LES POSTILLONS DE M™" MUSAKD
en des heures où le moraliste serait honteusement conspué s'il s'avisait de vouloir réformer les mœurs. Cora Pearl fut, alors, cette victime, et elle succomba douloureusement sous le poids de ses iniquités, sans doute, mais sous celui, tout autant, de fautes, de turpitudes qui lui étaient étrangères.
Paris n'eut aucune pitié pour elle et fut content. Il s'était refait une virginité dans la condamnation d'une de ses idoles.
Cora Pearl, en effet, ne reparut jamais, dès lors, devant Paris.
Après l'avoir fui, elle y rentra; mais elle s'y isola sinistrement, pauvre, dénuée de tout, presque, ombre lugubre, mal vêtue, atrocement peinte, dans le seul souvenir de sa splendeur d'antan.
Elle tenta, cependant, encore, pour vivre, pour avoir du pain, de se rappeler à la foule : elle publia ses mémoires.
Mais sa gloire littéraire n'eut pas la fortune
de sa gloire amoureuse et, en dépit des indiscrétions piquantes que renfermait son livre, les regards se détournèrent d'elle.
Lorsqu'elle mourut, de chagrin et de privations — d'orgueil blessé et de misère — on dut emprunter des draps à des voisins charitables, pour l'ensevelir. — Il me paraît inutile de gémir, doctoralement, sur sa tombe ignorée.
Les Viveurs.
Ainsi que je l'ai dit, précédemment, je bornerai, en ce livre, les silhouettes des demimondaines, aux deux portraits que je viens d'esquisser, parce que ces deux femmes, Lucy de Kaulla et Cora Pearl, de son véritable nom, EmmaChruch, peuvent être considérées comme les types les plus intéressants — soit par leur genre de vie, soit par leurs aventures — de la courtisane, de la femme d'amour, sous le Second Empire.
Leurs sœurs ou leurs rivales, leurs concurrentes, ne présentent point, en effet, le même caractère, la même allure, leur sont inférieures par la banalité de leur existence, et il deviendrait fastidieux de fixer leur physionomie, en somme assez effacée, au point de vue historique. Ces femmes ne se recommandent à l'écrivain que par le nombre et la séduction des baisers qu'elles prodiguèrent, non par une attitude particulière, non par le rôle qu'elles tinrent dans un temps où une attitude d'amoureuse, où une originalité d'alcôve suffisaient peut-être à intéresser la chronique, mais non le philosophe, mais non l'observateur.
Leurs noms furent retentissants, dans le monde où l'on s'amuse ; leurs noms restent connus même de la génération actuelle. Mais c'est là toute leur gloire, mais c'est là toute la trace qu'elles ont laissée, au travers des années écoulées, depuis qu'elles furent reines et depuis
qu'elles ont disparu, soit dans la mort, soit dans la médiocrité, soit dans le silence d'une existence bourgeoise et recueillie, soit dans la ruine de leur beauté comme dans celle de leurs splendeurs.
Ces femmes se nommèrent Soubise, Adèle Courtois, Anna Délion, Crénisse, Constance Rézuche, Esther Duparc, Catinette, la baronne d'Ange...
Dire qu'elles surent donner et recevoir admirablement, dans un cadre approprié à leurs charmes, dans un décor merveilleusement compris, le baiser, est dire toute leur histoire.
La plupart d'entre elles rentrèrent dans l'ombre après la chute du Second Empire, et il n'y eut guère que la baronne d'Ange qui continua d'occuper le public par les curiosités de son intimité, par l'étrangeté de ses attelages.
On se la rappelle, passant sur les boule-
vards, pour se rendre au Bois, conduisant deux magnifiques steppers, tintinnabulant dans le bruit d'acier du harnais, ayant à ses côtés un pauvre diable sans préjugés qu'elle payait pour l'accompagner dans ses sorties, dans son exhibition quoditienne, et gardée par un groom irréprochable de tenue, occupé à maintenir son équilibre sur le derrière de sa voiture.
Après avoir été célèbre parmi les femmes d'amour à la mode, sous le Second Empire, elle avait établi rue Saint-Georges, en un hôtel somptueux, une spéciaUté de caresses qui maintint son crédit, dans un certain public, malgré la flétrissure de son visage. — Lorsqu'elle mourut, on apprit que le pauvre diable qui, d'ordinaire, l'accompagnait et dont on admirait l'héroïsme, l'avait épousée, et comme on avait rendu hommage à son courage d'amant, on rendit hommage à la simplicité superbe de ses sentiments. Il suivit, seul, le
cercueil de celle qui avait su le séduire assez pour qu'il se déshonorât en lui donnant son nom, et ce rôle de chien fidèle, mais qui, pourtant, n'avait rien de commun avec celui du toutou légendaire, ami du pauvre, lui valut l'indulgence philosophique de la chronique.
Cet exposé de la femme d'amour, sous le Second Empire, étant fait, il me paraît utile et intéressant de parler, un peu, du public des hommes qui s'agitaient, dans le demi-jour et dans le parfum des boudoirs.
Je l'ai dit, déjà, ce public était incontestablement d'une essence supérieure à celui qui, aujourd'hui, forme ce que, dans un terme particulier, on nomme le public de la haute noce ou de la fête parisienne.
Les noms et les figures des viveurs du Second Empire, demeurent dans l'histoire anecdotique de ce siècle, comme la représentation absolue du mondain magnifique aimant la femme et la bonne chère. Ils restent, aussi,
intellectuellement, très au-dessus des viveurs modernes, et leur élégance, et leur éducation, et raffinement qu'ils apportaient en leurs joies, ne sauraient être comparés aux procédés de tenue, de manières, de plaisirs qui sont en faveur dans le monde des oisifs d'aujourd'hui.
Il n'était point que des oisifs parmi eux, d'ailleurs, et les viveurs du Second Empire se distinguaient encore, en cela, des viveurs actuels qui ne forment, en réalité, qu'une réunion de mondains interlopes et de fils d'industriels paressant, dans l'horreur de la profession paternelle, dans le gaspillage imbécile des millions qu'ils ont recueillis.
Des hommes de lettres, des artistes, des diplomates, des financiers, de hardis brasseurs d'affaires, composaient la classe des hommes de plaisir, alors; des princes même, en rupture de couronne, se mêlaient à eux et n'étaient pas les moins fous de leurs assemblées.
Ces liommes, dont j'ai silhouetté quelquesuns, déjà, dans un livre intitulé : Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le Second Empire, se nommaient Ismaïl Pacha, le prince Demidofif, le prince Nariskine, Khalil-Bey, le prince d'Orange, héritier présomptif du trône de Hollande et qu'un prénom amusant — le prince Citron — avait illustré plus que la longue théorie de ses aïeux; le duc de Gramont-Caderousse, le duc de Morny, le comte d'Orsay, Daniel Wilson, lord Seymour, le marquis de GallifFet, le marquis de Massa, le vicomte Lepic, le marquis de Caux, en un temps même, le banquier Mirés, enfin — et j'en passe — le déjà et toujours très spirituel écrivain, Aurélien Scholl.
On m'a communiqué des lettres adressées par ce dernier au marquis de Massa, alors auteur attitré delà Cour des Tuileries, régisseur général des scènes de Compiègne et de Fontainebleau — alors l'un des hommes les plus
influents de l'entourage impérial — on m'a communiqué, dis-je, des lettres de M. Aurélien Scholl qui donnent, dans une forme souvent très intéressante et aussi réjouissante, la physionomie de la vie mondaine, de la vie « fêtarde, » si je puis ainsi m'exprimer, de cette époque.
Avant de continuer ce croquis des hommes de plaisir, sous le Second Empire, je ne résiste pas à la joie très suggestive d'en reproduire quelques-unes et je pense que mon aimable confrère ne m'en voudra point de cette indiscrétion, puisqu'elle ne concourt qu'à affirmer la réputation si méritée qu'il a acquise, en matière d'esprit.
L'attraitpiquant de ces lettres n'est point seulement dans les souvenirs qu'elles évoquent concernant une époque de satisfactions outrées ; il est, aussi, dans la reconstitution d'un temps qui avait le privilège de placer les écrivains sur le même rang, mondainementet offi-
ciellement, quoi qu'on ait affirmé à ce sujet, que les plus hauts seigneurs de l'aristocratie parisienne.
Voici ces lettres. Je les transcris sans commentaires.
«10 août 1866.
« Je viens de faire mon tour du Rhin et je m'y prends d'avance pour ne pas manquer le courrier du 15.
« J'ai mis à la poste, le mois dernier, L'Affaire Cléinenceau, gros volume de Dumas fils.
« Quant à mes chroniques de la Presse et du... Moniteur, mon Dieu, oui! Paul Sic, Moniteur du Soir, vous les recevrez le mois prochain en un volume intitulé : Les Cris de Paon.
«... Paris est bien triste et bien désert. Tout le monde est à Trouville.
« L'Empereur est revenu subitement de Vichy. On le dit fort souffrant.
132 l'amouk a paris
« Les gens même qui ne l'aiment pas, ne sont point sans inquiétude, car on a sérieusement besoin de lui pour les menaçantes affaires d'Allemagne.
« Céline Renaut m'a communiqué une galante épître de vous I...
« Toujours chevalier français !
« Esther Duparc a été enterrée hier.
« La Bourse est ruinée.
« Les agents sautent, les caissiers se brûlent la cervelle.
« Où est le mal? »
Sans date.
«... Que disent la table et les dames?
« Ici, les gens sensés hochent la tête et disent : c'est le moment de s'en aller.
« Une lie bagnesque a paru à la surface — ces têtes et ces plumes qu'on ne voit que dans les jours d'émeute.
« Enfin, le 15 décembre n'est pas loin. Je pourrai quitter Paris et ce foyer d'infection que la licence de la Presse entretient. Cette pensée m'est douce.
« Faire tranquillement deux volumes, dans ma chère province, et revenir quand les ruisseaux seront plus clairs. A force d'y puiser la boue, on finira par les nettoyer. »
« Ems.
« ... J'ai fait route avec le capitaine de C... qui prend six jours de congé avec M"" D... dont il est fortement toqué.
« Après avoir dîné ensemble, hier, nous sommes partis au trot de deux rapides mulets dans les sentiers voisins.
« Ems est un petit ruban entre deux chaînes de montagnes; on n'y a qu'un petit bout de ciel et beaucoup de verdure sans horizon.
« Cependant, si vous étiez là avec A..., ce serait fête tous les jours.
« La pêche est abondante, la voiture suspendue, et l'àne offre sa croupe à tous les touristes.
a A propos d'àne, le général IMaizières deviendrait fou dans ce pays-ci. Tout le monde est officier de la Légion d^honneur. C'est le triomphe du port illégal. »
« 12 octobre.
« Première journée de grand froid, chevalier! Les marrons et les peaux de lapin peuplent nos rues et nos boulevards !
« ... C'est singulier comme Paris ne change pas ! A votre retour, vous vous trouverez chez Bignon avec les mêmes amis. Demidoff est au fond, Lagrenée sur le côté. Chacun a une rose à la boutonnière et une jaquette de velours.
« Ce soir, j'ai du monde à dîner. Qui? Eh ! mon Dieu ! Barucci, Honorine, de Brigas, Costé, pour changer.
« Et voilà la vie.
« ... A propos, je suis devenu très célèbre.
(( Les Nouveaux Mystères de Paris paraissent tous les soirs en feuilleton et se vendent à quatre cent mille !
« Je tourne au Timothée Trim.
« ... Le Rhin s'est calmé provisoirement; mais les Prussiens nous agacent plus que jamais.
« Ce soir, reprise à'Alceste.
« Samedi, le grand ballet : La Source.
« Hier, indisposition de Patti.
« Crispino è la Comare remis à un autre jour.
« Grande débâcle d'agents de change et de banquiers,
a Seules, l'épée et la plume ne trahissent pas leur homme. »
SaDs date.
«... Lundi, j'irai à Arcachon. J'en revien-
drai après quarante-huit heures et, vers le 1" ou le 5août, jereprendrailaroute de Paris.
« Dans quelles idées j'y reviens, je vous le dirai : « Gaspillons notre talent ! » tel semble être le mot d'ordre. A coup sûr, c'est le secret de la vie facile, et puisque nous vivons à une époque où on meurt jeune, foin des soucis d'une gloire qu'on refuse même à ceux qui la méritent.
« Il est vrai qu'on l'avait accordée à Ponsard ; mais cela ne sera pas pour longtemps.
« Peut-être auriez-vous aimé Arcachon?
C'est un pays étrange, pour peu qu'on laisse la colonie et les chalets et qu'on s'isole dans les dunes.
« Quand nous aurons gagné quelques rouleaux, il faudra amener là deux biches parisiennes. Le spectacle de la nature ne peut manquer de les attendrir ; cela sera drôle.
« Deux corrompues qui sentimentalisent, me font l'efTet de tribader moralement.
« ... Bébé vous remercie de votre bonne amitié : je lui ai montré votre photographie et elle s'est écriée : « Ah ! un petit garçon ! »
« Vous voyez bien, cher, que vous ne vieillissez pas. »
Il me paraît intéressant d'ajouter, à cette correspondance qui nous retrace, en une note spéciale, la physionomie intime des joyeuses années du Second Empire, une pièce de vers que M. Aurélien SchoU adressait à M'"^ la princesse M.... Cette poésie n'a jamais été publiée, je crois. L'auteur même se souvientil de l'avoir écrite?
Si je vous demandais, madame la princesse,
Un pardon que le ciel n'a jamais refusé.
Me trouveriez-vous donc seulement bien osé ?
Si mon crime fut grand, plus grande est ma tristesse.
Laisserez-vous tomber, ainsi qu'une déesse,
De vos yeux si hautains, un regard apaisé?
Depuis plusieurs saisons, je vous connais, madame; J'eus l'honneur de vous voir à la fin d'un hiver.
C'était à l'Opéra qui donnait Tannhauser ; Et placé loin de vous, je lisais dans votre âme. Savez-vous qu'un volcan eût lancé moins de flamme ? Savez-vous qu'un orage eût jeté moins d'éclair?
Au milieu des éclats puissants de l'harmonie, J'osais vous contempler et je disais tout bas : « Elle est noble à baiser la trace de ses pas, Celle qui plane ainsi sur la foule impunie. S'il méconnaît l'auteur et siffle son génie. C'est que tout ce public ne la regarde pas. »
Sans doute, on vous l'a dit, je ne suis qu'un bohème. Pourtant, j'aurais alors donne mon sang pour vous I Mais de me voir de prés peu de gens sont jaloux, Personne ne me hait et personne ne m'aime. J'ai passé — murmurant l'ébauche d'un poème, N'étant qu'un filet d'eau sur un lit de cailloux.
Sans jamais calculer tout ce qui me sépare De celle dont j'avais admiré la fierté. Ce souvenir, madame, au cœur m'était resté. J'ai gardé ce trésor comme fait un avare. Si je n'ai jamais eu que les ailes d'Icare, Elles m'ont, un instant, auprès de vous porté.
Comme lui, retombé tout à coup sur la (erre, J'aurais certainement bravé tous les verrous, Pour pouvoir vous parler une heure à deux genoux.
Mais il fallait franchir une immense barrière.
Et je n'ai, croyez-le, cherché votre colère,
Que pour avoir, au moins, quelque chose de vous.
Les mœurs du journalisme, dont Aurélien Scholl était déjà l'un des plus brillants représentants, n'étaient pas les mêmes, à cette époque, qu'aujourd'hui. Ayant déplu à une femme, l'écrivain ne pouvait mieux s'exprimer pour implorer son pardon, et le tour galant de ces quelques vers est vraiment charmant. Actuellement, il se trouverait de pseudopublicistes pour railler la même femme ou pour l'outrag-er, dans une circonstance identique. — Le temps écoulé n'était-il pas, décidément, le bon vieux temps?
Les viveurs, sous le Second Empire, formèrent trois catégories bien distinctes de mondains.
Il y eut ceux que l'on appela les grands amants; il y eut les amoureux et, ensuite.
dans les dernières années de l'Empire, il y eut les Petits Crevés.
Les grands amants étaient de hauts seigneurs, soit par leur fortune, soit nar leur situation officielle ou par leur naissance, qui marquaient une femme de leur attention, qui la lançaient, qui donnaient à sa beauté ou à sa simple gentillesse un cadre somptueux.
Ils l'achetaient comme ils achetaient un cheval de prix et ils l'exhibaient dans une satisfaction de propriétaire envié.
Ce type d'homme a disparu depuis la guerre de 1870 ; les femmes d'aujourd'hui n'ont pas moins de séduction physique que leurs devancières, pourtant, et il semblerait naturel qu'elles eussent les mêmes succès. Il n'en est rien. Le grand mondain n'est plus qui saurait les mettre en valeur, autant pour lui-même que pour elles, que pour la foule aussi, et elles vagabondent dans une médiocrité qui eût inspiré de la pitié aux femmes du Second Empire.
Les grands amants d'alors étaient quelque peu philosophes, dans leur intimité, affectaient un scepticisme souvent intéressant, dans les mécomptes passionnels qui résultaient de leurs liaisons.
On raconte que l'un d'eux, un sportsman célèbre, le baron F..., se rendant à l'improviste chez la belle qu'il couvrait d'or, qu'il parait de billets de banque, à défaut d'amour, sans doute, y rencontra, une après-midi, un jeune élégant dans une attitude qui ne pouvait lui permettre de douter de l'infidélité de son amie.
Il ne se fâcha point, alla vers sa maîtresse, lui baisa la main, comme si elle avait été seule et, ayant fait quelques pas en retirant ses gants, s'assit sans manifester le moindre mécontentement.
La jeune femme ainsi que son importun compagnon n'étaient pas sans s'inquiéter de cette attitude, sans se demander, monta-
lement, ce qu'elle signifiait, lorsque le baron F..., très calmement, s'adressa à son amie et lui dit :
— Vous étiez occupée?.. Vous donniez des ordres de service, peut-être?... Ne vous dérangez pas et, quand vous serez libre, venez vous asseoir auprès de moi... Nous causerons...
Le baron était un beau joueur, en amour comme aux cartes, comme aux courses, d'ailleurs, et il prétendait que les femmes ont tant de sourires sur les lèvres qu'elles peuvent, sans faire tort à leur grâce habituelle, en distraire quelques-uns, en guise d'aumône, pour les poètes ou pour les jeunes premiers de la vie.
Le pauvre garçon qui avait été ainsi surpris et impertinemment congédié, dans cette circonstance, était l'un de ces jeunes premiers, appartenait à la classe des viveurs — section des amoureux.
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GARDE A CHEVAL Dl' BOIS DE BOULOGNE CELEBKE PAR SA RESSEMBLANCE ÉTONNANTE AVEC l'e.MPEREUR NAPOLÉON Tir.
Les amoureux étaient, en effet, le plus souvent, des jeunes gens sans beaucoup de fortune qui dépensaient, certes, encore des sommes considérables dans la fréquentation des demi-mondaines, mais qui, étant du monde, par leur famille ou par leurs amitiés, mettaient quelque décorum social dans la vie de ces femmes et obtenaient, en échange des plaisirs qu'ils leur apportaient, des petits services qu'ils leur rendaient, des faveurs considérées comme gratuites et volontairement offertes.
Les types les plus intéressants, parmi les viveurs du Second Empire, furent sans contredit, aux regards de la chronique, ceux que l'on qualifia assez pittoresquement du nom de Petits Crevés.
Les Petits Crevés, dont le sobriquet s'est conservé presque jusqu'à nos jours, étaient des jeunes gens riches ou sans fortune auxquels pourraient être comparés ceux que Ton
désignait, récemment encore, par ces mots : les Gommeux.
Ils affectaient de ne vivre que pour s'amuser, de ne penser à rien en dehors des femmes , des chevaux ou des cartes, de porter des vêtements excentriques de coupe ou de couleur, de se traîner, dans l'existence, comme dans une langueur, comme dans un affaissement, comme dans une lassitude ininterrompus. De cette attitude était résulté, logiquement, le sobriquet qui les rendit fameux.
Petits Crevés... On les nomma bien, en efiet, et l'on eût dit, à les voir passer, maladifs et sans soufQe, qu'ils allaient mourir au tournant de chaque rue.
Ce fut là, du reste, leur seul côté original. Leurs sottises ou leurs aventures furent les aventures ou les sottises de tous ceux — leurs pareils — qui les avaient précédés dans la vie parisienne, et n'ont rien qui mérite d'être mentionné.
Si l'on excepte du monde des viveurs, sous le Second Empire, la catégorie des grands amants qui ne sauraient, vraiment, trouver de rivaux ou d'émulés parmi les entretreneurs des femmes à la mode modernes, les hommes de plaisir d'autrefois n'avaient, en somme, aucun aspect remarquable, et leur banalité, qui fut celle des oisifs de tous les temps, est demeurée celle des « fêtards » de notre époque. Elle ne vaut pas qu'on s'en occupe sérieusement.
Ce fut la femme qui, principalement, marqua d'une originalité réelle la période impériale. Ce fut la femme qui la particularisa de son génie spécial, qui en fit une suite de jours et de nuits joyeux et fous.
Les mondains proprement dits, les familiers de la Cour des Tuileries apportèrent, certes, une note étrange, pittoresque, dans le concert de rires et de baisers qui s'élevait alors un peu de tous les salons ; mais leur
attitude ne fut encore que le reflet de celle des femmes qui les entouraient, qui les conviaient au plaisir et, dans la société régulière, comme dans celle des demi-mondaines, et dans le cercle des viveurs, comme dans celui moins tapageur des habitués des Tuileries ou des clubmen, la femme fut la reine, la déesse plutôt qui soumet tout — choses et êtres — à ses caprices, à ses colères, à ses caresses; la femme fut le monstre charmeur et néfaste qui brisa les plus superbes énergies, qui mutila — insouciante et moqueuse — les traditions les plus sacrées.