‹ L'amour à vingt ansChapitre 4 sur 12 · LA LETTRE DE CHANGE · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE CHANGE

Après avoir quitté la baie de la Forêt, un jeune homme remontait vers la campagne bretonne en suivant le bord d'un ruisseau qui serpentait entre deux collines verdoyantes et fleuries. 11 gravit lestement une pente rapide, tapissée de bruyères roses, et arriva sur une éminence couronnée de sapins et de genêts. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber ; le grondement du tonnerre lointain mêlait sa menace au déferlement terrible de la vague contre les rochers de la côte. Déjà la tempête envahissait l'espace.

Trop éloigné de Concarneau pour espérer d'y arriver avant que la tourmente eût déployé toute

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sa violence, le voyageur aperçut, à peu de distance, un petit manoir à demi-caché derrière un massif de bouleaux et de chênes, et se dirigea à la hâte vers cet endroit où il comptait trouver un abri. Lorsqu'il arriva devant cette vieille construction, flanquée de quatre tourelles en encorbellement dont les fossés, en partie comblés, se tapissaient de titymale, de pariétaire et de rhododendron, dont le pont-levis moussu semblait témoigner d'une immobilité centenaire, notre jeune homme frappa à la porte massive et cintrée qui ne s'ouvrit point à cet appel, malgré l'aboiement d'un chien à l'intérieur. Un coup plus énergique parut avoir plus de succès, car bientôt une voix féminine, nettement accentuée, s'écria :

— Paix, Tom ! paix donc î

Le chien cessa d'aboyer; il se contenta de grogner sourdement.

— Qui est là? reprit la même voix. Que voulezvous ?

— Je voudrais échapper à l'orage qui menace de me tremper jusqu'aux os, et je vous supplie «le m'accorder un abri pour quelques instants.

— Qui êtes-vous? demanda-t-on après un silence. Êtes-vous du pays? êtes-vous étranger?

— Je suis du pays, en ce sens que j'y suis né;

mais je suis étranger, en ce sens qu'après dix ans de séjour dans une contrée lointaine, je n'ai trouvé ici ni parents ni amis.

— Encore une question , monsieur, s'il vous plaît, malgré la pluie qui redouble : Quel est votre nom? Je le connais peut-être, car il y a longtemps que j'habite le canton.

— Je me nomme Bérnard Trémie; mon père était armateur à Concarneau.

— Bernard Trémie, Bernard Trémie !

La porte roula sur ses gonds, et le jeune homme •se trouva en face d'une jeune fille abritée sous un vaste parapluie. Cette jeuue fille, brune et jolie, fixa sur son hôte un regard investigateur, d'abord plein d'inquiétude, puis promptement confiant et gracieux, car l'extérieur de Bernard Trémie, avec ses vêtements simples mais de bon goût, avec ses manières distinguées, avec sa physionomie ouverte, avec ce que je ne sais quoi qui révèle l'homme de bonne éducation, était de nature à rassurer l'hospitalité la plus timide.

— Excusez-moi, monsieur, de ne vous avoir pas fait entrer plus tôt; je -suis seule ici en ce moment, et mon père m'a recommandé de ne recevoir personne.

— Alors, mademoiselle, je me retire. Il ne faut

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pas enfreindre la recommandation de monsieur votre père.

— Oh ! restez, je vous en prie : il fait un temps affreux : je serais vraiment cruelle de vous refuser un abri. Et, tenez, reprit-elle, après avoir fermé la porte, mettez-vous sous mon parapluie et traversons vivement la cour.

Bernard fit ce que la jeune fille désirait; ils gagnèrent un vestibule, puis ils entrèrent dans un salon décoré d'un meuble rouge en velours d'Utrecht et de quelques pastels représentant les sites les plus pittoresques du Finistère. Deux ' vases de fleurs se dressaient à côté d'une pendule en marbre noir à colonnes cannelées. Un clavecin de vieille date étalait ses formes grêles sous une glace à reflets bleus, au cadre doré et découpé. Cet ameublement ne se distinguait point par l'élégance, mais on y remarquait tant de symétrie et de propreté, que le regard ne pouvait manquer d'en être bientôt séduit. La jeune fille approcha un fauteuil près de la cheminée et pria son hôte de s'y asseoir ; puis elle sortit sans dire un mot, revint un moment après avec un panier rempli de chenevotte et de sarment, en jeta des poignées dans 1 atre, y mit le feu, et dit alors à Bernard :

— Maintenant, séchez-vous, monsieur, car vous êtes tout mouillé.

Et, sans écouter les remercîments du jeune Trémie, elle plaça le panier dans l'angle extérieur de la cheminée, balaya la poussière qu'elle avait faite sur la bordure de marbre, fit le tour du salon comme pour le passer en revue, et vint s'asseoir en face de Bernard, prête à raviver par de nouveaux aliments le feu qui menaçait de s'éteindre. Bernard avait admiré l'aisance élégante de ses manières,, la charmante expression de sa physionomie. Svelte, elle avait une taille d'un dessin parfait, une jolie main d'enfant, un visage pur et doux, des cheveux noirs légèrement ondes, de grands yeux veloutés, un sourire d'ange et dix-huit ans. 11 eut été difficile de trouver, sinon une créature plus belle, du moins une jeune fille plus mignonne et plus délicieuse. Elle se nommait Marcelle.

Bernard et Marcelle étaient depuis quelques instants silencieux; ils ne paraissaient pas devoir bientôt rompre ce silence embarrassant, lorsque Tom, le dogue qui avait si bien aboyé, présenta son gros museau dans l'entrebâillement de la porte du salon, et sembla promener un regard soupçonneux sur les deux jeunes gens en présence.

— Tom, au chenil! s'écria Marcelle en souriant ; votre place n'est pas au salon.

L'animal regarda fixement Bernard, et, convaincu sans doute que sa jeune maîtresse n'était point en danger près de lui, il s'en alla lentement.

— Je crois, mademoiselle, que Tom est venu m'envisager, pour voir quel degré de confiance il devait mettre en moi.

— Et le résultat de son investigation ne vous a pas été défavorable, monsieur, car il s'est retiré sans grogner, ce qui ne lui arrive que lorsqu'il a bien auguré des personnes. Je dois dire à sa louange que c'est un physionomiste excellent.

— 11 vient d'être pour moi d'une bienveillance dont je le remercie de tout mon cœur, mademoiselle. Je regrette bien vivement de ne pouvoir lui témoigner ma reconnaissance par quelque relief d'ortolan.

— Hélas! il n'y serait que trop sensible, reprit la jeune fille d'un ton comique. Notre cher Tom est de bonne garde ; mais sa gourmandise est si insatiable qu'elle fait taire parfois sa méfiance et sa circonspection. Un voleur aurait facilement raison de lui avec quelque morceau friand de

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bœuf ou de mouton. Un sourd grognement annoncerait seul alors l'approche du danger.

Marcelle avait à peine prononcé ces motslors que le grognement sourd dont elle parlait se fit entendre. La jeune fille tressaillit et devint pâle. Elle prêta attentivement l'oreille et crut entendre, à travers le clapotement serré de la pluie qui battait la terre, un bruit de pas sur le sable de la cour. Elle se leva avec émotion et fit quelqnes pas pour sortir du salon; mais, remarquant que Bernard se disposait à raccompagner, elle l'arrêta et lui dit:

— Ne me suivez pas, monsieur. Ce ne peut être un voleur qui s'introduise ici en plein jour : il n'y a guère de voleurs dans le pays.

— On aura su que votre père est sorti, et quelques mauvais sujet...

— C'est probable, monsieur, mais ce mauvais sujet-là, je crois le deviner, n'est pa3 de l'espèce des larrons. Laissez-moi faire, et veuillez ne sortir du salon que si vous m'entendez réclamer votre secours.

— En vérité, mademoiselle, vos paroles éveillent en moi une vive inquiétude!

— Soyez tranquille, monsieur, je ne cours aucun danger.

Elle alla cependant décrocher un poignard maltais pendu au-dessus de la cheminée, le cacha dans un pli de sa robe, et sortit d'un pas ferme et d'un air calme, après avoir fait un salut de la main à Bernard, qui resta stupéfait de l'étrangeté de cet incident.

Lorsque Marcelle eut fermé la porte du salon elle se trouva face à face avec un homme de taille moyenne, mais trapue, dont le visage, dessiné à grands traits , offrait cette expression énergique qui révèle de prime abord un caractère violent et déterminé. Son teint très-pàle tranchait durement sur le contraste de ses cheveux et de sa barbe d'un noir mat, presque sans reflet. Ses yeux, enfoncés dans un orbite que semblait creuser davantage une sombre teinte de bistre, lançaient un éclat fulgurant que plus d'un regard, même hardi, n'eut pu soutenir. La physionomie de cet homme, ardente et froide en même temps, décelait une volonté implacable et prête à tout braver pour atteindre un but et satisfaire une passion. Il était mis avec recherche, et paraissait avoir cinquante ans.

— Comment êtes-vous entré ici, monsieur? lui demanda Marcelle en s'efforcant de dominer sa propre émotion ; et qui demandez-vous?

— Vous, répondit tranquillement le nouveau venu. Je vous l'avoue, reprit-il avec une velléité d'enjouement, j'ai mis dans mes intérêts votre servante, qui, sous prétexte de se rendre à Concarneau, s'est empressée de venir m'apprendre l'absence de votre père. J'ai donc profité de l'occasion ; et, muni d'un appât que Tom ne dédaigne jamais, j'ai escaladé le mur du jardin, de sorte que me voici près de vous, Marcelle. Je désire vous parler.

— Qu'avez-vous à me dire, monsieur? articula la jeune fille avèc un accent aussi dédaigneux que le lui permettait le secret effroi dont elle se sentait l'âme oppressée.

— Je veux avoir avec vous une explication qui sera, si vous le voulez, mon dernier entretien. Je vous apporte la preuve que j'ai entre les'mains... le déshonneur de votre père.

— Vous mentez, monsieur! balbutia Marcelle avec une expression de douleur. Cette preuve, vous ne l'avez pas! vous ne pouvez pas l'avoir !

— Faites- moi le plaisir de me recevoir un peu mieux qu'à la porte, et vous serez bientôt convaincue que je ne mens pas.

En disant ces mots, il se dirigeait vers le salon. Marcelle ouvrit vivement la porte du cabinet de

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travail de son père, et y fit entrer le bizarre visiteur.

Une table en merisier, deux cbaises, une petite bibliothèque, un canapé jaune et flétri, composaient le mobilier de cette pièce. Des engins de pèche, des modèles de barques, gréées en cotres, en sloops, une longue-vue, une boussole, quelques instruments de précision, dénonçaient les goûts du maître delà maison, ancien armateur qui avait fait le cabotage sur le littoral de l'Océan.

Marcelle alla s'appuyer contre la petite table; elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour en contenir les battements. Son interlocuteur s'assit sur le canapé, à deux pas, etla contempla un instant avec une fixité ardente qui attira le sang aux joues de la jeune fille, dont les yeux furent contraints de se fermer.

— Eh bien! monsieur, cette preuve? lui demanda-t-elle après un effort pour maîtriser son émotion.

— Cette preuve, je vous l'ai déjà dit, c'est une lettre de change tirée sur moi par mon ami Kerno\, à une époque où ses affaires d'armateur étaient tombées dans un complet désarroi, et où j'étais comme banquier en relations d'intérêts avec lui. L'acceptation que porte cette lettre de

change, je vous le répète, est un faux, et le coupable, je viens de vous le nommer.

— Votre accusation est une calomnie, monsieur! Je ne veux pas vous croire, je ne vous crois pas !

— Hier, devant vous, j'ai fait allusion à cet épisode malheureux de son passé; vous avez vu pâlir votre père, des larmes ont jailli de ses yeux. Est-ce vrai?

— Que sais-je, hélas!... Enfin quelle est votre intention? Après avoir longtemps gardé le silence, avez-vous donc réellement conçu le projet de vous adressera la justice? Mais si vous agissez de la sorte, en supposant que vous puissiez le faire, on saura le motif qui dicte votre conduite, et l'on vous méprisera.

— Votre père en sera-t-il pas moins désho-

noré ?

— Vous êtes odieux !

— Soit. Le cœur qui se venge est-il si scrupuleux, quand on l'a blessé dans ses sentiments les plus profonds? D'ailleurs, quel rôle jouez-vous? en quoi vous montrez-vous plus noble, plus héroïque que je ne le suis ? Je sape d'un coup de ma colère le renom d'honnêteté que votre père

s'est arbitrairement acquis : c est juste, et c'est mon devoir.

— C'est inique, et c'est une infamie; s'écria Marcelle dune voix altérée.

— Affaire d'opinion, répliqua froidement l'âpre contradicteur. Je continue: La dénonciation dont je menace votre père s'explique très-bien, vous en conviendrez, par le sentiment vindicatif qu'excite en moi votre dédain persistant. Mais comment excuser votre insouciance? Pour prévenir un grand scandale, il vous suffit d'un élan de générosité, et cependant, égoïste et cruelle, vous livrez votre père à la sévérité des lois. J'admets que ma vengeance soit détestable : la sécheresse de votre cœur l'est-elle donc moins? Voilà pourtant nos positions respectives. Pour la dernière fois, je vous apporte la paix ou la guerre, choisissez : perdez votre père ou sauvez-le.

Marcelle était violemment oppressée : ses paupières se gonflaient de larmes, tout son corps tremblait.

— Tenez, monsieur, murmura-t-elle d'une voix brisée, ce que vous me dites là est tellement affreux que je doute encore de la réalité. Quoi! vous qui êtes marié, vous, un ancien ami de notre famille, vous qui devriez être mon secours et

mon appui pour me faire rentrer dans le chemin de Thonneur si j'essayais d'en sortir, vous m'excitez au mépris de mes devoirs! vous exigez impérieusement que je ternisse ma vie, et, pour m'y contraindre, vous ne craignez pas de spéculer sur une faute que mon père a commise, dites-vous, et vous me menacez, si je résiste à vos injonctions, de le livrer à la justice dans le but de vous venger de mes mépris! en un mot, vous avez l'audace de me placer entre mon propre déshonneur et le déshonneur de l'être que j'aime le plus au monde. Mais quel homme êtes-vous donc? quelle conscience est la vôtre? Vous prétendez que votre façon d'agir à mon égard n'est qu'une action détestable ! Ah ! vous vous trompez, monsieur, c'est une horrible lâcheté!

Ces paroles semblèrent frapper comme d'une balle la poitrine du sinistre interlocuteur. Il frissonna ; son regard eut un lugubre rayonnement. Mais l'impression violente se dissipa vite en lui. Il retrouva bientôt toute sa présence d'esprit, tout son aplomb.

— Que m'importent vos injures, Marcelle! ditil. Je vous les pardonne. Mais, je vous le répète, vous m'avez inspiré une passion indicible, follej

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absurde, mais violente, mais tenace, et je suis prêta tout...

— Je ne vous comprends pas, murmura Marcelle avec un secret effroi. Achevez!

— Eh bien! oui, s'écria-t-il d'une voix vibrante et saccadée : oui, je me suis armé d'une résolution désespérée, et je tenterai l'impossible pour vous obtenir, fût-ce en dépit de vous-même! Je suis un insensé! je suis un misérable ! c'estpossible ! Je suis méprisable, si vous voulez ! Mais est-ce ma faute à moi si vous avez allumé dans mon sein cette ardente passion? Est-ce ma faute à moi si je ne puis résister à l'élan coupable qui m'entraîne vers vous? J'ai voulu d'abord me retenir

sur la pente fatale : mes efforts n'ont réussi qu'à me faire sentir davantage l'invincible puissance de mon penchant. J'ai laissé mon cœur éclater devant vous; je vous ai révélé mon martyre. Mais à peine avez-vous daigné vous émouvoir de mon tourment? Alors j'ai mis ma fortune à vos pieds; je vous ai offert, loin du monde où nous vivons, une existence enchantée, pleine de luxe, d'élégance et d'éclat, car j'eusse brisé toute entrave, foulé sous mon dédain toute convenance pour me réunir à vous. Mais, hélas! rien ne vous a touchée, rien ne vous a fléchie.

Vos répulsions persistantes, en in humiliant sans cesse, ont fini par surexciter en moi le désir implacable de la vengeance à tout prix!

Le ton déclamatoire qui accentuait cette tiradç avait d'abord épouvanté Marcelle ; cependant son instinct de femme, subtil et pénétrant, n'avait pas tardé à lui faire comprendre qu'il y avait de l'affectation et de la fanfaronnade dans un langage si dramatique. Ce fut avec un calme légèrement railleur qu'elle répondit :

— Vos menaces ne me font pas peur, monsieur.

Vous avez assez d'expérience pour savoir que la brutalité ne réussit jamais près des femmes. La persuasion, voilà la seule force qu'il faut employer avec elles; c'est la seule qui soit honorable.

Puis, apercevant Tom qui venait en grognant de se présenter à la porte du cabinet, elle ajouta d'un ton à la fois ironique et triste :

— C'est aussi la seule qui soit sûre !

Elle fit un signe à Tom qui s'accroupit au seuil et continua de grogner, mais plus bas, eu dardant un regard oblique et sombre sur celui qui tentait d'effrayer la jeune fille. Le terrible personnage n'eut pas l'air de remarquer cet incident; il reprit néanmoins en adoucissant singuliè rement l'expression de sa voix :

— Voyons, Marcelle, décidez. Montrez-vous généreuse pour votre père, et aussi pour cet insensé qui est là, souffrant, devant vous, qui vous ajme et qui vous supplie avec ardeur! Dites un mot, un mot propice, et je vous livre la lettre de change avec laquelle je puis faire condamner votre père. Condamner, entendez-vous ? Tenez, Marcelle, voici cette pièce de conviction, reprit-il en tirant de son portefeuille deux papiers pliés.

Il montra l'un et le serra soigneusement; puis il déploia l'autre, et dit :

— Je vais vous lire maintenant un écrit qui constate le fait hicriminable. Écoutez :

« Mon cher Danglaz,

)> Je suis un homme flétri, perdu! Ayez pitié y» d'un insensé qu'un accès % de désespoir a jeté » dans le crime. Ruiné par la faillite d'un com- )> merçant, pressé de toutes parts, sans argent, » sans ressources, j'ai commis... Oh! je meurs de » honte et de remords!... j'ai commis un faux! » oui, un faux ! J'ai fait traite sur vous, et, con- » trefaisant votre signature, j'ai signé votre ac- » ceptation! Grâce, mon cher Danglaz! Ne me » vouez pas à l'infamie! Je vous rembourserai

l'amour a vingt ans 35 » avec le temps. Sauvez l'honneur de ma fille,

» de ma pauvre Marcelle ! Pitié et miséricorde ! » J'attends votre réponse ; je l'attends avec an- » goisses. fc

» Adieu,

» Pierre Kernol. »

Il mit cette lettre sous les yeux de Marcelle.

— Reconnaissez-vous l'écriture de votre père? lui demanda-t-il.

Après quoi, il serra le pli, tandis que la jeune fille, accablée, anéantie, restait muette, le visage ruisselant de larmes, le cœur déchiré par l'évidence de cette affreuse révélation.

— Il y a quatre ans que ces choses se sont passées, reprit tranquillement Danglaz , satisfait de l'impression que la lettre avait produite sur Marcelle. J'ai toujours dit à votre père que j'avais déchiré son faux, afin de le tranquilliser. Mais je me flatte d'être un homme sérieux; j'ai pour règle absolue de ne jamais détruire aucun papier important, même lorsque je ne prévois pas qu'il puisse jamais de me devenir utile. Du reste, je l'avoue, votre père a voulu me rembourser, et j'ai refusé, ne voulant pas restreindre sensible-

ment la modique fortune, qu'une succession est venue fort à propos lui donner, lorsque dangereusement malade il était contraint de renoncer à ses opérations d'armateur pour la pèche et de se confiner dans cemanoir délabré. Ainsi, vous le voyez, le sort de votre pè e est entre mes mains. Eh bien! ma belle enfant, je le remets entre les vôtres : c'est à vous de consolider la tranquillité de votre père ou de lui enlever le repos dont il jouit.

Marcelle demeura un instant sans répondre; elle était atterrée; puis elle leva lentement un regard étrange vers Danglaz , qui dardait sur elle des yeux étincelante .

— Revenez ce soir, dit-elle enfin d'un ton bref et résolu. Ce soir, je vous donnerai une réponse définitive. A ce soir!

— Pourquoi ce retard? demanda le terrible interlocuteur en se levant et en s'approchant de la jeune fille avec vivacité.

Il voulut lui saisir la main. Elle fit un mouve-

ment de dégoût et poussa un cri étouffé. Tom se dressa soudain et renfla le grognement dont il avait accompagné cette scène en sourdine. Il allait s'élancer sur l'insolent, quand Marcelle le retint.

— Paix, Tom! paix donc! Et vous, monsieur,

reprit-elle avec une expression sardonique, prenez garde à vous; vous connaissez cette bête; elle ne tolère pas qu'on m'approche de trop près, surtout quand on n'est point son ami. Et vous savez que Tom ne vous aime pas.

— Je m'en flatte, répliqua Danglaz en jetant sur le chien un coup d'œil haineux, que celui-ci lui rendit énergiquement.

— J'ai besoin de me recueillir, reprit Marcelle, et je compte interroger mon père pour acquérir une certitude devant laquelle je recule, malgré les preuves que vous m'avez données.

— Refusez-vous de croire à l'authenticité des pièces que je viens de vous montrer?

— Hélas ! je la redoute plus que je ne la suspecte! Ce soir, vous pouvez venir, monsieur, cette fois par la porte. Vers sept heures, mon père ira faire le whist à Concarneau. J'ai l'habitude de l'accompagner ; je prétexterai quelque fatigue, quelque souffrance. J'aurai soin d'éloigner la servante, que vous avez si bien mise dans vos intérêts. •

— Et alors?...

— Alors, répliqua Marcelle en cachant dans ses mains son visage pâle et endolori, vous me

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livrerez la lettre de change avec l'écrit qui confirme la culpabilité.

— Mais quelle garantie?

— Ma parole ! répondit vivement Marcelle ; j'ai résolu de sauver mon père, dussé-je en mourir !

Puis elle murmura imperceptiblement :

— Et j'en mourrai !

Danglaz n'osa pas contester la valeur de cette garantie, qu'il interpréta mal. 11 s'efforça, par quelques phrases banales, de ramener la jeune fille à une meilleure opinion sur ses sentiments. Marcelle ne daigna pas même l'écouter.

— A ce soir, huit heures, dit-il, je serai exact, car je vous aime ardemment et sincèrement.

— A ce soir, monsieur. Moi, je vous hais, n'importe !

— Vous êtes impitoyable !

— Et vous donc? répartit Marcelle avec une sombre animation.

— Vous me jugerez plus tard avec indulgence, et vous me pardonnerez.

— Jamais !

Tom accompagna le sinistre amoureux jusqu'à la porte de la cour, en paraissant regretter sérieusement de ne pouvoir lui sauter à la gorge et lui faire sentir la vigueur de ses crocs éblouissants.

Marcelle fut quelques minutes à se remettre des émotions qui lavaient agitée durant cette scène violente. Quand elle eut repris du calme, elle rentra au salon. Bernard Trémie s'y promenait à grands pas. En apercevant la jeune fille, il s'avança rapidement vers elle, et lui dit avec vivacité :

— L'orage a cessé, mademoiselle; il est tard; je suis pressé de regagner Concarneau, permettez-moi de me retirer.

— 11 pleut toujours, monsieur. Restez encore quelques instants, si cela vous est possible. xMon père ne tardera pas à rentrer , il vous fera beaucoup mieux que moi les honneurs de l'hospitalité.

— Ne me retenez pas, mademoiselle. Une aûaire très-urgente me réclame. Je suis contrarié de ne pouvoir demeurer plus longtemps ici ; je vous prie d'agréer l'expression de mes regrets et de mes remercîments.

— Je n'insiste plus, monsieur, et vous demande pardon de vous avoir laissé seul si longtemps. Mais une visite imprévue... particulière...

— J'ai entendu, en effet, le bruit confus de deux voix dans la pièce voisine, dit Bernard, sans paraître ajouter aucune importance à ces paroles.

Marcello rougit jusqu'au blanc des yeux. Elle

venait de se rappeler que la sonorité du cabinet de son père pénétrait jusque dans le salon. Elle jeta sur Bernard un regard inquisiteur et perçant, que celui-ci soutint avec plus de surprise que d'embarras. Elle en conclut qu'il n'avait, sinon rien entendu, du moins rien distingué de ce qui s'était passé entre elle et son mystérieux visiteur.

— Adieu, mademoiselle, dit le jeune homme avec une légère nuance de mélancolie. Je souhaite que le hasard me permette de vous revoir encore une fois.

— Je suis sûre, monsieur, que mon père aurait un grand plaisir à vous serrer la main, car je me souviens qu'il m'a parlé quelquefois de votre famille, originaire de Concarnean. Votre père, je crois, était comme le mien armateur pour la pêche, et tous deux s'estimaient et s'aimaient.

— Ne vous nommez-vous pas mademoiselle Kernol? demanda Bernard avec émotion.

— Qui vous l'a dit? balbutia Marcelle stupéfaite.

Bernard parut hésiter. 4 r — Je l'ai appris à la ville, répondit le jeune homme avec vivacité. Oui, oui, continua-t-il en s'animant, Kernol, je me souviens! Kernol, une vieille connaissance de mon père dont il me parlait souvent! Un brave et digne homme qui est

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venu au secours de ma famille, alors qu'un affreux ouragan avait détruit presque toutes nos embarcations en mer! Plus de dix ans passés loin de la France, dans TAméaique du Sud, n'ont point diminué en moi le sentiment de la reconnaissance. Grâce à votre père, mon père a pu rétablir ses affaires et échapper à une ruine imminente. Ce acte de générosité ne s'effacera jamais de ma mémoire, dussé-je vivre cent ans!

— Vous avez une belle âme, monsieur, dit la jeune fille avec une mélancolie touchante. Revenez nous voir, je vous en prie; mon père en sera bien heureux. La vue d'une personne qui nous rappelle une bonne action doit toujours nous réjouir le cœur.

— Je reviendrai, mademoiselle, je reviendrai bientôt!

— Au revoir donc, reprit Marcelle en insistant avec grâce : n'oubliez pas votre promesse.

— Il me faudrait vous oublier, repartit Bernard, et cela me semble impossible à présent.

Marcelle, doucement émue, le reconduisit jusqu'au sentier qui bordait les fossés de l'habitation. Tomles suivit en gambadant.

L'orage était dissipé, il ne pleuvait plus. Un

rayon de soleil, traversant les nuées éparses et floconneuses, se réfléchissait en se brisant avec éclat dans les flaques d'eau et diamantait les gouttelettes suspendues au feuillage des arbres et des buissons. Les bergeronnettes trottillaient sur le sable humide, et l'hirondelle de mer se jouait dans l'air brillant et rafraîchi. Un souffle tiède semait par bouffées à travers l'espace des senteurs d'herbe verte et de fleurs prin tanières. Il y avait, dans le retour du beau temps, une quiétude et un bien-être inexprimables dont Marcelle subissait malgré elle l'influence. Elle accompagna Bernard d'un regard souriant et charmé jusqu'à ce qu'il fut sur le point de disparaître au détour du chemin. Tout à coup .le jeune homme s'arrêta, et, se retournant, il salua de loin la jeune fille, dont le cœur se mit à battre avec précipitation. Lorsqu'elle s'inclina pour lui rendre son salut, elle ne pouvait déjà plus le voir. Un soupir lui échappa; puis elle s'en revint lentement, s'appuya contre la porte entrouverte qu'ombrageaient deux grands tilleuls plantés à l'intérieur, et tomba dans une rêverie profonde, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus au ciel. Son père la surprit dans cette situation, et vit une grosse larme briller sous ses longs cils noirs.

M. Kernol semblait avoir plus de cinquante ans ; il était petit et maigre ; il avait une figure

pâle et souffreteuse, des yeux doux et faibles, ur. front chauve et chargé de rides violentes, creusées par le tourment plus encore que par les années; Quelques mèches de cheveux gris et légers, flottant sur ses tempes et sur son cou ; achevaient de communiquer à sa physionomie une ascétique et touchante expression. Il souriait parfois, mais son sourire était presque toujours pensif. Sa voix avait des inflexions pleines de tristesse et de sensibilité. En un mot, il présentait toute l'apparence d'une nature éprouvée par la souffrance et le malheur.

— Eh bien! qu' as-tu donc, chère petite? dit* il. Est-ce que tu pleures?

— Moi, mon père? Mais non. Pourquoi pleurerais-] e?

Elle s'efforça de paraître gaie, et, saisissant dans ses mains mignonnes la tête du bonhomme, elle l'embrassa plusieurs fois avec effusion.

— J'ai pourtant vu une perle humide là, sur ta joue, reprit Kernol... Et, tiens, voilà que j'en revois une autre dans tes yeux.

— J'aurai regardé trop fixement le ciel, répondit Marcelle avec un enjouement contraint.

— C'est possible, chère petite, c'est possible. À propos , pourquoi te trouve -je à la porte , quand je t'avais bien recommandé de ne point l'ouvrir pendant mon absence?

. — Parce que je suis une désobéissante, et que j'ai enfreint votre recommandation.

— Ce n estjpas |)ien, Marcelle; j'avais mes raisons pour tenir à ce que la porte restât fermée. Mais, dis-moi, n'as-tu pas vu M. Danglaz, par hasard?

Marcelle tressaillit à cette question subite qui la ramenait au sentiment de sa position. Pour se donner le temps de rélléchir, elle feignit de n'avoir point entendu. Son père répéta sa question.

— J'ai vu M. Danglaz, répondit-elle; il n'est resté qu'un instant ici.

— Ah ! fit Kernol d'un air chagrin. Franchement, je voudrais bien que ce Danglaz ne revint plus chez nous. Il m'a pourtant rendu un grand service autrefois. C'est égal, je ne saurais l'aimer, cet homme... Aussi, pourquoi a-t-il osé...

Il n'acheva pas sa pensée. Marcelle, voyant que son père abordait le sujet fatal, le fit asseoir et s'assit elle-même sur un banc de pierre que le soleil avait déjà séché, se pencha gracieusement sur son épaule ; puis, d'un ton câlin et mélancolique :

— Quel grand service vous a donc rendu, ce M. Danglaz? demanda-t-elle. Il en a été vaguement question entre vous et lui devant moi ; mais je n'ai jamais pu comprendre ce dont il s'agissait.

— Il vaudrait mieux peut-être que tu ne comprisses jamais, balbutia le vieillard avec un pénible embarras. Au fond de la vie de plus d'un homme estimé, il se cache parfois de certaines fautes que ton ingénuité ne soupçonne pas, et que ton jeune esprit condamnerait avec une juste rigueur.

— Je pense, mon père, que l'on doit indulgence et miséricorde aux culpabilités en apparence les plus graves , parce que souvent elles ont été le résultat d'un excès de faiblesse ou d'une heure d'égarement, et que les coupables, d'ailleurs, sont cruellement punis par les reproches que leur adresse leur conscience et par les remords qui troublent leur repos.

— Tu as raison, ma fille, bien que tu ne connaisses pas toute la portée de tes paroles : il y a des êtres en ce monde, qui ont forfait à l'honneur, et qui cependant sont plus à plaindre qu'à blâmer.

— Si je connaissais un de ces infortunés/reprit Marcelle avec émotion, acquérant déjà la doulou-

reuse certitude que Danglaz n'avait point voulu la tromper, il me semble que je m'efforcerais de l'entourer de tendresse et de respect pour effacer de son cœur le poignant souvenir d'une faute expiée par un long tourment.

— Bonne Marcelle! soupira "Kernol, dont les yeux se mouillèrent. Qui sait? peut-être connais-tu un des malheureux dont nous parlons.

— Je ne vous comprends pas, murmura la jeune fille en pâlissant, car elle craignait de voir son père s'humilier devant elle jusqu'à lui faire l'aveu du crime qu'elle connaissait.

— Écoute , ma fille , dit alors Kernol avec effort : il y a dans mon passé une action épouvantable dont je t'eusse toujours fait un mystère, si les circonstances dans lesquelles nous sommes ne m'obligeaient à te la révéler.

Marcelle se sentit froid au cœur. Elle en savait assez, et voulait épargner à son père la honte d'un complet aveu. Mais Kernol continua :

— Je te disais tout à l'heure que je n'aimais pas ce Danglaz, et pourtant je ne puis méconnaître qu'il a des droits à ma reconnaissance.

Kernol s'interrompit comme s'il fléchissait sous le poids de ce qu'il allait ajouter.

— Qu'ai-je besoin d'apprendre ce qui paraît

vous coûter tant à dire, mon père? Vous paraissez bien fatigué; tenez, ne me parlez plus de cela, et rentrons.

- — Non, ma fille, non, je veux aller jusqu'au bont, j'en aurai la force; ce sera pour moi une nouvelle expiation, pour toi un avertissement utile sans doute... Eh bien ! reprit-il avec énergie, il y a quatre ans... j'ai fait...

— Je sais tout, mon père! s'écria la jeune fille en mettant sa main sur la bouche qui allait proférer le cruel aveu.

— Comment? s'écria le vieillard stupéfait.

— Oui, je sais tout!... M. Danglaz' m'a tout appris ! t

— Le misérable ! je m'en doutais... Quand t'at-il révélé cela?

— Aujourd'hui même, ce matin.

— Ah! ma pauvre enfant, méfie-toi de cet homme ! C'est un démon !

— Je m'en méfie, mon père, mais je ne le crains pas.

11 y eut un instant de silence pendant lequel Kernol, le visage caché dans ses deux mains, resta immobile et comme anéanti : il pleurait. Sa fille l'entoura de ses bras et couvrit son front debaisers.

— Du courage! dit-elle. M. Danglaz n'osera pas porter plainte contre vous.

— Je le crois aussi, soupira Kernol en relevant la tête. Il ne saurait me flétrir sans qu'il rejaillît sur lui-même quelque chose d'odieux.

Un instant après, le père et la fille se levaient et rentraient dans l'intérieur de l'habitation.

Marcelle apprit alors à son père quel hôte inattendu le hasard lui avait amené pendant l'orage. Au nom de Bernard Trémie, le visage du bonhomme exprima la surprise et la joie.

— Bernard Trémie ! s'écria-t-il, le fils de mon vieil ami Jean Trémie, établi depuis douze ans à la Plata. Bernard était encore tout enfant quand son père l'emmena au Brésil. Déjà cependant il se montrait plein d'intelligeuce et promettait de faire un homme capable. Pourquoi ne l'as-tu pas prié de m'attendre? j'aurais été si ravi de le revoir.

— Je me suis efforcée de le retenir, mais je n'ai pas réussi. Une affaire urgente l'obligeait à partir; mais il s'est engagé à revenir bientôt.

— A la bonne heure! S'il revient aujourd'hui, pendant mon absence, tu l'engageras de ma part à dîner pour demain. Je te recommande cela.

— Comptez sur moi, répondit la jeune fille avec animation.

— Eh ! eh ! ma chérie , répartit Kernol d'un air doux et légèrement moqueur, est-ce que tu lui aurais trouvé bonne mine, au petit Bernard Trémie ?

— Oui, mon père, il m'a paru assez joli garçon, répondit Marcelle, non sans rougir un peu.

— Le jeune homme a tenu les promesses de l'enfant. Je l'avais prévu.

— Son âme m'a semblé encore plus charmante que son visage, reprit Marcelle. Il m'â dit en effet, à propos d'un service que vous avez jadis rendu à sa famille, de touchantes paroles qui m'ont prouvé que c'est un noble cœur.

— Quoi! notre jeune ami s'est rappelé î ...

— Qu'il y a dans votre existence une belle action dont le souvenir, mon père v doit vous consoler de bien des ennuis!

Kernol attira sa fille dans ses bras, et l'y pressa silencieusement.

— Tu trouves toujours, Marcelle, des mots qui sont comme un baume, et qui cicatriseraient ma blessure, si elle n'était incurable.

— Incurable ! repartit la jeune fille. Moi, je veux la guérir, et je la guérirai.

Vers le soir, sur les instances réitérées de Mar-

celle , Kernol, qui avait d'ailleurs grand besoin de se distraire, se rendit à Concarneau, où il allait habituellement deux ou trois fois la semaine faire le whist chez un ami.

En se voyant seule alors, dans l'attente du moment terrible où Danglaz se présenterait pour lui demander l'accomplissement du marché consenti, Marcelle se sentit le frisson, elle eut peur. Silencieuse, immobile, les yeux fixéssurle parquet du salon, elle pleurait, lorsque la porte du vieux manoir résonna sous un coup violent. La foudre éclatant sur sa tête n'eût point communiqué àMar-

celle un ébranlement plus profond. Elle se leva d'un bond, puis retomba comme foudroyée. Cette soudaine commotion ne la secoua qu'un instant; elle se releva ensuite avec énergie, prit résolument le poignard dont elle s'était armée le matin, le cacha d'un air sombre et résolu, puis elle sortit du salon, traversa la cour où Tom se tenait sans aboyer, contre son habitude. Mais, sur le point d'ouvrir, elle eut une nouvelle défaillance qui paralysa ses mouvements. Un second coup frappé avec vigueur la fit tressaillir et la galvanisa en quelque sorte, car ce fut avec un geste nerveux

et fébrile qu'elle tira le verrou, fit jouer le pêne delà serrure, et ouvrit.

— C'est encore moi, mademoiselle, dit Bernard Trémie en la saluant.

Marcelle poussa un cri de surprise : elle pâlit,

chancela et s'évanouit.

Cet incident, en trompant sa redoutable attente,

venait de briser toutes ses facultés tendues vers «

une certitude odieuse, la certitude de voir Danglaz. Toute la force quelle avait recueillie pour le recevoir avait réagi sur elle-même et l'avait accablée de son poids.

Bernard la prit entre ses bras et la porta dans le salon où il s'etforea de la secourir. Lorsqu'elle reprit ses sens, elle vit le jeune homme agenouillé devant elle : il tenait une de ses mains dans les siennes, et suivait avec anxiété le progrès de son retour h la vie.

— Comment vous sentez- vous? lui dit-il d'une voix douce comme une caresse.

— Bien, murmura-t-elle en le regardant avec surprise, car elle était encore sous l'influence de cette vague perception qui suit l'évanouissement.

Elle promena bientôt autour d'elle un regard indécis qui semblait chercher quelque chose ; puis, le repliant pe\i à peu sur Bernai d, elle lui dit avec inquiétude , en lui faisant signe de se lever :

— N'est-il venu personne ?

— Personne, répondit le jeune homme, qui se tint debout dans une attitude à la fois triste et admirative. Attendez-vous quelqu'un?

— Oui, soupira-t-elle sans avoir bien conscience encore de la valeur de ses paroles. J'attends M. Danglaz.

— M. Danglaz, répéta Bernard. Êtes-vous bien certaine qu'il doit venir?

— Trop certaine, hélas I

— Vous seriez donc satisfaite s'il ne venait pas?

— Oh ! je serais heureuse! Sa vue m'est insupportable. Je le hais.

— Eh bien! réjouissez-vous, car il ne viendra pas !

Cette réplique produisit un effet décisif sur l'esprit de Marcelle, qui retrouva soudain le sentiment lucide de sa situation; et, regardant Bernard d'un air stupéfait :

— U ne viendra pas? s'écria-t'elle. Qui vous Ta dit? Vous le connaissez donc? vous l'avez donc vu ? Oh îmonsieur, expliquez-vous ?

— Je l'ai vu, en effet, il y a quelques heures. Nous nous sommes parlé dans la gorge Saint- Laurent, au milieu d'un chemin de traverse qui conduit à sa propriété de campagne. Il regagnait

l'amouh a vingt ans 53

tranquillement sa demeure, et j'étais parvenu à le joindre en courant.

— Mais comment saviez-vous qu'il suivait cette direction ?

— Parce qu'il n'y avait pas dix minutes qu'il vous avait quittée. Un paysan que j'ai interrogé m'a indiqué le chemin que suivait ce Danglaz.

— Aviezvous donc entendu ce qui s'était dit entre lui et moi ?

— Mal, déclara Bernard en s'animant; mais j'en savais assez pour être sur que cet homme est un infâme et un lâche !

— 0 mon Dieu! murmura Macelle en se couvrant le visage de ses deux mains.

— Calmez-vous, mademoiselle, calmez-vous, si vous voulez que je vous conte ce qui est arrivé.

— Parlez , parlez î

— En l'abordant, je lui demandai s'il se nommait Danglaz ; il me répondit affirmativement. <c Alors, répliquai-je en lui montrant deux pistolets que nous autres colons nous portons toujours par habitude plus encore que par nécessité... choisissez, vous allez vous battre avec moi. » Il refusa et me demanda le motif de mon agression. Je le lui expliquai. Il persista dans son refus. « Vous ne méconnaissez pas, monsieur, m'écriai-je.

Quand j'ai pris une détermination, je ne recule . devant aucun obstacle : acceptez ce duel à l'instant même, ou je vous tuerai comme un chien ! » J'armai un pistolet. Il jeta autour de lui un regard effaré. J'en étais sûr, c'était un lâche. Celui qui est capable d'agir avec une femme comme il l'a fait avec vous doit trembler devant un homme* « Ce lieu est désert, continuai+je , ne comptez sur aucun secours et décidez-vous, vous n'avez pas une minute a perdre ! — Mais enfin que me voulezvous? dit-il en blêmissant. — Votre vie oulalettre de change avec l'écrit contirmatif! répliquai-je avec colère. Les remettre, dès l'origine, entre les mains de la justice, c'était votre droit, votre devoir peut-être; mais en faire maintenant les instruments d'une séduction infernale, voilà qui est hideux, monsieur ! voilà qui ne sera pas ! Et, puisqu'il n'existe aucun tribunal qui puisse vous juger, c'est moi qui vous juge, et qui vais vous châtier sur l'heure, si vous ne consentez à vous battre ou à me livrer les papiers que je veux ! » 11 parut attéré, fit un mouvement pour saisir un de mes pistolets ; puis, revenant sur sa résolution désespérée, il laissa retomber sa main et me, dit : « Mais c'est un guet-apens, monsieur, et tremblez que les tribunaux lie vous fassent repentir...— 11

n'y a pas de témoins, repartis-je. Et d'ailleurs ma conscience m'absout : je parierais que la vôtre vous condamne! Allons, dépêchonsl je suis pressé.» Il me regarda fixement alors. Ses yeux parurent vouloir me foudroyer. Peut-être essayait-il de scruter jusqu'à quel point j'étais résolu. Je soutins avec une froideur ironique les éclairs dont il s'efforçait de m'aveugler. L'impuissance de son ridicule magnétisme le découragea. « Vous êtes fou, me dit-il en haussant les épaules, et je veux vous épargner un crime. » Je souris railleusement. Il prit son portefeuille, en tira deux papiers, et, non sans une répugnance excessive, les remit entre mes mains. Après les avoir examinés attentivement, je le saluai en m'inclinant à peine, t Ceci ne se passera pas de la sorte, me dit-il avec dépit. Je me plaindrai au parquet de Quimper. — Faites, si vous l'osez. Je dirai, moi, ce que j'ai entendu, et à quel prix vous vouliez rendre à mademoiselle Kernol les papiers que vous avez eu la bonne grâce de me remettre. Je vous couvrirai de honte et d'infamie. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est encore de rester tranquille. Adieu. » Je le quittai, à ces mots , avec la pensée de vous porter immédiatement ma capture; mais j'ai réfléchi qu'il était plus prudent que je vous la remisse en

l'absence de votre père, car il convient qu'il ignore que j'ai surpris le secret d'une faute qu'il â sans doute commise dans un accès de désespoir et de folie.

Pendant tout ce récit, Marcelle avait été agitée, haletante., suspendue pour ainsi dire, à chaque phrase qui s'échappait des lèvres de Bernard. Elle avait suivi, avec des yeux presque égarés, chaque geste du jeune homme dont l'animation s'était açcrue au souvenir de la scène qu'il racontait. Quand il eut achevé, Marcelle fondit en larmes, saisit les mainsde Bernard, et, les portant à ses lèvres, lui dit en les couvrant de pleurs :

— Je vous dois la vie, monsieur, plus que la vie, car vous avez sauvé l'honneur de mon père l

Un sanglot éteignit sa voix .Sa jolie tête endolorie s'inclina sur sa poitrine avec une navrante expression des ouffrance et de honte. Bernard sentit son cœur se remplir d'une tendre commisération.

— Relevez le front, mademoiselle ! s'écria-t-il, relevez le front! vous n'avez point à rougir devant moi du dévouement que vous méditiez. Vous étiez sublime, vous étiez sainte, car vous vous prépariez au martyre!

— Oui, au martyre! répéta Marcelle d'une voix profonde. Je me serais efforcée d'obtenir les pièces

de conviction qui menaçaient mon père. Après les avoir détruites, je me serais tuée !

— Grâce à Dieu ! elles vont disparaître. Les voici. 11 faut les brûler à l'instant.

Il les remit à Marcelle, qui les déplia et les lut. Son visage exprimait tour à tour la joie, la tristesse et la reconnaissance. Bientôt elle s'élança vers le foyer où quelques flammeroles brillaient encore, froissa dans ses mains la lettre de change et l'écrit, les jeta au feu, et les regarda se consumer.

— Allez, unique action mauvaise d'un honnête homme! soupira-t-elle, retournez au néant d'où vous n'auriez jamais du sortir!

Puis, se tournant vers Bernard et souriant au travers de ses pleurs :

— Le fou purifie tout, reprit-elle. La seule ti?che de la vie de mon père est désormais effacée. M. Danglaz n'a plus de preuves àl'appuid'une accusation. Vous seul pourriez devenir un témoin à charge, ajouta-t'elle en souriant.

— Ce Danglaz n'osera certes pas porter plainte :

une enquête le couvrirait de ridicule, car il

a refusé de se battre comme un poltron qu'il

est; et de honte, car il a tenté de vous séduire

par des moyens odieux... Quant à moi, reprit-il

avec mélancolie, ce soir même je me rends à Quimperlé ; demain je pars pour Lorient, et dans deux jours je ferai voile pour l'Amérique du Sud. J'ai terminé les affaires qui m'appelaient en France, et rétablissement que je dirige réclame mon retour immédiat à la Plata.

Cette nouvelle impressionna vivement Marcelle; elle regarda le jeune homme avec une visible expression de tristesse et de regret. Il y eut un instant de silence que la jeune fille rompit en disant :

— A peine ai-je le temps de vous remercier, monsieur. Vous m'en voyez toute chagrine... Je vous prie d'emporter l'expression de ma gratitude et même le témoignage de mon admiration. Sur ce coin de terre où vous avez pris naissance , où vous venez d'agir avec tant de courage et d'héroïsme, il existe maintenant un cœur pour prier le ciel de vous rendre heureux.

— J'emporte avec moi, mademoiselle, répondit Bernard avec un subit enthousiasme, le souvenir de la plus belle et de la meilleure personne que j'aie encore vue, et je suis convaincu que ce souvenir, doux et suave , ne s'effacera plus de mon cœur. . . Et tenez, reprit-il chaleureusement, si trois mille lieues ne vous faisaient pas peur, si l'intérêt généreux dont vous honorez le pauvre colon

qui vous fait ses adieux était plus irrésistible, je vous dirais : Marcelle, je ne suis pas riche, mais j'ai un établissement qui prospère , une âme que votre vue exalte ineffablement ; partons ensemble ; emmenons avec nous votre père ; allons nous marier à la Plata, un beau pays! Là, nous vivrons tranquilles et heureux, sans inquiétude et sans ennuis. L'amour, dit-on, fleurit spontanément au soleil de la jeunesse. Cela est vrai, je le crois. Ah ! si vous éprouviez ce que je ressens, vous n'hésiteriez pas à me suivre, et le repos de votre' père serait assuré. Mais, pour vous expatrier ainsi, il faudrait que je fusse parvenu à vous inspirer une sympathie soudaine, et je n'ose penser, hélas! qu'un tel miracle se soit produit en vous!

Tandis que Bernard s'exprimait ainsi d'un ton passionné, la jeune fille rougissait et pâlissait tour à tour. La sensation dont elle était pénétrée la suffoquait un peu, et l'empêchait de répondre ; mais il était évident que cette sensation n'avait rien de pénible, qu'elle était au contraire la manifestation d'une joie contenue par un sentiment de modestie et de pudeur.

— Vous vous taisez, reprit le jeune homme.

Votre silence est sans doute un refus.

— Que yous dirai-je, monsieur? balbutia Mar-

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celle. Je suis surprise, troublée, et crains de manquer de réserve ou de sincérité.

— M'autorisez-vous, du moins, à faire part de mes vœux à votre père?

— Justement me voici, tout prêt à favoriser la réalisation de vos désirs, dit une voix douce à

■ l'entrée du salon.

Les deux jeunes gens se retournèrent et virent M. Kernol. Il avait trouvé ouverte la porte d'entrée, qui n'avait pas été refermée après l'évanouissement de Marcelle. 11 venait d'entendre en partie les paroles échangées entre les deux jeunes gens. Il tendit sa main à Bernard, qui la pressa avec effusion. v

— Monsieur Kernol? dit le jeune colon.

— Lui-même, mon jeune ami. Je n'ai pas besoin de vous demander si vous êtes Bernard Trémie, je vous reconnais presque.

— Quoi! monsieur, vous consentez à ce mariage, à cette traversée?

— Le mariage regarde ma fille. Quant à la traversée, pour mon compte, je la ferais de grand cœur... Mais, avant tout, permettez-moi de vous demander si vous avez à la Plata une position solide?...

— Je ne saurais mentir à celui qui a sauvé

l'amour a vingt ans Cl

mon père de la pauvreté et qui m'accueille avec tant de bienveillance et de franchise : je vous di- - rai donc que je suis négociant, et que mes affaires sont en prospérité. Vous pourrez d'ailleurs prendre des informations chez les principaux banquiers de Lorient.

— Votre déclaration me suffit, jeune homme.

Il ne sera pas dit que j'aurai mis en doute la véracité du fils de mon vieil ami Trémie. Vous lui ressemblez beaucoup ; vous devez être un excellent homme. Nous partirons donc avec vous, si cependant ma fille ne s'y oppose pas.

Marcelle garda le silence, mais sa figure eut un sourire charmant.

— Vous me rendez tout joyeux! s'écria Bernard, dont le beau et franc visage rayonnait. Le bâtiment à bord duquel j'ai retenu mon passage appareille sous deux jours.

— Tant mieux !

— Anrez-vous le temps de faire vos préparatifs ?

— Avant vingt-quatre heures, nous serons prêts.

— Demain je serai à Lorient, et je retiendrai vos places pour la traversée. Vous me trouverez à l'hôtel de la Marine.

— <!Vst convenu.

— Au revoir donc, monsiaur Kemol... Chère Marcelle, puissiez-vous ne pas trop regretter la France! Je ferai en sorte, d'ailleurs, que vous trouviez dans le dévouement d'un ami Ja félicité que vous méritez si bien.

— La patrie est surtout aux lieux où l'on aime, répondit la jeune fille. Je serai heureuse, j'en suis sûre. J'espère que votre bonheur ne sera pas moins grand que le mien.

Bernard fut reconduit jusque sur la route de Concarneau. A l'endroit où l'on allait se séparer, Kernol prit les deux jeunes gens par la main, les approcha l'un de l'autre, et leur dit avec tendresse :

— En présence de ce beau ciel, mes enfants, je vous fiance i Que votre union soit belle et douce comme lui !

—Vous prenez là, mon père, dit Marcelle avec une moue charmante, un témoin et un exemple bien changeants. Il me semble même que j'aperçois là-bas, au clair de lune, un point noir de mauvais augure.

— C'est vrai, dit le jeune colon en dirigeant ses yeux vers l'horizon, je crois que c'est encore un grain.

— Un grain ! dit Kernol. Alors partez vite, mon ami, pas une minute de retard.

— Dans deux jours, à Lorient, reprit Bernard. Je serai impatient de vous voir arriyer.

— Nous serons exacts au rendez-vous, répondit Marcelle en tendant sa petite main mignonne au jeune homme, qui, la couvrit de baisers.

Puis il s'éloigna.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'une double détonation retentit dans la campagne. Marcelle frissonna.

Un instant après, une nouvelle détonation se fit entendre. Marcelle poussa un cri.

— Eh bienl qu'as-tu donc, poltronne? lui demanda son père, non sans un peu d'émotion.

— Ces coups de feu m'ont effrayée, balbutia la jeune fille toute tremblante.

— Quelque braconnier chasse sans doute dans le bois voisin.

— Si c'était plutôt! ..,

— Quoi donc?

— Rien, rien, mon père !

— Hâlons-nous, enfant, voici la tempête qui commence à éclater.

— Tout à l'heure vous admiriez pourtant la beauté du ciel t

— Le ciel est comme la vie humaine : il s'assombrit au moment qu'on s'y attend le moins.

Et tous deux hâtèrent leur marche, silencieux et inquiets.

Le lendemain, un cadavre fut trouvé sur le chemin de Concarneau. Ce cadavre, frappé d'une balle à la tête, était celui d'un- paysan de mauvaise mine et de mauvaise réputation , qu'on avait vu longtemps au service de Danglaz. Il tenait encore à la main un magnifique fusil à deux coups, dont l'état attestait qu'il avait été récemment déchargé.

Le surlendemain, M. Kernol, Marcelle, Bernard et Tom s'embarquaient à Lorient sur un navire qui partait pour l'Amérique du Sud.

Une main inconnue avait envoyé au terrible créancier de l'ancien armateur un portefeuille contenant, en billets de banque, le montant de la lettre de change que la llamme avait détruite en présence de Marcelle et de Bernard.

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