MADAME DE VOLVIC
Il était huit heures du soir. Le soleil lançait ses gerbes de feu à l'horizon et nageait splendidement dans un océan de pourpre et d'or. Ses rayons obliques, reflétés sur la nappe transparente de la Marne à Saint-Maur, près Paris , étalaient une éblouissante magnificence de tons. A l'orient, la campagne disparaissait dans une ombre violacée, tandis qu'à l'occident elle chatoyait comme une émeraude. Le château de Saint-Aignan, de construction moderne, comme un dandy efféminé, se dessinait à demi dans un harmonieux clairobscur.
C'était une soirée faite pour exalter l'âme, pour pénétrer le cœur de poésie et d'amour.
Vers l'extrémité méridionale du parc de Saint- Aignan, deux jeunes femmes , appuyées sur le balcon d'une terrasse, à deux pas de la Marne, paraissaient absorbées dans la contemplation de ce superbe coucher du soleil. L'une d'elles pouvait avoir dix-huit ans; elle était petite, toute pâle, toute frêle, toute suave, toute jolie; son visage, accompagné de magnifiques cheveux noirs, était d'une blancheur pour ainsi dire brillante comme l'éclat d'une étoile. Elle se nommait Céleste de Saint-Aignan. Sa compagne était blonde et charmante ; x elle avait un air spirituellement enjoué; sa physionomie s'animait par instants d'un sourire moqueur qui lui seyait à ravir. C'était une de ces femmes aimables, frivoles et coquettes, qui se vantent d'être arrivées au scepticisme sur toute chose, et veulent désenchanter tout le monde, fût-ce même sur leur propre compte. Cette prétention n'avait pas lieu d'étonner chez Clémentine de Volvic : elle avait trente ans, s'était mariée par convenance à un vicomte, vrai laird normand, plus occupé de ses chiens de chasse que de sa femme , et avait eu, tant à Paris qu'en province, plusieurs intrigues plus ou moins secrètes, dans
lesquelles tour à tour elle avait dupé et avait été dupe. Depuis lors elle traitait les hommes comme des jouets, elle faisait de la vie un gai persiflage, et, forte de sa vieille expérience (l'expérience était sa plus grande fatuité!), elle s'imposait le devoir de dissiper l'illusion partout où elle la rencontrait.
Céleste, au contraire, la douce et rêveuse Céleste de Saint- Aignan, ne connaissait encore des choses de ce monde que la poésie qui s'en émane, que les vagues et secrètes aspirations de l'àme vers un idéal de tendresse et de beauté. Elle avait tout le charme d'une nature à la fois grave, mélancolique et délicieuse, toute la fraîcheur embaumée d'une fleur qui vient de s'épanouir.
Le silence régnait depuis quelque temps entre les deux jeunes femmes, lorsque, sur la Marne, une voix s'éleva, émue et vibrante ; elle chantait une barcarole amoureuse. Céleste tressaillit; elle se rapprocha du balcon, se pencha, puis se redressa vivement. Clémentine sourit.
— Qu avez-vous, chère enfant? demanda-t-elle; vous êtes toute singulière ; Vous avez pâli.
— Moi? balbutia la jeune fille ; et elle reprit en se moquant d'elle-même : En effet, le soir, dans la solitude, je ne puis entendre chanter sans éprou-
ver une émotion très-vive • ^'»«,* , • cule-io • i ' vraiment ridi-
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— Vous voulez rire? murmura
"uimura-t-elle avec effort.
— Je parle tres-sérieusement.
— Eh bien! oui, j'aime!... j> aime Je missement des saules et des peupliers qui Ldent cette rive ! jW la splendeur mourante du soleil, le doux frémissement de la brise, l'enivre ment des parfums champêtres! J ' a i œe toutes ceg
harmonies de la nature qui s'exhalent ™ w„w, A' v -, , • nalent comme un
hymne d adieu a la lumière! J'aime...
—Mieux que cela, ou pire que cela '; inteprompU Uementme. Vous aimez un homme, un homme très-seduisant, ma foi!
Céleste froissa convulsivement une branche de charmille. Sa pâleur était extrême, et ses yeux se mouillaient malgré elle. L'indiscrète pénétration de sa compapngne irritait sa susceptibilité vir~i unie. Elle parvint cependant à reprendre un peu de sang-froid. ,
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— De qui parlez-vous? demanda-t-elle. En vérité, madame, vous m'intimidez ; je vous prie de croire que mon cœur est plein d'insouciance et de paix.
— Montaigne eût dit : peut-être, et Rabelais : que sais-je? Moi, je suis sûre que non... Oh ! ne vous fâchez pas, ne froncez pas ainsi le sourcil : écoutez-moi, écoutez une amie qui veut vous épargner bien des déceptions. Vous êtes très-jeune, Céleste ; vous êtes pure, toute parfumée encore de ces douces croyances, premiers enchantements de la vie, chères illusions qui éclosent brillantes dans un cœur de dix-sept ans, mais que les orages effeuillent impitoyablement, hélas! Vous aimez et vous aimerez peut-être bien des fois, ignorante que vous êtes, avant de savoir ce que sont les hommes, leurs paroles, leurs serments d'amour. Cette leçon est souvent longue et douloureuse ; elle flétrit la plus belle partie de notre jeunesse. Avant d'arriver à l'expérience, qui seule peut donner le calme aux âmes aussi ardentes que la vôtre, il faut bien souffrir, mon enfant, répandre bien des larmes. Eh bien! moi, je veux vous éviter ce cruel et long apprentissage, vous épargner, par une seule épreuve, toutes, les violences qui menacent votre cœur. Je veux, en un
mot, vous guérir de votre amour. Oui, cette cure merveilleuse, je l'opérerai, et je vous rendrai ainsi, à jamais, cette tranquilité de l'âme que la science nomme ataraxie, un vilain mot, mais une excellente chose, croyez-moi.
Parmi ses amants, madame de Volyie avait compté un médecin et un philosophe. L'un des deux lui avait appris cette expression.
Céleste l'avait écoutée avec émotion, mais sans la comprendre beaucoup.
— En vérité, niadame, dit-elle, je ne puis convenir que vous ayez raison. Je n'ai point d'àmour.
— Vpus niez enpore!... Faut-il vous dire le , nom de celui que vous aimez?
— Madame ! • •
— Faut-il vous dire que vous avez tressailli au son de sa voix, que vous l'écoutez encore en ce moment, et que le voici qui paraît en bateau, làbas, à la hauteur de la petite île, sous les saules... Je soupçonne qu'il vient à un rendez- vous...
Céleste avait la joue pourpre, le regard étincelant; elle répliqua d'une voix altérée :
— J'ignore, madame, quels sont les motifs qui vous engagent à me tourmenter ainsi, mais je dois vous dire que je trouve vos paroles tout au moins
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légères et que je m'en sens blessée. Cessez, je vous prie, de me plaisanter de la sorte ; autrement, je me verrais contrainte de vous quitter.
Elle se laissa tomber sur une chaise, cacha sa figure dans ses mains, et s'efforça de refouler les larmes qui lui venaient aux yeux. Clémentine la regarda avec un mélange d'ironie et de compassion, et reprit bientôt en appuyant sur chaque syllabe :
— Eh bien! je persiste à dire que M. Eugène de Guybé a donné un rendez-vous ici.
Céleste releva la tête avec une expression de fier dédain.
— Oh! ma belle, je ne vous accuse pas, repartit Clémentine. Il ne s'agit point de vous.
— De qui donc s'agit-il? demanda la jeune fille, en se levant avec une soudaine agitation.
— De moi, repartit madame de Vol vie.
Céleste chancela.
— C'est impossible! murmura-t-elle ; vous continuez votre plaisanterie.
— Mon enfant, vous ne savez pas encore dissimuler ; c'est là pourtant la première nécessité de notre existence dans le monde... Quant à ce rendez-vous, je ne plaisante ni ne vous trompe.
A ces mots, elle tira de son sein une lettre qu'elle
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remit sans la déplier à mademoiselle de Saint- Aignan.
— Lisez, ajouta- t-elle en souriant; la clarté de la lune qui se lève, et remplace le soleil disparu, sied bien à la lecture d'une missive si sentimentale.
Céleste lut ce qui suit :
« Madame,
» Puisque vous allez passer la soirée au château » de Saint-Aignan, rendez-vous seule, à neuf » heures, sur la terrasse du bord de l'eau. Soyez- » y sans faute, je vous en supplie ! Il faut que je )> vous voie sans témoin avant votre départ. Je. » suis malheureux! je souffre! je vous aime! je » vous aime comme un fou! »
— Cette lettre n'est pas signée! objecta Céleste ' dont le cœur se serrait.
— Vous soupçonnez ma loyauté? c'est mal.
Écoutez : neuf heures sonnent. Cette voix qui vous a tant émue, n'est-ce pointla voix de M. de Guybé? Et d'ailleurs ne reconnaissez-vous pas son écriture? ne vous a-t- il jamais écrit?
— Jamais.
— Quoi, pas même quelques vers?
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— Clémentine! Clémentine! vous êtes bien cruelle ! soupira la jeune fille en pleurant. Vous F aurait-il avoué ?
— Folle! est- ce que ces choses-là s'avouent? elles se devinent. Tous ces messieurs, même les plus anti-poétiques, se croient obligés d'assaisonner leur cour avec des vers. Pauvre ragoût, souvent! Enfin, c'est la mode; et voilà pourquoi, sans doute, les volumes de poésie sont tombés en si grand discrédit : nous avons toutes bien assez de nos odes, de nos élégies, de nos romances personnelles! Peu nous importent les recueils de bouts- rimes qui se publient de nos jours. Il n'est pas jusqu'à mon mari, vraiment, qui, avant notre hyménée, ne m'ait adressé une superbe tirade en vers alexandrins. Malheureusement pour ma vanité, j'ai découvert depuis qu'il avait emprunté ce chef-d'œuvre littéraire à un in-12 précieux, intitulé : F Album des Amoureux, ou Choix de Déclarations variées en prose et en vers.
— Que vous êtes moqueuse,, Clémentine!
— Que voiis êtes crédule, Céleste! Je parierais, si vous voulez être franche, que parmi les vers glissés dans vos jolies mains par M. de Guybé, il y en a quelques-uns que je possède. Ce n'est pas vraiment que notre Don Juan n'ait assez d'es-
prit pour en composer de nouveaux à chaque nouveau caprice, mais c'est que cet exercice serait pur trop fatigant. Voyons, écoutez-moi bien, et répondez à mes questions : dites-moi si M. de Guybé vous a donné des vers intitulés, soit Amour, soit Espérance, soit Soupir, soit Délire, soit Désespoir, soit... ! Mais en voilà bien assez. Si, dans le nombre de ces titres, il ne s'en rencontre pas un correspondant à l'un des vôtres, c'est que M. de Guybé estFhomme le plus scrupuleux de la terre. Céleste gardait le silence.
— Éh bien? reprit madame de Vol vie.
— Eh bien! répondit la jeune fille avec un tremblement nerveux, il m'a adressé des vers sous ce titre : Amour.
Clémentine frappa dans ses mains en riant, et reprit :
— Cet AmourAk nous est commun, j'en suis sûre. Rappelez-moi les premiers mots. Surtout dépêchez-vous, car M. de Guybé ne tardera pas à paraître ici.
— Ils commencent ainsi, dit mademoiselle de Saint-Àignan d'une voix altérée :
J'aime, et le plus doux nom que ma lèvre aoupire. Et la plus douce voix qui m'exalte et m'inspire, Les yeux les plus divins, l'air le plus gracieux...
Clémentine interrompit, et ajouta joyeusement :
— Je les connais : ils sont détestables, et pourtant, comme vous, je les sais par cœur; écoutez:
C'est sa voix, c'est son nom, et son air et ses yeux « J'aime et je veux aimer, môme sans espérance, Et, dusse- je être en butte à votre indifférence, Je vous révèle ici mon secret le plus doux :
J'aime, et celle que j'aime, ô mon ange, c'est voust
— Vous, poursuivit Clémentine en riant, c'est aussi vague que possible. En effet, c'est aussi bien moi que vous, vous qu'une autre, une autre que moi ; cela ne peut-il pas s'adresser indistinctement à toutes les filles d'Ève?
— Infamie!
— Bah ! ma belle, il ne faut prendre ni la vie ni les hommes au sérieux, car alors on est infailliblement dupe. Il faut se moquer un peu de tout, effleurer dédaigneusement les passions du bout de l'aile, et toujours aimer un peu moins qu'on ne nous aime... Mais, à propos, reprit-elle, n'avezvousrien donné à M. de Guybé?
— Peu de chose; ce matin, quelques fleurs que je venais de cueillir.
— Celles qu'il portait à sa boutonnière, lorsqu'il
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eet venu il y a quelques heures me voir chez moi . . . Un bouquet d'héliotrope, n'est-ce pas?
— Oui, madame.
— Voyez donc le fat! s'écria madame de Vol vie, un peu piquée peut-être, mais s'efforçant de ne le point paraître. Oser se présenter chez moi avec le gage de tendresse d'une autre femme? C'est pourtant alors que, ne pouvant m'entretenir seule, parce qu'il y avait du monde dans le salon, il m'a donné le mot d'écrit dans lequel il m'assignait un rendez-vous. Parbleu! monsieur de Guybé,, c'est d'une impertinence qui a peu d'exemples, et vous me payerez cela, je vous en réponds.
— Cela est odieux!
— Pauvre enfant! reprit la jeune femme en entraînant Céleste loin du balcon... Vous êtes divinement jolie, parfaitement digne d'être aimée, mais M. de Guybé ne vous mérite pas. Est-il un homme qui vous mérite? Que sais-je? Quant à lui, c'est un cœur déjà usé, qui fait de l'amour un passetemps ; c'est une âme incapable d'une forte passion, par l'habitude qu'elle a d'en éparpiller les étincelles sur son chemin. Pauvre enfant! dans les soirées que nous avons passées ensemble chez votre mère, où vient quelquefois M. de Guybé, ses regards vous ont fait pressentir tout un monde
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d'amour inconnu que vous avez voulu connaître. En un instant, votre âme, si pleine de naïves aspirations, fut ravie et séduite. Moi... qui vous observais... je vous ai vue frémir au toucher de sa main comme une harpe éolienne effleurée par la brise! Chère Céleste, prenez garde! le cœur de cet homme ne pourra jamais vous rendre l'amour que vous lui donnerez. Renoncez à cette passion, mon enfant. L'amour-propre est le plus sûr correctif de l'amour. Restez ici, derrière ce massif de verdure; vous entendrez ses aveux, ses serments; vous serez indignée!... Oh! vous souffrirez peutêtre cruellement, mais vous serez guérie sans retour.
— 11 vous aime donc, vous, madame? demanda la jeune fille d'un ton un peu amer.
— ■ Comme il vous aime, comme il en aime bien d'autres, sans doute, peut-être un peu plus, parce que je pars après-demain pour l'Italie, et qu'il a peur que je ne lui échappe. Il lui reste si peu de temps pour me faire la cour, désormais ! Aussi n'at-il pas craint de fixer une entrevue sur cette terrasse, dans la propriété même de votre mère, sachant bien que votre famille et la mienne, occupées à leur éternel whist, ne remarqueraient pas
ma disparition, et que je serais assez habile pour
me soustraire à votre surveillance. Ob! M. de Guybé est un homme fort habile en matière de rendez-vous.
— Et vous êtes décidée à le recevoir ici?
— Pourquoi pas, puisqu'il semble le désirer si vivement ?
— Et vous ne voulez pas qu'il désire en vain? ajouta la jeune fille d'un air* sombre et jaloux.
— Plalt-il? dit Clémentine en regardant fixement Céleste, qui rougit et baissâtes yeux.
Clémentine sourit, puis elle f éprit :
En» vérité, vous ne raisonnez pas bien, mà toute belle : la contrariété vous enlève toute logique et vous lance en des suppositions d'une hardiesse inaccoutumée. Si j'aimais M. de Guybé, si je voulais répondre à son ardeur, seriez-vous là? vous y aurais-je placée moi-même? L'amour ne veut-il pas le mystère? se ferait-il un jeu d'une trahison? Folle que vous êtes, pour avoir osé me dire les paroles que vous venez de prononcer, vous si pudique, si réservée d'habitude, il faut que votre amour soit bien profond et bien vivace; raison de plus pour que vous vous efforciez d'en
guérir... Mais j'entends notre héros qui amarre son esquif; il va escalader le mur, je remonte.
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Quand vous le jugerez à propos, vous viendrez à nous, je vous permets cette petite vengeance. Au revoir, enfant.
Un sourire navrant fut la seule réponse de Céleste. Elle allait disparaître derrière une charmille, lorsque madame de Volvic la rappela.
— A propos, lui dit-elle, je sais que votre famille projette de vous unir à votre cousin, Gaston de Méricourt. Il n'est plus très-jeune, il n'est pas absolument be^u. C'est égal, épousez-le, croyezmoi.
— Je le connais à peine, et je ne songe guère à l'aimer.
— Peuh! il s'agit bien d'amour quand on se marie. Gaston de Méricourt est très-riche, ma chère, et c'est l'essentiel.
Disant cela, Clémentine repoussait doucement Céleste dans l'ombre du massif de verdure; puis elle remontait sur la terrasse. M. de Guybé y était déjà. C'était un homme jeune encore, d'une figure intéressante , d'une taille parfaite , d'une tenue de bon ton ; un de ces adeptes de la fashion à qui rien ne manque, ni les grâces du corps, ni l'élégance des manières, ni les charmes de l'esprit, rien .qu'un peu de sensibilité. Les femmes en raffolent d'ordinaire, les femmes de cœur syr-
tout, comme pour se soumettre à ce système de compensation et d'antithèse que Ton remarque inévitablement quand on scrute les mystères de notre pauvre humanité.
M. de Guybé était un véritable dandy parisien, habitant une charmante villa, non loin du château de Saint-Aignan.
Dès qu'il aperçut madame de Volvic, il s'avança vers elle , et, la prenant par la main, il la fit asseoir :
— Que vous êtes donc bonne d'être venue !
dit-il.
— Avouez qne vous n'y comptiez guère, monsieur?
— Je l'espérais ! répliqua-t-il d'une voix passionnée.
— Allons, vous n'êtes pas trop fat.
— Toujours railleuse ! C'est singulier, vous m'imposez tellement, que je suis devant vous comme un enfant.
— Ce n'est guère dans vos habitudes, n'est-il pas vrai, de trembler devant les femmes?
— On les oublie toutes quand on a le bonheur de vous admirer.
— Vous êtes d'une galanterie!...
— Et vous d'une froideur impitoyable! Clémen-
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tineî reprit-il avec vivacité; sommes-nous • donc ici dans le monde? Pourquoi cette grâce de convention et ce scepticisme railleur? Ne vous sentezvous pas émue sous rinlluence de la solitude où nous sommes, et du doux éclat de l'astre qui semble nous dire : Aimez 1 Oh! loin de nous l'étiquette de 4 nos sociétés importunes! Dans cette entrevue mystérieuse et charmante, l'esprit doit faire silence; le cœur seul doit parler? Aimonsnous ! aimons-nous ! ajouta-t-il en se laissant glisser adroitement aux pieds de la jeune femme ; l'amour est le vrai paradis des âmes, et vous êtes l'ange qui peut seul faire de moi un élu !
Comme il achevait ces mots, un bruissement de feuillage le surprit.
— Qu'est-ce que cela? dit-il en écoutant. Nous épierait-on?
11 se leva pour chercher la cause de cette rumeur. Madame de Volvic le retint.
— Restez, dit-elle. Je verrai moi-même ce que c'est.
Elle descendit les marches de la terrasse, et s'approcha de la charmille ; puis elle revint.
— Nous sommes seuls, ajouta- t-elle, non sans une légère altération dans la voix.
Elle avait vu, au milieu de l'ombre, les yeux de Céleste briller d'un éclat surprenant.
M. de Guybé s'anima de nouveau.
— En vérité, Clémentine, s'écria-t-il, je vous aime comme un fou, comme je n'ai jamais aimé de ma vie ! Et tenez, c'est à ce point que, si vous partez, je vous suivrai?
— En Italie?
— En enfer, si vous y allez !
— Dieu merci ! je ne vais pas si loin.
.— Je ne sais quelle magie réside en vous, ma jolie fée, mais vous m'avez ensorcelé. Vivre sans vous voir me serait impossible.
— Pour le quart d'heure?
— Pour jamais.
— Pour jamais!... Ah bah!... Et mon mari!
répliqua-t-elle en feignant l'effroi.
— Que m'importe? vous m'aimez et vous ne l'aimez pas. Je le tuerai, s'il soupçonne notre liaison !
— Voilà qui demande de grandes réflexions.
Et d'abord, je ne vous ai pas encore dit que je je vous aimasse : vous ne me déplaisez pas, voilà tout.
— C'est fort aimable assurément, dit M. d
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Guybé piqué. Je croyais vous inspirer mieux que cela.
Madame de Yolvic, ïemârquant qu'elle Tarait choqué, et ne voulant pas que cette scène se terminât ainsi, reprit:
— Et d'ailleurâ Vous-même, qui me parler d'amour avec tant d'éloquence et d'ardeur, croyezvous que je puisse être bien fière de celui que je vous inspire?
— Que voulez-vous dire ?
— Je ne parle pas du passé, d'où je pourrais évoquer des rivales sans nombre; c'est là une manière de se tourmenter par trop candide ! mais je parle du présent. Suis-je en nombreuse cornpa^ gnie dans votre cœur, monsieur?
M. de Guybé parut embarrassé. Il resta une seconde silencieux, puis il dit avec résolution :
— Je suis incapable de mentir, madame : vous êtes la seule que j'aime, mais vous n'êtes pas la seule à laquelle je laisse croire que je l'aime.
Clémentine sourit.
— Fort bien! dit- elle; vous appelez cela être inconstant, mais fidèle. A mon tour, je vous assure que c'est très-honorable pour moi.
M. de Guybé parut heureux du résultat de sa franchise calculée. Il vit de la jalousie dans les
dernières paroles de madame de Volvic, et se crut aimé : la vanité est si crédule!
-♦Ah! croyez-moi, je vous aime! s'écria-t-il en se mettant à deux genoux devant la jeune femme. Que m'importe le reste? Pourquoi me parlez-vous si froidement, Clémentine? La vie est-elle toujours si précieuse qu'il faille en sacrifier de gaieté de cœur les instants les plus beaux? Laissez-vous donc aimer ! laissez-vous enivrer des voluptés qui bouillonnent dans tous mes sens! Ma Clémentine ! ma bien-aimée! mon ange! oublions le passé, écartons l'avenir, vivons dans le présent... Le présent, c'est la joie, c'est le bonheur!... C'est moi qui me prosterne à tes pieds, qui ris et qui pleure, et qui voudrais dérober le feu céleste pour t'animer, froide et dédaigneuse femme, comme Pygmalion anima sa statue.
— Une bonne tirade, pensa Clémentine.
Puis, avec une expression mélodieusement sa-
tanique, elle se ru il à dire à haute voix :
— Ah! monsieur de Guyhé, si Céleste vous entendait !
M. de Guybé regarda madame de Volvic avec stupéfaction.
— Pourquoi me parlez-vous de cette jeune fille? dit-il légèrement décontenancé... Par quelle
bizarrerie me rappelez-vous cette élégie vivante, à laquelle un homme fait attention quand il n'a rien de mieux à faire? N'est-ce pas vous que j'aime, chère âme? N'est-ce pas vous que j'adore?
— Non, monsieur, ce n'est pas moi, c'est elle : vous le lui avez dit du moins; vous lui avez adressé mille regards, mille paroles d'amour. Prenez garde, ajouta-t-elle en se levant avec un enthousiasme subit et irrésistible, il y a une imagination ardente sous cette frêle enveloppe de jeune fille. Il ne faut pas jouer avec le cœur.
— Pur enfantillage que tout cela, je vous jure. Un soir, j'avais été reçu par vous avec indifférence, et je suis allé vers elle... Simple vengeance, en vérité!... Aucun penchant sérieux ne m'attire vers cette enfant ; j'étais même à cent lieues de son souvenir.
— Pourtant elle vous touche de bien près !
— Comment cela?
— Vous avez encore à votre boutonnière le bouquet d'héliotrope qu'elle vous a offert ce matin.
— Ah! ces fleurs? balbutia M. de Guybé avec un redoublement de stupéfaction... je les avais oubliées...
11 frit le bouquet dans sa main et parut si embarrassé, que son attitude faillit arracher un éclat de rire à madame de Volvic.
— Comment savez-vous que mademoiselle de Saint-Aignan m'a donné ces héliotropes? lui demanda-t-il.
C'est mou secret... Vous tenez beaucoup à ces fleurs?
— Pas le moins du monde.
Il les jeta dans la rivière.
— Voyez, dit-il, comme, dispersées sur l'eau, elles passent vite au gré du courant.
— Comme vos amours, monsieur !
En ce moment, un bruit bizarre, semblable à un sanglot, retentit au pied de la terrasse, dans le massif.
— Àvez-vous entendu? dit M. de Guybé; il y a là quelqu'un qui nous écoute! Je saurai qui !
Il voulut s'élancer, mais madame de Vol/ic le retînt de nouveau.
— De grâce! restez., murmura-t-elle, ne me compromettez pas !
Elle retourna vers la charmille. Il y eut alors uû moment de silence profond, puis un cri se lit entendre.
— Ah! la pauvre petite, elle est évanouie!
— Qui donc? demanda anxieusement M, de Guybé. .
— Céleste! cette chère Céleste! Venez vite, monsieur, et secourons-la.
Mademoiselle de Saint-Aignan ne tarda pas à reprendre connaissance. Lorsqu'elle put se rendre compte de sa situation, elle salua froidement M. de Guybé, puis, s adressant à madame de Volvic :
— La leçon a été dure, dit-elle, mais elle me profitera. Je n aimerai plus.
Elle s'éloigna chancelante et le Cœur navré.
— Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? demanda M. de Guybé stupéfait.
— Cela signifie que cette charmante Céleste était folle de vous, mon cher Don Juan, et qu'elle vous déteste maintenant. Je l'ai guérie de son amour, voilà !
— Ainsi, vous vous êtes moquée de moi? C'est une perfidie, une trahison!
— Bah! vous vous fâchez! vous ne m'àimez donc plus ?
— Non, je vous en veux sérieusement.
— Fiez-vous donc à l'adoration des hommes !
Quelle folie!
'—Adieu, coquette!
— Adieu, séducteur!
Et, furieux, M. de Guybé se hâta de regagner sa barque. Ses raines frappèrent l'eau à coups précipités.
Accoudée sur le balcon, madame de Volvic le regardait fuir. Elle riait.
Deux ans plus tard, Céleste épousait son cousin, le vicomte Gaston de Méricourt.
— Vous avez enfin suivi mon conseil, ma chère enfant, lui dit madame de Volvic, qui était venue la visiter. Vous venez de faire un mariage de raison.
— Non pas, madame, c'est une erreur.
— Quoi! vous aimez votre mari?
— Depuis un an.
— Et... c'est de l'amour?
— Sincère et loyal.
— Franchement, je ne croyais guère qu'après l'aventure de la terrasse... Vous vous souvenez?
— A merveille. Mais pour une déception, si cruelle qu'elle puisse être, la jeunesse n'abdique pas son droit d'être heureuse en aimant. Tous les hommes, Dieu merci! ne ressemblent pas à M. de Guvbé.
— Alors, votre mari?...
— Mon mari, madame, est un homme de cœur.
— Il y en a donc comme cela? Peuh! je crains que ce ne soit encore une illusion.
Céleste sourit finement.
— Une illusion, soit! répliqua-l-elle, mais, de grâce, ne me l'enlevez pas, car c'est pour moi une réalité de bonheur, et j'y tiens.
Madame de Volvic était susceptible : elle sentit la piqûre du léger sarcasme, et se retira d'un air dédaigneux. Elle ne revint plus chez la jeune femme; mais elle alla porter ailleurs le scepticisme de son expérience, et sa manie de vouloir désenchanter les amoureux de vingt ans.