‹ L'amour à Paris sous le Second Empire;Chapitre 9 sur 12 · JOURNAL D UN VIVEUR · texte numérisé non relu

JOURNAL D UN VIVEUR

couça ; je crois que vous cherchez l'embouchure qui vous manque pour sonner le changement de forêt. Connaissez-vous les couplets qui ont été faits, il y a quelque temps déjà, sur le travail individuel et le manège civil du maréchal R...? Si vous ne les avez jamais entendus, je vous les enverrai ; mais vous ne direz pas leur provenance. Ils seraient bons à mettre à la cinquième page du Nain Jaune. Adieu,

mon bon X..., amusez-vous et b pour deux,

sans quoi je ne pourrai jamais me remettre à hauteur. »

i< Tarascon, 30 mars 6i.

« Mon cher X...,

« ... Il y a, à Marseille, un petit journal qui a la prétention de savoir ce qui se passe dans la société de Paris. Voici un de ses premiers- Marseille : f( ... Connaissez-vous la différence qu'il y a entre la jolie comtesse M. de P...

et la marquise d'A... ? — C'est que la première est le bouton dont la seconde ne sent pas la rose. »

« La première doit être la jolie comtesse Mélanie. Quant à la seconde, je ne la connais pas et ne le regrette pas si elle est obligée d'avoir recours au benjoin pour se désinfecter. (Qui peut-elle être?)

« Je me réjouis à l'idée que d'nprès-demain en huit, je partirai pour voir les courses de Longcharaps et surtout quelques jolies figures de femmes. Je vais avoir une diversion aux repas en tête à tête avec mon patron. Le lieutenant-colonel revient le 1" avril et, pour quelque temps, en garçon.

« Ce dernier est très religieux et va à la messe tous les jours. Mais il ne connaît pas la phrase de TEvangile qui défend de faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on vous fît, car il a fait huit enfants à sa femme.

« Après un pareil travail, toutes les bar-

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rières devant être enfoncées, il doit être parfois p sans le savoir. Pardonnez-moi

cette plaisanterie ; mais à Tarascon, faute de faire des cochonneries, on en dit beaucoup.

« Ces bons Prussiens ont donc rencontré un second Missunde à Dlippel. Espérons que le prince Frédéric-Charles n'aura manqué l'occasion de se taire, ce qui permettra au Nain Jaune de travailler ce littérateur incompris.

«... Les journaux m'apprennent qu'un charà-bancs en poste, avec des postillons verts et argent, menait à Vincennes, lundi dernier, une société légère. Mouchy aurait-il enfin jeté son mouchoir et carrément. Car la description qu'en donne le correspondant de Montpellier me prouve que c'est son char-à-bancs. Il faut avouer que quoique cabotins, nous le garnissions mieux en décembre dernier. Après tout de cabotines à...., il n'y a pas loin.

«J'ai été, lundi, voir, à Arles, une course de taureaux, à la façon de Barbarie. Ils sont bien

arriérés sur les courses espagnoles. 11 y avait un tas de braillards, dans les arènes, qui se sauvaient à Papparition du taureau et qui, une fois sur les gradins, lui disaient des sottises et lui jetaient des pierres jusqu'à ce que l'animal ennuyé se décidât à rentrer dans son chenil {sic).

« Adieu, mon bon X..., mille choses aux amis et amies, surtout aux jolies. Répondezmoi par quelques cancans extraordinaires ou, mieux encore, venez fonder ici un journal que nous nommerons Alber tin e (Edition du soir). »

Sans date.

« Mon cher X...,

«... Connaissez-vous le docteur Grégoire, du Figaro ? Si non, connaissez-le. Il va commencer la deuxième partie de son Vocabulaire,

« Priez-le d'accepter, avec indulgence et

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dans toute son imperfection, ma définition de Vuniforme.

a Le cachet donnera la trace : si on veut la chercher.

« Faites mes compliments à Scholl et souhaitez-lui qu'on n'écrive pas sur madame Scholl tout ce qu'il a écrit sur les femmes des autres.

» Votre collaborateur, l'amiral Boum, est revenu ; après avoir été en Galilée avec la Princesse, il veut retourner en Islande avec la Grande Duchesse.

« Quand vous verre"z la Belle Mélanie, mettez à ses pieds mes regrets souvent renaissants. Allez-y. Edm.ond ne comprendra pas. Mais elle, pour deux.

« Envoyez-moi, de temps à autre, un racontar, et quand il vous arrivera, un jour, de trop vous embêter à Paris, venez ici, en automne ; nous irons chasser la bécasse en Kabylie.

« J'espère qu'on va nous débarrasser, ici, des bureaux arabes et de Tadministration militaire, ce qui n'embêtera que ceux qui sont logés et payés bien cher par le gouvernement. »

« Bi'ésina, le 29 octobre G-4.

« J'ai reçu, enfin, il y a deux jours, mon cher X..., votre intéressante missive qui est trop longtemps restée à Mascara, faute de courriers. Merci de toutes vos petites histoires; elles sont lues avec avidité, par ma popote. Elles y remplacent, très souvent, le dessert et le fromage absents, hélas, depuis longtemps.

« Rien de bien nouveau, ici, nous poursuivons toujours les Arabes, mais ne les atteignons pas tous les jours. Avant-hier, je croyais avoir une belle occasion. Après avoir fait passer mes trois escadrons par des chemins que

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les spahis eux-mêmes trouvaient impraticables, j'avais devant moi quatre ou cinq cents pouilleux. Je hâtai mes escadrons qui ne descendaient de la montagne qu'un par un, malheureusement.

« Je comptais sans les grottes très profondes et quand je suis arrivé, j'ai reçu des coups de fusil dont les auteurs se fichaient de votre serviteur.

« Les tirailleurs algériens qui arrivaient à leur tour, ont voulu essayer d'y entrer, mais ils ont eu, en un clin d'oeil, quatre hommes tués et sept blessés, dont un capitaine.

« Nous sommes arrivés, hier, en plein désert. Nous sommes entourés de dunes de sable à perte de vue et au pied d'un ksar ou village arabe qui domine une oasis de cinq mille palmiers.

« On a mis le feu à quelques-uns de ces géants. C'était un vrai décor d'opéra, moins les jolies jambes d'Albertine et autres

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houris qui seraient fort bien accueillies ici.

« On dit que si Lala est à Si-l'Adjin, à huit ou neuf lieues d'ici, nous lui courrons sus demain avec mille tirailleurs ou zouaves et nos trois escadrons. Nous retournerons ensuite nous ravitaillera Géryville et repartirons ppur le Djebel-Amour. Malheureusement, le général Martineau ne pratique pas le racontar aussi bien que les Yusuf et les Jolivet; sans cela notre colonne serait glorifiée d'une façon exceptionnelle. Ces deux généraux ont conté de telles blagues qu'on ne sait à qui donner le pompon.

« Mais, je crois que, par hasard, le premier a été battu par le second. Quelle bonne histoire que son carré de cavalerie dont les Arabes ne se sont jamais approcliés à plus de 150 mètres, au plus près.

« Lisez donc un des feuilletons de Vlndépendance Belge^ Courrier de Paris de la fin de septembre ou des premiers jours d'octobre.

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Joli éreintement pour les acteurs, actrices et auteur des Cascades.

« Adieu, mon cher X... Je mange très mal ; le vin est encore plus mauvais et nous en sommes réduits à un litre par jour, pour huit. Mon ventre me fait bien mal. Mais nous recommencerons au printemps et il faudra bien que j'attrape quelque chose en échange de mes cheveux qui blanchissent.

«... Mille choses à tous les amis et à Scholl... Bien des choses à Albertine ; mille amabilités à L... Ecrivez-moi. Parlez de moi aux amis du Club ; parlez-moi d'eux. »

« Dans le Sahara, au diable vauvert ; je ne connais personne ici qui pourrait dire le nom.

« Le 22 novembre Gi.

« Mon cher X...,

« Nous sommes en plein désert, à la poursuite des derniers dissidents, sans cesse.

Nos chevaux sont restés trente-six heures sans boire et nous n'avons trouvé que très peu d'eau, en creusant nous-mêmes de petits puits dans le sable.

« La panne la plus complète règne dans les popotes.

« Pour comble de bonheur ou plutôt d'honneur, je deviens le commandant de la cavalerie (3 escadrons à 125 chevaux) qui reste avec la colonne d'élite destinée à opérer dans le Sud, pendant l'hiver. Notre cantonnement sera Géryville qui est un petit fort à soixante-dix lieues de Mascara ou de toute ville habitée et, bien entendu, en dehors de toute communication. Nous serons sous la tente et Géryville se trouve justement être très froid et très pluvieux pendant l'hiver.

«Je suis porté pour lieutenant-colonel; mais ai tout lieu d'espérer que le maréchal Mac- Mahon mettra ma proposition au panier ; quoique très embêté de rester dans ce (rou

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jusqu'au mois de juillet, c'est une bonne affaire ; nous aurons certainement quelques coups de fusil dans nos colonnes d'hiver et je serai proposé, au moins une fois, d'ici au printemps. Ce sera à vous à faire le racontar et à me plaindre partout urbi et orbi.

« En attendant, voici une mission délicate : Adressez-vous à tous nos amis ; faites offrir à Mouchy cinq ou six belles terrines de foie gras et des grosses, pour douze ; à Sagan, quelques belles viandes fumées de chez Cuvillier, l'épicier de la rue de la Paix; à Périgord, quelques bouteilles de bonne eau-de-vie du Club ; à du Lau, ce qu'il voudra, quelques beaux jambons, mais pas de vin, c'est trop lourd et trop fragile. Adressez-vous à Castelbajac, à Léopold Le Hon, d'Aremberg, Caderousse, Scholl, au père Laffitte, etc., etc., — au mari de Lory, bien entendu. Faites-en trois ou quatre caisses solides et bien emballées et cordées. Joignez-y quelques petites

pipes en cummer, une bonne provision de tabac de France, une bonne blague à tabac solide et pas trop grande, et envoyez le tout à madame P... hôtel du Luxembourg, Marseille, grande vitesse, pour être envoyé au marquis de ***, Mascara. Je me charge de faire suivre.

« N'attendez pas que tout soit prêt ; au fur à mesure que vous aurez de quoi faire une caisse, faites clouer et expédier. N'oubliez pas Monsieur de S'-Pierre ; les amis de Paris peuvent bien faire cela pour moi. Plus vous en aurez, mieux ce sera reçu. Nos sommes douze officiers dans mes escadrons et bien mal nourris depuis quelque temps.

«Abonnez-moiau nouveau journal de Scholl.

« A propos, faites passer au Sport et faites changer mon adresse de la façon suivante : Marquis de **% chei d'escadron, 1"' hussards, en villégiature à Géry ville. — Ce sera cocasse. Voyez Chapuis ; il peut bien faire cela

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pour moi et qu'il me mette à la première ligne des déplacements. J'y tiens beaucoup. »

.( Constantine, le 19 janvier 68.

'( Mon cher X...,

«... Si vos fonctions de chef de bataillon vous laissent un peu de liberté, venez ici. Vous trouverez un changement momentané à vos ennuis. N'amenez pas M"® Derval. Nous sommes très vertueux ici.

« Je vous écris à la hâte. J'ai attendu jusqu'au dernier moment. Je réparerai ma faute à mon retour d'Alger.

(( Je vous raconterai la tristesse de de Castries. 11 va avoir à supporter la scie Cora.

« Je pars donc pour Alger, dans quelques jours. J'y embarquerai ma femme pour la France, le 5 février, et retournerai dans mes lares militaires jusqu'à ce que la politique boiteuse nous emmène, malgré elle, en Prusse.

« Je suis tout à fait de votre avis sur certains revenez-y Louis XIV qui manquent tout à fait d'actualité. Je ne peux pas comprendre qu'il n'y ait pas quelqu'un d'assez carré pour en faire ressortir les inconvénients.

« Le Séguier est un banquiste qui se prépare un avenir meilleur, sous n'importe quel régime.

« Méfiez-vous de votre bataillon. Vous aurez le sort de Testard. Ils vous fusilleront sur la première barricade.

« Je trouve que notre ami Scholl oublie volontiers sa plume pour...

«... Quelle bonne blague que les Mouchy allant faire baptiser le moutard à Rome. Cela s'appelle se créer des embarras pour l'avenir.

« Et le voyage à Naples ! Il faut qu'ils soient tous aveugles pour ne pas s'apercevoir qu'aut mt ils peuvent être fiers de Murat-Sabre, autant ils doivent essayer d'oublier Murat-Roi. »

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Là, s'arrête cette correspondance.

Les survivants de la Cour impériale, le public même, initié aux secrets de cette Cour, par des lectures, la trouveront certainement intéressante et sauront démêler les quelques intrigues auxquelles elle fait allusion, parfois.

Une m'appartient pas d'en préciser mieux les héros ou les héroïnes. Il me semble plus attrayant, aupointde vue philosophique même, de permettre aux enseignements qui peuvent résulter de ces lettres, de se dégager d'euxmêmes d'un bavardage en apparence frivole et qui marque, je le répète, d'un caractère bien particulier, la physionomie non seulement de celui qui les a écrites, mais de tous les hommes qui, ainsi que lui, formaient alors l'élite des mondains — de ceux que l'on nommait les « Viveurs. »

BOUDOIRS ET INTIMITES

Boudoirs et Intimités.

Avec le Second Empire, les coins charmants du home de la femme, si gracieusement dénommés des Boudoirs, ont disparu, presque.

Le boudoir est à peu près ignoré, en effet, de la génération actuelle ; la femme n'en a que peu le souci et l'homme n'en réclame pas la restauration.

C'était là un reste de l'héritage galant de nos ancêtres et, comme leurs cendres, comme

les traditions qui les avaient faits séduisants, il s'en va dans l'oubli.

Leshommes ainsi que les femmes du Second Empire furent les derniers à en connaître Tattrait, et ils en usèrent agréablement.

Il n'y a aucune transition, présentement, entre le salon d'une femme et sa chambre à coucher. Le boudoir se trouvait entre les deux, naguère, et marquait un temps, une étape, dans l'aveu ainsi que dans l'échange d'une passion.

Le boudoir indiquait aussi des degrés dans Famitié que l'on recevait d'une femme et qu'on lui portait. Tous n'y étaient pas reçus et seuls, ceux que son cœur ou que son intelligence avait choisis, en pouvaient passer le seuil.

Le boudoir créait ainsi une aristocratie dans les affections, dans les sympathies, entre hommes et femmes, et imposait aux intimités même qui naissaient dans son silence, dans son ombre, dans son air parfumé, comme une

réserve, comme une émotion qui n'existe plus maintenant, dans le partage du baiser.

Nous vivons, aujourd'hui, d'une vie plus pratique, plus prosaïque, si je puis ainsi dire, qu'autrefois, et dans l'unification des joies, des désirs qui entraînent, l'un vers l'autre, l'homme et la femme — la femme est moins loin de l'homme, se mêle davantage à son existence, se dégage des obstacles qui séparent son sexe du sien.

Le salon, et souvent même le hall, l'immense hall, suffit à l'ébauche de ses intrigues, comme au don de sa personne \ et la chambre à coucher devient le lieu consécrateur de ses promesses. Si elle a un boudoir encore, ou plutôt une pièce, dans ses appartements, qu'elle décore de ce nom, elle la dédaigne et n'y laisse que rarement traîner les mystères de son intimité.

L'amour se fait, aujourd'hui, un peu à la vapeur, comme toutes choses d'ailleurs.

La femme n'a plus le loisir, dans les mille occupations mondaines et sportives qu'elle s'est offertes, de mettre des valeurs de temps et de sentiment dans l'expression d'une passion — a-t-elle de réelles, de sincères passions, même ? — et comme les heures écoulées, dans un boudoir, étaient destinées justement à apporter des intermittences, des mesures, dans la manifestation d'une intrigue, d'une liaison, elle les a supprimées en supprimant le coin délicieux qui les voyait éclore.

Le salonréunit tout le monde, actuellement, pêle-mêle, dans le brouhaha, dans l'anonymat d'une cohue. On s'y coudoie, on s'y désire et lorsque deux épidermes se plaisent, tressaillent au contact l'un de l'autre, la chambre à coucher est là qui les rapproche et qui les unit.

Il y eut, sous le Second Empire, des boudoirs célèbres et célébrés en lesquels bien des cœurs se troublèrent, bien des imaginations s'affolèrent.

Presque toutes les femmes habituées des Tuileries possédaient le«leur et presque toutes les grandes demi-mondaines qui, on le sait, les imitaient dans le train de leurs maisons, avaient su s'en créer.

Le boudoir, le cabinet de toilette et la chambre à coucher, tels étaient, alors, les trois pièces principales de l'intimité de la femme.

Le boudoir servait à l'épanouissement, à l'étalage savant et gracieux de sa beauté ; le cabinet detoilette avait plus d'importance, dans sa vie, alors qu'il n'en a maintenant, par le luxe qui le caractéris.ait ; la chambre à coucher, d'un accès difficile aux profanes, à ceux qui n'étaient point de ses familiers, s'entourait d'une sorte de mystère qui la faisait plus séduisante, plus souhaitable.

Il n'était pas rare qu'une femme élégante, sous le Second Empire, reçût ses amies dans son cabinet de toilette, le boudoir et la cham-

bre étant plus particulièrement réservés aux intimités passionnelles.

Le cabinet de toilette, aménagé avec un art précieux du bibelot et du confortable, se prêtait à l'entretien, et dans l'odeur subtile de chair, de parfum qui l'imprégnait, dans l'air un peu morbide qu'on y respirait, la femme sentait s'y accroître ses désirs, se développer son rêve, s'y affirmer ses décisions.

Le luxe intime, l'arrangement du décor de la femme, sous le Second Empire, atteignirent, incontestablement, un degré très élevé d'intensité, d'adresse et de suggestion.

Cependant, il serait injuste de méconnaître que la femme moderne lui est supérieure, sous ce rapport.

Si elle ne peut avoir, plus que sa devancière, le souci de son corps, en tant que toilette intime, elle en a, pourtant, le goût plus défini, plus conscient; elle en sait calculer mieux la valeur charnelle, la puissance passionnelle.

Elle sait mieux, également, que la femme d'hier, la science de s'habiller non seulement dans les choses visibles, mais surtout dans celles qui ne se laissent que deviner, — dans ses dessous.

La femme, sous le Second Empire, était assez simple, ne possédait que d'assez élémentaires notions dans l'art de mettre en relief le secret de sa beauté, et elle n'apportait qu'une préoccupation relative dans la confection de ses dessous.

Elle ne se servait guère que de linge blanc, rehaussé, il est vrai, par des dentelles merveilleuses; mais l'instinct suggestif des couleurs, dans sa lingerie intime, lui était inconnu.

Ses bas, ses pantalons, ses chemises, ses jupons étaient blancs, et une femme de la société régulière eût provoqué un scandale inouï si elle se fut avisée de paraître, dans un salon,

avec des dessous de couleur.

La couleur, dans le vêtement secret de la femme, est un goût tout moderne, né sans doute de la nervosité qui tourmente notre imagination, de l'émoussement de nos sensations, de ce désir sans cesse insatisfait qui nous fait souffrir, presque, et que nous appliquons à toutes les manifestations de notre vie fiévreuse.

Les femmes de théâtre seules, sous le Second Empire, et sur la scène, même, ainsi que quelques demi-mondaines, se montraient avec des dessous de couleur, et quelque envie qu'eurent, de les imiter, les femmes du monde, elles n'osèrent braver ouvertement, et entièrement, qu'en des bals tra\'«stis, la mode implacable et conventionnelle qui leur était imposée.

Si donc, la femme du Second Empire, aristocrate ou demi-mondaine, ne saurait être comparée à la femme d'aujourd'hui, sans désavantage pour cette dernière, en ce qui con-

cerne son éducation, sa qualité sociale, la perfection de ses manières, elle ne saurait, il l'aut le dire, s'en rapprocher par la séduction extérieure et intime, par le charme passionnel.

La femme d'hier est très nettement inférieure à celle d'aujourd'hui, sous ce rapport, et ne peut en être, très lointainement même, rapprochée.

Il suffit de comparer la mise des élégantes d'autrefois que nous ont conservées quelques photographies et celle des élégantes actuelles, pour être en mesure de résoudre cette question, dans le sens que j'indique.

Cette mise nous paraît ridicule, grotesque, contraire à toute expression galante, à tout charme, antiféminine.

La femme du monde et la femme d'amour, alors, ne sortaient que rarement à pied, et le luxe de leurs équipages suppléait à la laideur de leurs toilettes, sans doute.

La femme du monde et la femme d'amour, aujourd'hui, se sont habituées à la marche, et ne possèdent, d'ailleurs, presque plus de voitures vraiment attelées.

De là, peut-être, le souci qu'elles apportent dans leur vêtement, dans l'arrangement de leur toilette extérieure.

Quoi qu'il en soit, il ne faut point calomnier les unes au profit des autres, il ne faut point juger des choses qui ne sont plus, par celles qui sont nôtres.

Le temps d'alors eut ses amours, ses folies, ses travers, comme celui d'aujourd'hui a ses baisers, ses rêves, ses ridicules. Ils se valent, au moins à ce point de vue, et dans l'aspect général des matérialités, ils resteront, au regard du philosophe, comme deux phases identiques d'une humanité décadente.

Le Théâtre à la Cour.

Ce livre s'achève et il me resterait, pour le faire complet, dans la physionomie générale qu'il présente de la femme, sous le Second Empire — de la femme envisagée au point de vue passionnel, surtout — à parler du théâtre ainsi que des grandes héroïnes qui l'illustrèrent, qui lui donnèrent alors tant d'attraits.

La longue énumération des actrices d'alors serait peut-être fastidieuse, et je n'apprendrais rien au public en faisant défiler devant lui

188 l'amour a PAïus

des noms ou des silhouettes qu'il a connues ou queles journaux lui ont appris à ne pas ignorer.

Il me paraît plus intéressant, et sans contredit plus curieux, de le conduire dans les coulisses du théâtre que l'Impératrice avait fait établir à Compiègne, lorsqu'elle s'y rendait, avec la Cour, en villégiature, et de l'initier par des documents inédits aux petits secrets de ce cabotinage de fantaisie.

On sait, en effet, que les acteurs ainsi que les actrices des pièces, des charades ou des revues qui étaient jouées àCompiègne, étaient pris parmi les familiers et parmi les familières de l'Empereur et de l'Impératrice.

Quelques-unes de ces familières : M"''* la baronne Laure de Rothschild, la comtesse de Pourtalès, la marquise de Galliffet, la princesse de Metternich, ont retracé, en des lettres fort amusantes, les soucis, les joies et les succès qui leur étaient procurés par les rôles qu'elles acceptaient de tenir.

Ce sont ces lettres que je vais reproduire et qui donneront au lecteur, pour qui le théâtre de la Cour impériale est demeuré, jusqu'à ce jour, ignoré dans son arrangement un peu capricieux, une idée exacte des mœurs, des désirs, des satisfactions qui en caractérisaient les héros.

C'est d'abord une lettre de M'"'' la baronne Laure, ou en termes mondains, Alphonse de Rothschild.

« Mon cher monsieur de X. . . ,

« Vous ne méritez pas que je vous réponde. Ce n'est vraiment pas la peine d'aller au Mexique pour me parler d'Houlgate et de la beauté de la Normandie, et pour déterrer de vieux méfaits oubliés depuis longtemps, quand vous disiez avoir tant de choses intéressantes à me raconter. Dites-les-moi toutes par le prochain courrier, et dites-moi aussi

pourquoi votre papier porte le cliiffre J. G.

« Quelle est la belle Louise qui prête tant de charme à ce lointain pays de Mexique ?

« Quant aux nombreuses visites du Prince, dont vous me parlez, vous avez oublié de consulter l'almanach des Actrisses [sic]... Pour répondre à toutes vos questions, je vous dirai que je n'ai pas fait une seule partie de spectacle avec de brillants cocodès. Jusqu'à présent, il n'y pas eu de petits bals à la Cour. L'Impératrice s'occupe d'œuvres de charité et assiste aux conseils des ministres. L'Opéra est tellement mauvais que le directeur est forcé de faire baisser le rideau et de demander pardon à un public furieux. Il n'y a que M"^ Sivori qui fait beaucoup de passions dans un séduisant costume de hussard. Au Bois de Boulogne, pas la plus petite glissade. J'ai bien fait de ne pas représenter le Club des Patineurs, à Compiègne. On aurait dit que je lui ai porté malheur. Par contre.

voilà un vilain vent d'Est et des nuages qui viennent assombrir les premières journées des courses. Je ne vous parle pas politique non plus. Le tableau de l'Europe serait peut-être encore plus sombre que le ciel de ce matin. La rue d'Angoulême pleure votre absence et ma blonde amie du balcon me dit toujours : — « Il y a si peu d'hommes aimables à Paris; quel dommage que M. de X... soit parti 1 » — La duchesse de Mouchy est la beauté à la mode, et sans vous enfoncer le poignard dans le cœur, que je vous dise : elle a un air de béatitude complet. Son mari est radieux. Alphonse vous envoie ses meilleures amitiés et mon pardon de ces lignes si peu dignes du lieutenant-poète. »

Laure de Rothschild.

« Paris, lundi 2 avril 1866. »

Pour mémoire, voici un mot de M. le comte

Horace de Choiseul qui témoigne de la ferveur de ses sentiments envers ceux que, plus tard, il devait tant maudire et de qui il s'efforça à tant médire.

« Chicago, 15 novembre G3.

« Si nous n'avons pu prendre notre part, mon cher ami, desfêtes splendidesannoncées à Mouchy, nous en parlons souvent, et certes, de mes regrets, le moindre n'est pas celui de ne pouvoir applaudir à votre succès d'auteur. Si nos correspondants ordinaires ne nous négligent pas, nous saurons exactement le soir où vous serez joué. Du premier essai, vous aurez conquis ce qu'il m'a toujours semblé le plus enviable en ce monde, les applaudissements des mains et des bouches les plus ravissantes de la création.

« Je n'essaierai donc pas de vous faire valoir vos propres impressions, mais je

veux que vous soyez convaincu que, pour être éloigné de quelques milliers de lieues, l'écho n'en sera pas moins fidèle.

« Un homme si heureux doit être généreux ; parlez donc de nous le moins mal possible à tous et surtout à toutes. »

IIOL^ACE DE ChOISEUL.

Suivent, maintenant, sans commentaires, des lettres de M"'' de Pourtalès, de Galliffet et de Metternich.

« Le 4 novembre.

« Mon cher X...,

« Voulez-vous me mettre un autre couplet à la place de :

Plus de boudoirs charmants?. ..

« J'ai reçu le rôle de l'Hôtel des Ventes modifié un peu, et je l'aime mieux ainsi. Je

pioche un peu pour vous, mon vieux X... Mais écrivez-moi deux lignes pour me dire si cela tient toujours avec le mariage de Mouchy ; la comédie est-elle bien décidée encore ?...

« Allez aussi aux informations et dites-moi, à peu près, la date de notre série ; il nous faut huit répétitions avant de mettre cela d'ensemble, de sorte que si c'est pour jouer le 25, il faudrait bien arriver le 16...

« Tâchez de me savoir cela.

« C'est égal, ce mariage m'étonne, cependant ; et vous?... Enfin... nous parlerons de cela de vive voix.

« Mille bonnes et affectueuses amitiés, au galop. »

BUSSIÈRE DE PoURTALÈS.

« Lundi.

» Mon bonX .., « Vous n'êtes qu'un méchant X..., car

malgré tout ce que je vous fais dire, vous ne vous montrez pas chez moi. Je vous supplie de venir déjeuner à midi un de ces jours; il faut que je vous parle du 26 février !... Ne comptez pas sur Metternich ; il ne veut pas jouer. Il vaut mieux que nous causions de cela de vive voix, car si j'entamais la question, je remplirais quatre pages et au delà. »

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