‹ L'amour à vingt ansChapitre 10 sur 12 · Bigitfzêd by Goegle · texte numérisé non relu

Bigitfzêd by Goegle

culéenne, à la mine douce et affligée, les bras croisés, la tête pendante sur «a poitrine, immobile comme une statue de la Douleur.

— Qu'est-ce donc qui Fa rendue folle ainsi ? lui demandai-je.

— Son cœur, répondit le gars d'une voix grave et navrée à la fois.

En peu d'instants, j'eus obtenu qu'il me contât l'histoire de la pauvre petite fée de la lande: histoire simple, poétique et émouvante comme un gutrz breton.

« Elle se nomme fa Nellic, dit-il ; c'est la fille au père Marcor, le vieux métayer du Menée, brave homme qui a tant et tant de soucis qu'il en mourra, j'en aigrand'peur. Aussi, c'est que le mauvais sort ne l'a guère épargné, le pauvre cher maitre, depuis tantôt deux maudites années. Avant ce temps, la prospérance et la joyeuseté nichaient sous son toit comme deux hirondelles de bonheur. Sa femme, une vraie femme en Dieu, était encore verte et droite, et fraîche comme une forte pousse de genêt; sa lille passait quasiment pour le plus beau brin d'aubépine en fleur de tout le pays. Et du talent, et de l'esprit, fallait voir ! c'était à vous

réjouir l'àme, rien qu'à l'entendre conter les récits de la lande au temps jadis. A la vérité, elle avait été tenue aux écoles jusqu'à sa douzième année, et M. le curé ne se gênait pas pour lui dire : La Nellic, tu es poursùrla plus savante pennérèz de toute la paroisse. Je te dis ça, petite; mais point ne faut t'en monter l'esprit, car l'orgueil estun péché.

» Et, de vrai, elle n'en tirait pas vanité, la chère âme ; à preuve qu'elle était avenante et polie envers le pauvre monde, mêmement envers moi, qui n'étais pourtant guère à considérer, vu que je commençais à avoir l'esprit malade à force de songer au-dessus de ma position. C'est qu'elle avait déjà ses beaux quinze ans sonnés, la Nellic, et elle poussait, elle poussait en force et en beauté, que c'était une bénédiction. Ça me crevait les yeux, et aussi ça m'entrait dans le cœur; et pourtant je n'étais quasiment rien du tout que valet de charrue au Menée.

» Mais, malheur! je n'étais point le seul à qui ça sautait à la vue comme un beau rayon de la lumière du soleil. Un gars, un méchant gars de Loc-Mariaker, qui était tombé à la milice et se cachait de lande en lande, à seule tin d'échapper à l'incorporation, l'avait plusieurs fois rencontrée quand il allait se blottir derrière les rochers de

Karnac. Il en devint soudainement tout épris. Un matin, l'ayant abordée, il lui tint des discours malsonnants, et mêmement il jeta dans son tablier deux bons écus, en lui disant de s'acheter avec des affiquets au prochain pardon de Sainte- Anne d'Auray. Mais la Nellic était quasiment aussi sage que la sagesse même, et, en plus, elle avait une bonne langue bien affilée. Elle lui envoya son argent au visage, et lui répondit tout bravement qu'il serait plus sensé à lui de prendre son service à l'armée que de chercher à détourner les filles de leur honnêteté. Ça le rendit furieux, et il la menaça de tirer vengeance d'elle pour son impertinence et son dédain. Elle vint nous conter l'aventure tout au long.

» — Nellic, que je lui dis alors avec une grande inquiétude au cœur, il ne faut plus retourner dans la lande. Basilic Kergadiou a l'àme rudement portée à la rancune et au mal. 11 y a gros à redouter de ce mauvais garnement-là.

• » Mais la Nellic avait joué toute petite parmi les bruyères roses qui sont sous nos pieds ; elle avait grandi à courir au travers des sillons de pierres que voilà; elle connaissait à la perfection leur vieille histoire ; elle les aimait de tout son cœur, et elle ne voulait pas demeurer une éternité

à la métairie sans aller de temps en temps filer une quenouille au milieu de ses grandes bonnes amies, comme elle disait souvent en son gentil parler. La mère Marcor promit de l'y accompagner aux moments perdus, et tout sembla être accommodé pour le mieux.

» Durant plus d'un grand mois, il ne fut pas plus question du Basilic Kergadiou que s'il était mort. Pas moins un dimanche, à la pointe du petit jour, je m'en étais allé quérir pour la Nellic des fleurs dans une ravine du Moustoir, quand je l'aperçus qui s'en sauvait des gendarmes avec deux ou trois vilains gars réfractaires de sa connaissance. Je n'en soufflai mot au Menée pour n'effaroucher personne, mais je me dis qu'il fallait faire bonne guette autour de la mère Marcor et de sa douce enfant, quand elles seraient à liler leur quenouille dans la lande. Mais voici qu'un soir, un beau soir de l'automne, bien paisible, bien tranquillisant, nous battions, le père Marcor et moi, du blé noir dans la grange, sans songer le moins du monde à malheur, tant nous avions l'esprit en grand repos. Tout à coup, il nous semble à tous deux avoir entendu un cri poussé affreusement du côté de la lande. Nous nous arrêtons tout court de battre, et nous nous entre-

regardons avec terreur. C'était bien étrange et quasiment surnaturel ce qui nous secouait par tout le corps ; nos jambes s'en allaient sous nous; nos poitrines battaient si fort qu'il nous restait à peine un souffle. N'y pouvant plus tenir, je me jette hors de la métairie. A cette heure, le soleil plongeait sous l'eau, et déjà il faisait obscur. Soudainement j'aperçois des ombres qui glissaient tout le long des lignes de pierres, et au-dessus de l'une de ces ombres flottait comme un corps se débattant.

» — Mon père ! . . . mon père î. . . Kernoël ! . . . Kernoël ! que criait une voix, mais si faible, si faible!... Nul doute pourtant, on enlevait la Nellic! Aussitôt je bondis, je cours, plus vite que le vent, plus en fureur que la tempête, poussé par une main invisible, et me sentant de force à tuer le démon lui-même. En une minute, je tombe à coups de fléau sur les ravisseurs, j'en terrasse un, j'en mets un autre en fuite, et je m'élance sur le troi" sième, qui était le Kergadiou. Le méchant gars jette de haut sur la bruyère la Nellic privée de connaissance, et m'attaque avec un long couteau. Nous étions corps à corps, déjà mon sang coulait. Je prends enfin le scélérat à la gorge, et je l'étrangle 1!

» J'enlève ensuite la Nellic dans mes bras et je l'emporte au Menée, où elle revient un peu au sentiment. Puis je m'en retourne bien vite chercher le père Marcor. Hélas! je le trouve tout frissonnant de rage et de douleur devant sa pauvre femme trouée de plus de dix coups de couteau. La vaillante mère! elle avait reçu ca en défendant sa Nellic à outrance. Ce ne fut pas sans peine que j'emmenai mon cher infortuné maître avec moi à Karnac, pour instruire M. le maire de ce qui venait de se passer de désolation dans la lande. Et ce n'était pourtant pas tout encore : le malheur était sur la famille, et il fauchait rudement, le faucheur sans pitié ni merci!

y> Au retour, en effet, qu'est-ce que nous voyons?

Nellic, la douce Nellic, à genoux dans l'herbe,

penchée sur la morte, jouant avec ses cheveux,

et lui disant tout gentiment, à vous fendre le cœur :

» — Dors bien, bonne mère, à la pure clarté de la lune qui commence sa promenade au ciel ; dors bien, je veille sur toi, ma tendre mère aimée! Ne redoute rien des poulpiquets maudits ; je suis plus puissante qu'eux, et je saurai te défendre, va, contre leur méchanceté, car je suis maintenant la fée de la lande !

» La pauvre chère petite ! elle était devenue folle de désespoir et de terreur.

» Et depuis elle s'est toujours tenue l'esprit monté au surnaturel. Elle se couronne de belles fleurs qu elle s'en va cueillir dans la ravine du Moustoir, et elle répète à qui veut l'entendre : Je suis la fée de la lande ! Et depuis tout n'a guère prospéré au Menée, car le vieux Marcor est tombé en défaillance de cœur et de santé. J'ai été obligé de prendre en main la métairie, et je tâche à la mener au bien, mais je me sens aussi grandement navré au fond de l'âme.

» Pour l'affolée, à vrai dire, elle n'est déjà plus si ambitieuse, si insensée. Mêmement elle commence à débiter à l'occasion de bons discours, mais c'est si peu de longue durée ! Enfin, il ne faut point de désespérance ; le bon Dieu n'abandonne pas toujours les bonnes gens. »

Il essuya une larme qui glissait sur sa mâle et brune figure. Je lui serrai la main en silence. J'avais compris que le pauvre Kernoël aimait encore d'amour la Nellic malgré sa folie.

La jeune Bretonne arrivait en ce moment près de nous à pas lents et d'un air réfléchi :

— Il est plus de midi : venez-vous dîner? lui

demanda le gars avec une exquise douceur.

Elle rougit en m'apercevant, ôta sa couronne, remit sa cornette, et se dirigea tranquillement vers le Menée, en s'appuyant sur le bras de Kernoël .

Quelques années plus tard, je faisais un nou* veau voyage en Bretagne ; je voulus revoir les pierres de Karnac. Je n'avais pas oublié Nellic, et désirais ni'informer de ce qu'elle était devenue. Je me rendis donc à la métairie du vieux Marcor. C'était un beau dimanche du commencement de l'automne. Kernoel fumait à la porte, assis sur un banc de pierre, au soleil. Je me fis reconnaître de lui, il me mena vers une fenêtre de la chaumière, et me montra une jeune femme qui vaquait tranquillement aux soins du ménage; puis il me dit :

— Ah î le bonheur nous est revenu, à son père et à moi ; voici enfin la Nellic bien portante de corps et ^'esprit.

J'en ressentis une véritable joie, et je songeai que l'amour avait contribué sans doute à la guérison, car, pour la jeunesse, l'amour est souvent le meilleur médecin.

— Ainsi, la lande a perdu sa fée ? dis-je en souriant.

— Oui, répartit Kernoël; mais moi j'y ai gagné une bonne femme, qui me rend heureux comme si j'étais dans lé paradis!

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