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LA FÉE DE LA LANDE

Pendant un de mes voyages en Bretagne, je sortis un matin d'Auray et me dirigeai vers Karnac.

La campagne était rayonnante' et fleurie, l'air tiède et parfumé, une douce brise de mer agitait mollement le feuillage. Chemin faisant, j'admirais toutes les grâces de la nature épanouie, sans négliger l'inspection de deux tombelles, chacune surmontée d'un men-hir, que je rencontrai sur mon passage dans un champ de fougère et d'ajoncs, i

Arrivé au Moustoir, pauvre petit hameau placé à égale dislance d'Auray et de Karnac, j'allai vi-

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siter un dolmen de moyenne dimension, composé de deux tables massives appuyées sur huit piliers verticaux. Comme je me reposais un moment à son ombre, j'aperçus, cheminant le long d'une sente, une toute jeune paysanne, svelte et jolie dans son corsage de drap bleu rehaussé de ganse écarlate et sous sa cornette de dentelle. Elle portait au bras un petit panier d'osier rempli d'iris, de convolvulus et de glaïeuls. Je suivis du regard cette apparition rustique et charmante, qui s'harmonisait si bien av^c le paysage,'et je la vis disparaître comme à regret dans une coupure du vallon.

Quelques minutes après, je me remis en marche. Jusqu'alors j'avais traversé une campagne boisée. J'entrai bientôt dans une plaine de bruyère rose, dorée çà et là de genêts en tleur. De petits blocs de pierre sans forme et sans nom, débris dispersés sans doute d'un cromlech détruit, gisaient de tous côtés, à demi enterrés sous l'herbe. Je ne vis rien aux alentours qui indiquât un monument celtique, et je continuai mon chemin vers Karnac.

Lorsque je me fus avancé dans l'immense lande qui porte ce nom, un imposant spectacle s'offrit à mes yeux: d'innombrables et gigantesques pierres, assises, par longues files non loin de la mer, dessinaient leurs formes bizarres sur un vaste ciel

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bleu. On eût dit une armée de géants rangés en bataille et prêts à défendre ce point de la côte menacé par un mystérieux débarquement. Après avoir contemplé de loin Y effet étrange et magnifique de ces abruptes monuments, je m'approchai d'eux et j'en étudiai minutieusement les dispositions.

Ces monuments consistent en plus de douze cents énormes pierres brutes rangées sur onze lignes parallèles. Ces lignes s'étendent du nordest au nord-ouest sur une longueur de 763 toises et une largeur de 47 environ. A la tête des files, vers l'extrémité nord-ouest, contre une métairie

nommée le Menée, est un demi-cercie formé de . pierres semblables, qui part de la première file et va se terminer à la onzième, de sorte que la perpendiculaire à la direction des alignements forme son diamètre. Ce demi-cercle qui traverse la métairie est composé de dix-buit pierres. Les trois quarts environ des masses granitiques qui composent le singulier assemblage sont de véritables men-hirs, ou pierres plantées verticalement en terre. Leur hauteur varie autant que leurs formes. Les plus élevées ont dix-huit ou vingt pieds d'élévation; mais beaucoup n'en ont 'que dix ou douze. Les autres masses, appelées /wuirans, sont

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informes et tout simplement posées sur le sol, mais leur volume est énorme, et leur poids peut être évalué à soixante-dix ou quatre-vingts milliers.

Quoique ces pierres soient d'un granit fort dur, elles sont comme rongées par le temps. Les lichens d'un vert pâle tapissent leurs profondes fissures, et la mousse couvre leurs têtes rugueuses et foudroyées. Chose étrange! un grand nombre de men-hirs sont plantés en terre, la pointe en bas, leur masse est infiniment plus considérable à leur sommet qu'à leur base, et ils paraissent portés comme sur pivot. Cette particularité cache sans doute une intention. Mais cette intention est encore un mvstère.

Tout en parcourant ces rangées de blocs titanesques, et en feuilletant les Antiquités de la Bretagne, excellent livre de M. de Fréminville, dont je m'aidais dans mes recherches archéologiques, je songeais aur assertions nombreuses et contradictoires hasardées sur l'origine de ces monuments. Tantôt ils n'ont pu être que l'ouvrage des Romains, et ces pierres représentent un camp de César, comme si l'on voyait rien de semblable dans les stations romaines dont il nous reste encore en France un grand nombre de débris. Tan-

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tôt ils sont l'œuvre des Hébreux, et même* des Grecs, sans doute parce qu'on y retrouve l'image du temple de Salomon ou du temple de Diane. Un antiquaire breton, M. de Penhouet, les a attribués aux Phéniciens qui, dit-il, ont colonisé l'Armorique. Un autre, M. de la Sauvagère, en fait l'œuvre des Égyptiens, et rappelle le palais de Karnac dans les ruines de Thèbes, ainsi que la fameuse avenue de sphinx qui conduit à ce palais. Mais toutes ces hypothèses, plus ou moins ingénieuses , ne peuvent résister à un examen approfondi. Il demeure évident que ces vestiges de l'antiquité appartiennent en propre aux peuples aborigènes du Nord et qu'ils sont contemporains de la civilisation des druides. Vainement, en effet, en chercherait-on quelques-uns ayant cette nature gigantesque et grossière chez les peuples méridionaux, tandis qu'on en rencontre un nombre considérable jusqu'en Suède, en Norwége, au fond du Jutland, partout enfin où la race celtique et la religion de Tor et d'Esns ont étendu leur empire.

Il est moins facile de préciser leur destination. Faut-il regarder, par exemple, les mm-hirs et les peulvans de Karnac comme les mausolées d'un cimetière antique ou comme les colonnes d'un

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trophée militaire? L'opinion la plus accréditée fait de ces monuments autant de sépulcres de guerriers tués dans une mémorable bataille. Un savant, M. de Cambry, ne voit en eux ni un cimetière ni un trophée : il y reconnaît la figure du zodiaque. Malheureusement pour l'opinion de M. de Cambry, on ne compte que onze files de pierres, et le zodiaque a douze signes. Je discutais tout haut avec moi-même les probabilités de ces différents systèmes, lorsqu'une voix douce et grave, s échappant de derrière un peulvan, me dit :

— Ne vous mettez pas tant en peine, monsieur, je vais vous expliquer ce que vous ne devineriez

peut-être jamais. Ces pierres sont des soudards qui ont été métamorphosés, un jour qu'ils poursuivaient saint Corneli. Voilà la vérité.

J'allai vers l'endroit d'où partait cette voix, et je vis, assise au pied du bloc de granit, la belle enfant qui m'était apparue déjà dans la 'sente du Moustoir. Elle tressait une couronne avec des fleurs qui remplissaient son petit panier.

Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle était brune et blanche ; sa chevelure noire avait des reflets bleus, son visage harmonieux offrait l'éclat de la neige au soleil. Ses yeux étaient doux, mais un

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peu hagards ; ses lèvres rosées s'ouvraient d'un air à la fois naïf et réfléchi, laissant entrevoir de petites dents laiteuses comme des perles ; ses joues étaient pâles, mais leur fin épiderme cachait comme un transparent de carmin, car elles rou-

gissaient à la moindre impression.

Elle se troubla un peu en me voyant la considérer avec curiosité, et son visage s'empourpra légèrement.

— Vous êtes savante, mademoiselle, lui dis-je, et je vous remercie de m'avoir tiré d'embarras.

— Je suis de la lande, monsieur, répondit-elle avec le même air de douceur et de gravité. J'en connais les secrets, et je me fais un devoir de les apprendre aux voyageurs.

A ces paroles, je crus avoir affaire à quelque cicérone du pays. Je fus enchanté de sa jeunesse et de sa grâce, et m'empressai de lui demander des renseignements qu'elle me donna avec une obligeance sérieuse.

— Je puis vous indiquer d'ici, reprit-elle, tout ce qu'il y a de bizarre sur cette terre de bruyère et d'ajoncs. Regardez d'abord à droite de la première file des pierres de Karnac, et vous apercevrez un moulin.

— Je l 'aperçois, répondis-je au hasard.

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— C'est Je moulin de Kervarv, le moulin où la fée Mélusine vient la nuit moudre du blé pour elle et pour ses sœurs.

— Selon la légende? répliquai-je en souriant.

— Selon la vérité, affirma-t-elle.

Surpris de cette réplique ainsi que du ton sentencieux qui raccompagnait, je dus penser qu'elle émanait d'une crédulité excessive. Je n'en continuai pas moins à écouter mon interlocutrice, grâce à ses yeux Meus beaucoup plus intéressants que

ses discours.

— Tout près du moulin, continua- t-elle, est un dolmen, un des plus grands qui soient à dix lieues à la ronde ; il se nomme le dolmen des Pouf piquets.

— Autant que j'en puis juger à cette distance, il me semble que les pierres en sont toutes dérangées ?

— En effet, elles ont été bouleversées par une légion de ces génies malfaisants qui, chaque année, à la Noël, viennent là tenir conseil et danser * dès la chute du jour jusqu'à l'aube matinale.

Je ne me hasardai plus à douter de la parfaite certitude de ces traditions populaires.

. — De ce coté, là, au bord de la mer, reprit le charmant cicérone, découvrez-vous Karnac ? Kar-

nac, un village vieux comme le monde ! Non loin, vous remarquez une tombelle composée de pierres grosses comme des pavés, amoncelées les unes sur les antres. Prenez garde! ce sont des ossements pétrifiés de géants qui ont fait naufrage sur nos côtes. On a bâti dessus une petite chapelle dédiée à saint Michel, et où cet illustre martyr prie pour les trépassés.

Elle s'exprimait en si bons termes, que je commençais à m'en étonner, lorsque je réfléchis qu'elle récitait sans doute une leçon apprise par cœur, et je me plus à la lui laisser répéter jusqu'au bout.

— Ah ! j'allais oublier! s'écria-t-elle... Près de la tombe est une fontaine sacrée, au milieu d'un beau bouquet d'arbres. C'est là que saint Michel vient se désaltérer quand ses lèvres sont sèches d'avoir beaucoup prié. Vous ferez bien d'aller boire de l'eau de cette fontaine , monsieur, car tille guérit les affligés.

Puis elle se tut et se rassit pour achever sa couronne de fleurs.

— Est-ce donc tout ce que la lande renferme de remarquable? lui demandai-je, en regrettant presque de ne plus entendre sa voix, dont la mélancolique accentuation me plaisait.

— C'est tout, monsieur, répondit-elle laconiquement.

Je pris dans ma bourse une pièce d'argent et la laissai tomber dans le panier de la jeune fille. Je voulus doubler le prix de ce modeste don par la bonne grâce d'un compliment, mais elle n'en parutpas le moins du monde satisfaite, car elle s'était emparée de la pièce d'argent, et la considérait en tremblant, l'œil hagard et la joue empourprée. Tout à coup elle la jeta loin d'elle en poussant un petit cri aigu, se leva de nouveau, redressa sa jolie tête brune, et dit d'une voix éclatante :

— Laissez-moi! laissez-moi! je suis la fée de la lande !

Aussitôt elle ôta sa cornette, posa sur ses beaux cheveux noirs sa couronne d'iris, de convolvulus et de glaïeuls ; puis elle s'enfuit à travers les files de pierres, au hasard, en décrivant dans son vol d'oiseau de capricieuses sinuosités. Elle était si charmante, que je me sentis un moment partage entre l'admiration et la pitié.

— Pauvre belle créature! murmurai-je enfin tristement.

Un profond soupir répondit à ma plainte. Au bruit de ce soupir, je me retournai, et vis à quelques pas de moi un jeune paysan à la taille her-

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