devant la haie qui se formait, elle marchait, droite, rigide, devinant l'affront, l'outrage prêts à jaillir, à la frapper, mais résolue à les braver.
Elle fut très forte, moralement, alors, et l'intelligence qu'elle témoigna, pour se défendre, était digne d'une destinée moins cruelle.
Convaincue non seulement de corruption de fonctionnaires publics, mais aussi d'espionnage, elle sombra, emportée par la tempête qu'elle avait créée; et comme le vieux soldat qui l'avait aimée se lamentait, demandant qu'on eût pitié d'elle, on dut le protéger contre sa sénile sensibilité, en l'éloignant de sa maîtresse.
Comme autrefois, en Russie, un décret d'expulsion fut rendu contre elle et elle se