‹ L'amour à Paris sous le Second Empire;Chapitre 6 sur 12 · LE PIQUEUR DE M"" MU8ARD · texte numérisé non relu

LE PIQUEUR DE M"" MU8ARD

retira en Allemagne, son pays d'origine.

Dans sa retraite obligée, son souvenir s'est perdu. ,

Qu'est-il advenu d'elle, là-bas? — Ses lèvres sont flétries et les baisers en sont tombés comme tombent d'un arbre vieilli et sans sève, les branches naoï-uère feuillues.

Cora Pearl.

Beaucoup de celles que l'on nomme habituellement des « élégantes Parisiennes » — la plupart même d'entre elles — ont une origine provinciale, ne sont Parisiennes que par leur élégance, en efifet, que par l'autorité qu'elles ont su prendre, en la grand'ville, soit qu'elles appartiennent à la société aristocratique régulière, soit qu'elles comptent parmi les femmes haut cotées de la galanterie.

Il en était déjà ainsi, sous le Second Empire,

et la plus grande partie des demi-mondaines en vedette étaient ou des femmes venues de leur province pour chercher fortune à Paris, ou des étrangères en quête de plaisirs et d'aventures ignorés dans leur patrie.

Lucy de Kaulla était Allemande, je l'ai dit; Giulia Barucci, dont la vie n'eut rien de très particulièrement intéressant qui mérite d'être raconté, qui fut autant une fille âpre à l'argent qu'à l'amour — Giulia Barucci était Italienne ; Cora Pearl dont le renom est demeuré célèbre et évoque, vaguement, devant la génération actuelle, les splendeurs voluptueuses du Second Empire, était Anglaise.

Cora Pearl qui fut, certainement, l'une des demi-mondaines les plus en vue, les plus admirées, les plus désirées, les plus chèrement achetées de cette époque, vint à Paris on ne sait comment.

Quelque confidence qu'elle fît à ce sujet, on ne fut jamais bien fixé sur son existence,

on ne parvint jamais à savoir exactement quelle odyssée avait été la sienne avant de s'inventer Parisienne, avant de dresser sa tente — son alcôve serait mieux — sur le bord de nos trottoirs.

Quoi qu'il en fût, elle parut à Paris, en un temps où le Second Empire était à son apogée de luxe, de joies, de puissance, et elle sut plaire aux oisifs qui pistent sur la femme — qu'on me pardonne ce terme de vénerie — comme les chiens sur la bête.

Elle ne ressemblait guère, cependant, à la plupart des demi-mondaines qui accaparaient alors les hommages, les baisers, la fortune du Paris mondain — côté des hommes. Presque toutes ces femmes, on le sait, avaient appartenu à la société régulière, avaient conservé, de leur ancienne situation, un ton, une correction parfaits; les aventurières elles-mêmes, les parvenues, celles qui étaient sorties du rang, pourrait-on dire, comme si Ton parlait de

soldats ayant gagné leurs grades sur le champ de bataille — les aventurières elles-mêmes, les parvenues affectaient de prendre exemple, dans leurs manières, dans le train ordinaire de leur vie, sur les femmes qui leur étaient supérieures soit par la naissance, soit par l'éducation. Cora PearK en venant à Paris, ne s'embarrassa point de toute cette civilité qu'elle jugea sans doute très honnête, mais puérile davantage, et elle se montra telle qu'elle était réellement, dédaignant de farder ou ses sentiments ou ses procédés.

Rousse, assez grande, elle s'exprimait déplorablement en français et ne tenta rien, durant tout le long temps de son règne amoureux, pour corriger l'imperfection de son langage ou de son accent — cet accent anglais qui prend une douceur si coquette, si gracieusement chanteuse dans certaines bouches de femmes d'au-delà la Manche, mais qui chez elle était abominablement grotesque, insup-

portable. — Les choses ont des mystères, des privilèges inexplicables, affirme certain philosophe. Et il a raison, puisque l'accent de Cora Pearl, tout insupportable qu'il fût, réussit à être non seulement supporté, mais à être considéré, dans le monde des viveurs de l'époque, comme l'un de ses principaux attraits.

L'expérience est toujours vraie qui consiste à exhiber un objet devant ie public, à le lui faire admirer ou à l'en éloigner indifférent, selon qu'on est habile à le lui présenter.

Cora Pearl n'avait point, comme imperfection, que son accent. Elle était commune, dé^ braillée dans son attitude comme dans ses paroles, grossière même, et l'on eût pu lui appliquer avec justesse le qualificatif de Mademoiselle Sans-Gêne que mérita, à des titres divers, une héroïne d'un autre temps.

Cynique dans son intimité, dans les réunions, dans les fêtes qu'elle organisait en fa-

veur de ses amis, de ses clients plutôt — car elle eut peu d'amis — elle traitait les hommes, même les plus recherchés dans la société élégante par leur esprit, par leur influence, comme un maquignon traite ses valets d'écurie.

Agissait-elle ainsi — car elle était intelligente — mue simplement par la rudesse de ses instincts non affinés ou dans une pensée de revanche contre ceux qu'elle servait, en son alcôve, se donnant alors la joie philosophique de les rabaisser, de les humilier, de les courber sous la force incontestée et impitoyable de son sexe? Je n'oserais lui prêter un tel machiavélisme très au-dessus même de l'intelligence réelle qu'elle possédait et je me contente de constater son attitude.

On rapporte d'elle un faitpresqu'invraisemblable et qui, pourtant, est exact de tous points.

Comme elle était, alors, très courtisée par

un homme d'âge respectable qui occupait, dans l'Etat, une haute fonction, qui est vivant aujourd'hui encore et que je ne puis nommer, par conséquent, elle résolut de mettre fin à sa poursuite en se donnant à lui, mais en mettant, dans son abandon, un outrage qu'il lui fût impossible d'oublier.

Pourquoi cette insolence envers un homme qui ne lui avait jamais fait de mal, qui lui offrait une fortune, presque, en échange de ses caresses? Il serait difficile de répondre à cette question et Cora Pearl elle-même n'eût pas su l'expliquer.

Lorsqu'elle eut pris rendez-vous avec son adorateur, elle convoqua quelques-uns de ses habitués les plus connus, les fit se cacher dans une pièce attenant à sa chambre à coucher et quand elle eût provoqué, chez son nouvel amant, une posture fort délicate, elle leur donna la comédie.

A un signal, les portes qui les séparaient

de ses amis s'ouvrirent et une vingtaine de têtes apparurent dans leur encadrement, curieuses du spectacle qui leur était procuré.

Le personnage dont j'ai parlé, reconnu par tous, se retira confus, et Cora Pearl s'amusa fort de son aventure. Mais cette aventure, mais cette fantaisie faillirent lui causer un grand préjudice. A la suite de ce scandale, on la menaça de la faire expulser de France et on la surveilla.

Très habile et très belle écuyère, Cora Pearl, qui avait beaucoup de relations dans le monde du cheval^ fort en cour aux Tuileries, réussit à conjurer l'orage. Mais cet incident ne pouvait guère la corriger et elle n'en continua pas moins d'être la femme sans éducation, sans tact, sans bienveillance qu'elle affectait d'être.

L'une de ses liaisons les plus célèbres, les plus retentissantes, Tune des liaisons qui lui valurent le plus d'autorité, fut celle qui résulta

de son intrigue avec le prince Napoléon.

Le Prince, pris d'une belle passion pour la demi-mondaine, s'afficha avec elle et provoqua un émoi aux Tuileries.

J'ai raconté comment, en Ecosse, voyageant avec Cora Pearl, le lord-maire de Dublin fut victime d'une erreur malheureuse qu'il ne sut pas conjurer.

Le lord-maire, apprenant que le prince Napoléon était descendu dans un hôtel de Dublin avec une dame et, dans son austérité familiale, ne pouvant supposer que cette daine ne fût pas la princesse Clotilde, se présenta pour présenter ses hommages au cousin de l'Empereur et réclama l'honneur de faire son compliment à la Princesse, sa femme.

Lorsqu'on apprit, aux Tuileries, ce scandale, il y eut des colères, des indignations autour du souverain. Le clan de l'Impératrice se fit violent; et si, alors, le prince Napoléon ne fut pas publiquement désavoué, ce fut

grâce à la prudente affection que l'Empereur lui témoignait.

Cora Pearl aimait à narrer cette aventure et elle en riait follement.

Elle menait, à Paris, une existence luxueuse et de dépenses fantastiques. Elle était âpre à l'argent, mais il est juste de reconnaître qu'elle ne le recherchait pas dans le but de l'entasser, de s'en créer des rentes comme tant d'autres, plus prévoyantes, de ses pareilles, et que si elle le prenait de toute main, elle n'hésitait pas à le jeter à tous les vents.

En cela, elle est peut-être admirable. La courtisane qui thésaurise, en effet, a comme une posture abjecte, anti-naturelle. Il semble que, dans la logique des choses, la fille qui prodigue ses baisers, qui fait commerce de ses caresses, doive être tout autant insoucieuse de ses intérêts, doive n'apporter dans le désir du gain, dans l'encaissement des sommes que lui valent ses attraits, que la préoccupation de ri-

chesses pouvant servir à rehausser sa beauté, à parer sa chair créée pour être parée, c'està-dire pour provoquer la passion — pour procurer le plaisir. Dans cette indifférence de l'argent, est l'excuse sociale de la courtisane. On comprend l'énorme mouvement de capitaux qui naît de son sexe ; on a peine à concevoir qu'elle place le revenu de ses faveurs sur des valeurs d'Etat, sur des actions de banque.

Cora Pearl ne fut pas une financière, dans l'acception technique du mot, et elle porte bien, en cela, la marque des femmes ainsi que celle des hommes du Second Empire qui couraient après la fortune, selon une expression consacrée, mais qui ne couraient tant après elle, pour la détrousser, qu'afin d'acheter une heure, un jour de joie sincère, sans mélange. — Cette poursuite, ce trafic durèrent dix-huit ans \ après quoi ce furent les murailles de Jéricho qui s'écroulèrent, après

quoi ce furent des clameurs d'épouvante qui succédèrent aux rires, au claquement voluptueux des lèvres.

Cora Pearl était une fantaisiste et ses fantaisies étaient célèbres.

Vers 1866, au plein de la gloire d'Offenbach, elle voulut mêler sa voix au concert diabolique inventé par le diabolique musicien, et elle intrigua pour obtenir un rôle dans l'une des opérettes à la mode d'alors, restées d'ailleurs à la mode d'aujourd'hui, comme tout ce qu'a composé Ofïenbach — dans Orphée aux Enfers qui se jouait au théâtre des Bouffes.

Elle parut en scène, en effet, dans le rôle de l'Amour ; et comme elle était merveilleusement faite, comme elle avait un corps d'une ligne, d'un dessin irréprochables, elle y eut tout d'abord un succès énorme de plastique.

Tout eût été bien pour elle, si l'Amour avait été muet ainsi qu'il est aveugle, dit-on. Mais elle dut parler, elle dut chanter même, et son

accent — cet accent qui avait trouvé tant d'indulgence auprès de ses amants — ne rencontra que raillerie auprès du public.

On la siffla ; on ne lui permit même pas d'achever ses couplets et, malgré la nudité presque absolue et suggestive de ses formes, elle dut se retirer devant l'attitude hostile de la salle.

Elle comprit qu'elle était plutôt faite pour l'intimité que pour la grande lumière du théâtre et elle abandonna ses velléités dramatiques.

Cette heure paraît avoir marqué le commencement de sa déchéance. — Soit qu'elle s'attriste de son insuccès théâtral, soit qu'elle se lasse de son existence de courtisane, elle s'isole à partir de ce moment, fait moins étalage de sa personnalité, semble s'entourer de silence.

La guerre de 1870 met l'oubli sur elle, et si une aventure retentissante — le sui-

cide — heureusement avorté, d'ailleurs — de M. Alexandre Duval qui tenta de se tuer pour elle, n'avait rappelé son nom au public, il est probable qu'elle serait morte sans que l'attention se tournât vers elle.

Le désespoir de M. Alexandre Duval fut la dernière victoire qu'elle remporta, en amour.

La société élégante, la masse même des humbles qui avaient été si indulgentes envers elle, lorsqu'elle passait, triomphante, dans les rues, sur les boulevards ou sur les promenades de Paris, traînée par un équipage d'une correction parfaite, firent montre d'une grande, d'une implacable indignation à l'annonce de ce suicide, et Cora Pearl dut boucler ses malles, disparaître à tout jamais.

On éprouve, ainsi, à Paris, de temps en temps, devant un scandale, le besoin d'une victime expiatoire pour tous les péchés commis et célébrés même en des heures où l'amabilité, où la tolérance sont à Tordre du jour.

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