UNE LARME
Lorsque Siméon arriva à Penmarc'h, le soleil baignait déjà dans l'Océan une partie de son disque, et, près de disparaître entièrement, il éclatait sur les flots en rayons réfléchis avec une sublime magnificence . Les falaises s'empourpraient à leurs sommets, et Siméon, en véritable touriste doué d'un vif sentiment poétique , admirait leurs masses colossales, qui forment une vaste digue à l'Océan. - »
Il avait marché une grande partie du jour.
Brisé de fatigue, épuisé de besoin, il descendit
au village, où il soupa à l'auberge de la Gabarc, servi parla plus gracieuse et la plus jolie penné? ez sans contredit de l'endroit et de tout le Finistère : chevelure blonde, œil bleù et coquet, ovale harmonieux, taille souple et svelte; en un mot, Nadine avait l'air d'une dryade en costume breton.
Lorsqu'elle eut mis sur la table, devant notre touriste, ce qui composait son repas, elle s'assit non loin de lui sur une escabelle, et se prit à filer. De temps en temps, elle jetait à la dérobée un regard curieux et mutin sur Siméon, qui le lui rendait de grand cœur, quand l'egoisme de son appétit lui permettait une distraction. Il la trouvait charmante et s'étonnait qu'un pauvre village de la Cornouaille renfermât une si délicieuse enfant.
Après son souper, il entama avec elle un entretien suivi. Combien ne fut-il pas surpris de voir que la jeune Bretonne n'avait pas moins d'esprit que de gentillesse! Elle possédait même un peu de littérature, pour avoir lu plus d'un feuilleton romanesque et sentimental, genre fort à la mode il y a vingt ans, mais un peu discrédité aujourd'hui que la .vogue est acquise aux histoires édifiantes de messieurs les voleurs, les assassins, les scélérats de toute nature, qui font la
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gloire de l'humanité etle charme de l'imagination. Quoi qu'il en soit, Siméon se répéta bientôt que Nadine était adorable , et ce fut avec un regret visible qu'il pensa à prendre congé d'elle pour aller coucher à Quimper.
— Eh quoi*, lui dit-elle avec une inquiétude sincère, vous partez si tard? Mais la campagne n'est pas sûre à cette heure! Il y a deux mois à peine, un voyageur comme vous a été trouvé assassiné tout près d'ici. Comme vous, il avait quitté Penmarc'h à la nuit tombante. Je vous en prie, monsieur, ne commettez pas une imprudence qui pourrait vous coûter la vie.
Nadine était visiblement émue en parlant ainsi ; son regard avait pris une touchante expression de sollicitude. Siméon ne pouvait résister à une semblable prière faite par les lèvres les plus fraîchement carminées du monde, et qui semblaient, en s'entr'ouvrant, découvrir tout un merveilleux écrin de perles. Magique influence de ce qui est jeune et beau! Siméon était brave et bien armé; il n'eût pas un seul instant écouté une vieille Bretonne barbouillée de tabac, qui lui eût exprimé les mêmes craintes d'une voix sibyllique. Il céda tout de suite aux instances de Nadine, s'exagérant sans doute le degré d'intérêt que lui portait déjà
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cette jeune pennèrez. L'homme même le plus modeste est toujours fourni d une effrayante dose de présomption.
Il coucha à l'auberge de la Gabare.
Le lendemain, levé dès l'aube , il se disposait à faire une promenade sur le bord de l'Océan, lorsqu'il rencontra Nadine un panier sur la tête, une main sur la hanche, un sourire sur les lèvres. Elle avait vraiment très-bonne grâce ainsi.
— Où allez-vous donc de si bon matin? lui demanda-t-il.
— Au village voisin, à PonM'Abbé, réponditelle, pour faire la provision.
— Mais c'est loin d'ici, je crois ?
— La campagne est belle, le temps est beau, et j'aime $ marcher sur l'herbe en fleur.
— Vous devriez bien m'emmener avec vous.
— Très-volontiers 1 Venez, monsieur, Siméon ne se le fit pas dire deux fois. Nadine
et lui se mirent en route, et l'on traversa gaiement une campagne douce et riante. La matinée était délicieuse, elle communiquait à l'âme les plus tendres sensations. Siméon en subit l'influence mystérieuse, et, s'imaginant sans doute avoir affaire h quelque divinité des campagnes, il lit à Nadine une cour dans les règles, développant aux.
yeux de la pauvre enfant charmée, éblouie, toutes les ressources de son esprit et de son cœur. Or, Siméon avait de l'esprit comme un vaudevilliste et du cœur comme un poëte; de plus, il était joli garçon comme un commis voyageur, sauf qu'il n'avait pas sur le visage cette stûpide satisfaction de soi-même, qui caractérise presque invariablement le Don Juan de l'échantillon.
Quand Nadine et son compagnon regagnèrent le village, Nadine était rêveuse ; elle était émue, elle aimait. Il y a des amours qui naissent comme cela* aux premières heures de la jeunesse, dans l'exubérance de la vingtième année. Un mot, un regard, un sourire les fait éclore spontanément, de même qu'il y a des fleurs qui jaillissent au printemps d'un grain de poussière : il suffit d'un rayon de soleil pour les développer, quelquefois aussi pour les faire mourir.
La matinée était fort avancée. Siméon et Nadine
trouvèrent, planté à l'entrée du village, un grand gaillard vêtu à la façon des mariniers de l'endroit; il avait l'air sombre et timide. Il regarda Siméon de travers, à quoi celui-ci ne fit aucune attention.
— Votre mère est inquiète, Nadine, lui dit le marinier, et je suis venu au-devant de vous.
Nadine ne daigna pas le regarder.
— 11 ne fallait pas prendre ce soin/ Antonic, répondit-elle avec une douceur particulièrement dédaigneuse.
— Je craignais qu'il ne vous fût arrivé malheur, et alors...*
— Et alors vous n'auriez pas pu y remédier, sans doute, répondit-elle encore sur le même ton; de toutes les manières, c'était inutile de vous déranger.
Antonic n'ajouta pas un mot. Il s'en alla, la tête penchée, le cœur gros , les yeux humides. Nadine, en le voyant s'éloigner ainsi , se sentit touchée : elle avait le cœur naturellement bon.
— Le pauvre gars! dit-elle à Siméon; je crois qu'il a beaucoup d'affection pour moi. Il veut m'épouser; mais, je ne sais pourquoi, il m'est insupportable.
Siméon hocha la tête d'un air fin et moqueur.
— Qu'avez-vous donc? reprit Nadine avec étonnement.
— Vous m'effrayez, répondit Siméon en souriant. S'il suffit de vous aimer pour s'attirer votre antipathie, j'ai bien peur...
— De quoi donc?
— De votre aversion.
Elle rougit jusqu'au blanc des yeux, et hâta le pas dans un trouble qui n'échappa pas au jeune touriste, puis elle dit vivement :
— Ah ! vous vous souciez joliment d'une simple paysanne comme moi!..! Et, d'ailleurs, est-ce que vous n'allez pas partir?
«— Dites un mot, je reste! repartit Siméon avec vivacité.
11 commençait en effet à ressentir pour Nadine, sinon une passion véritable, du moins un goût très-prononcé ; et, bien que pressé de terminer ses pérégrinations à travers la Bretagne, son pays natal, il était violemment tenté de prolonger son séjour à Penmarc'h.
Nadine garda encore le silence. Son sein se soulevait précipitamment, son visage exprimait une extrême hésitation. Enfin, à l'angle d'un mur, sur le point d'entrer dans le village, elle tendit timidement la main à Siméon, et balbutia :
— Restez!
Au même moment, elle se trouva face à face avec Antonic, qui était fort pâle. Nadine lui jeta un regard impatienté, et passa outre en faisant signe à Siméon de ne pas la suivre.
Siméon s'éloignait pour ne rentrer qu'après Nadine à l'auberge de la Gabare, lorsqu'il se ren-
tit frapper légèrement sur l'épaule. 11 se retourna et vit Antonic qui avait peine à contenir une secrète agitation.
— Je veux vous parler , dit le marinier en se dandinant avec embarras. .
— Qu'avez-vous à me dire?
— Pas grand' chose, répondit le marin d une voix altérée, sinon que je l'ai vue grandir cette enfant-là, moi!... que je me ferais tuer pour elle!... que je l'aime comme un fou, quoi!... et qu'elle me déteste : voilà!...
— Vous voulez parler de Nadine, sans doute?
— Oui, de Nadine, qui a lu dans des livres et dans des journaux, et qui s'est fait des idées ridicules... tellement qu'elle ne peut plus me souffrir, je le répète... De sorte que je suis malheureux comme une frégate échouée, ce qui n'est pas gai du tout !
— Qu'y puis-je faire, mon brave? dit Siméon avec intérêt.
— Ah! pour ça, c'est facile à deviner! Je suppose que vous êtes un honnête garçon, quoique... enfin, suffit! Bref, puisqu'elle parait vous écouter de bon cœur, dites-lui qu'elle a tort de me mépriser, quelle ne rencontrera jamais à Penmarc'h ni ailleurs un gars qui la chérisse autant et lui
soit plus dévoué qu'Antonic le marinier. Sur mon salut éternel, vous ne mentirez pas!... Et tenez, vrai! ça vaudra mieux que de lui faire la cour, comme je vois bien que vous la lui faites! ajoutat-il en Ranimant. Ce qui... pardon! excuse!... pourrait bien vous porter malheur !
Antonic serra machinalement les poings, et sa grande taille se développa dans toutes ses proportions athlétiques.
— Une menace! dit Siméon, qui vit aux derniers mots du marinier se transformer la nature du sentiment de bienveillance qu'il commençait à éprouver.
Il fixa sur Antonic un regard sévère, et reprit d'un ton sec en lui tournant le dos :
— Je n'accorde rien à la menace. Bonjour.
Antonic le regarda s'éloigner d'un air stupéfait,
étourdi; puis, comme se réveillant en sursaut :
— Bète et butor que je suis! s'écria-t-il. C'était pas comme ça qu'il fallait m'y prendre ! J'ai outragé ce jeune homme, et il va chercher maintenant plus que jamais à plaire à Nadine pour me faire enrager. Ah! c'est que je le tuerais! et elle aussi!... Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en dévorant des larmes, comme c'est horrible d'aimer! ça rend féroce!
Il s'élança pour rejoindre Siméon, mais deux mariniers l'abordèrent et l'entraînèrent avec eux au cabaret.
Siméon était en trop beau chemin pour songer à reculer devant ce qu'il appelait déjà sa bonne fortune. Il n'était vraiment pas fâché que la maladresse d'Antonic eut détruit en lui la généreuse impression qui s'y produisait déjà, car peut-être eùt-il été capable de renoncer à ses projets de séduction en faveur du jeune Breton. Les sentiments vrais et profonds le trouvaient presque toujours favorable et sympathique. Il résolut donc de ne tenir compte ni de la prière ni de la menace d'Antonic.
Il vit plusieurs fois Nadine dans la matinée, et, par une de ces fantaisies poétiques particulières aux âmes romanesques, il lui donna rendez- vous pour le soir sous les hautes falaises de Penmarc'h ; Nadine voulut refuser, mais il insista si vivement qu'elle promit de s'y rendre dès que sa mère serait couchée.
Siméon employa le reste du jour à visiter les environs : Plonivel, Plomeur, Tréogat. Mais c'est à peine s'il prêtait une légère attention aux monuments celtiquès qu'il rencontrait. Il éprouvait une sensation délicieuse à la pensée que le soir
même il tiendrait Nadine, la charmante Nadine entre ses bras, et cette perspective le rendait
indifférent à tout.
Une chose cependant parvint à captiver son attention dans le village de Tréogat : c'était un convoi déjeune fille qui s'arrêtait sur la falaise où l'on descendit le cercueil dans une fosse. Il n'y avait là aucune cérémonie religieuse: quelques parents qui pleuraient et priaient sur la morte. Siméon était ému.
— Pourquoi donc, demanda-t-il, ne l'enterret-on pas au cimetière?
— Elles'est noyée, répondit d'une voix navrante un jeune paysan auquel il s'adressait.
— Noyée! répéta Siméon. et pour quel motif?
— Séduite par un homme de la ville! réponditon en s'éloignant de l'étranger avec une sorte de répugnance.
Siméon demeura triste et pensif. Quand il fut seul sur la falaise, il s'assit sur la tombe et y resta longtemps dans une attitude méditative, le regard perdu à travers l'immensité de l'Océan.
Le soir, il arriva le premier au rendez-vous. Les falaises n'étaient éclairées que par les vagues lueurs des étoiles; elles ressemblaient à une légion de démons réunis pour le sabbat.
Notre jeune touriste se promena sur les galets à pas lents, calme et toujours méditatif, interrogeant parfois le rivage du regard, mais sans l'anxiété, sans l'impatience naturelle à vingt ans, lorsque le cœur est épris et que l'amour promet le bonheur. Un moment il crut avoir aperçu une ombre du côté de Penmarc'h. Il s'avança et ne vit rien. Mais un quart d'heure ne s'était pas écoulé que Nadine arriva, toute rouge, essouflée, tremblante.
— Mon Dieu ! dit-elle, comment ai-je pu consentir?...
Siméon lui prit les mains avec tendresse , il la fit asseoir au pied d'une roche qui surplombait d'un air menaçant.
Presque au même instant, une ombre se dressa derrière cette roche, et une voix sombre, désà-* lée, murmura ces mots :
— Justement la roche minée et branlante ! Ah! malheur à eux l
Nadine et Siméon n'entendirent qu'un soupir vague, qu'ils prirent pour une légère plainte de la brise.
— Pourquoi m'avez-vous fait venir ici? demanda Nadine avec un peu d'effroi.
— Pour vous faire mes adieux, répondit gravement Siméon.
La jeune Bretonne fixa sur lui un regard stupéfait.
— Quoi! dit-elle, vous partez?
— Demain.
— Ah l fit-elle comme suffoquée.
Ses joues pâlirent, ses yeux se mouillèrent.
Siméon sentit son courage l'abandonner.
— Écoutez-moi, Nadine, reprit-il avec effort. Vous êtes jeune et jolie, sans expérience, un peu romanesque même, et plus d'un à ma place tenterait sans scrupule de s'emparer du doux trésor que vous êtes, ne fut-ce que pour un instant. Je vous l'avoue, telle était d'abord ma coupable intention, car je ne vaux pas mieux que tant d'autres, et le stimulant des plaisirs étouffe souvent en moi la bonté native de mon cœur. Mais une rencontre bizarre m'a ramené bien vite à des sentiments de loyauté et d'honneur, et je veux vous donner un utile avertissement dont vous apprécierez sans doute, chère Nadine, la noblesse
et la générosité.
Alors il fit comprendre, par un franc et délicat
aveu, qu'il eût tout fait pour l'obtenir quelques
heures auparavant ; mais, ce but atteint, il eût
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tranquillement continué son voyage à travers la Bretagne, sans se soucier du chagrin qu'il laissait peut-être derrière lui.
— Rentré à Paris, au sein de niafamille, ajoutat-il, je vous eusse oubliée bientôt, et, après vous avoir promis le retour, je n'eusse jamais songé à revoir ce coin de terre où vous vivez... Voilà, ma pauvre enfant, ce qu'est le voyageur, ce que sont les hommes comme moi sortis des grandes villes. Oiseaux de passage, ils jettent parfois le trouble aux lieux où ils s'arrêtent, et repartent ensuite insoucieux vers les contrées où leur destin les pousse... Ah! Nadine! méfiez-vous deux! J'ai vu dans ce jour même enterrer sur la falaise une jeune fille de Tréogat; la malheureuse s'était jetée à la mer pour échapper au déshonneur.
Oui! oui! s'écriaNadine agitée etcouvrant son
visage de ses deux mains : c'était une de mes anciennes compagnes !
Siméon, profitant de cette circonstance imprévue, continua avec un héroïque effort.
— Douloureux exemple, n'est-ce pas? dit-il en s* animant. Eh bien! chère Nadine, il ne faut point à l'avenir compromettre, comme cette pauvre compagne, l'innocence de votre âme etle repos de votre vie. Désormaisne cherchez le bonheur qu'autour de
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vous, au village, parmi ceux du pays. Avec eux, du moins, vous ne craindrez pas l'abandon, car celui qui vous donnera son cœur ne dédaignera pas de vous donner sa main !
11 parla de la sorte pendant quelques instants. Sa voix avait une onction pénétrante. Nadine Técoutait en silence et se sentait convaincue de la sincérité et de la justesse des paroles de Siméon. Quand elle se leva pour regagner Penmarch :
— Merci, monsieur, dit-elle avec une mélancolie empreinte d'un peu d'amertume. Je suivrai vos conseils, car ils sont bons, quoiqu'ils m'aient d'abord serré le cœur. Je ne vous en veux pas pour cela, et je me souviendrai toujours de vous, même quand vous m'aurez oubliée à Paris.
Elle lui tendit la main, qu'il pressa sur ses lèvres avec vivacité, et elle s'en alla tristement.
Il la regarda s'éloigner. Il lui semblait que son cœur s'élançait vers elle pour la ressaisir.
Un homme de haute taille se dressa devant lui. Siméon ne le reconnut pas d'abord.
— C'est moil s'écria-t-il , moi, Àntbnic, qui viens vous dire : C'est bien, ça, tonnerre ! c'est superbe, ça! J'en ai encore des larmes dans les yeux ! Ah ! je n'aime guère les messieurs, moi ! mais, foi d'homme et de marinier, pour vous je
me jetterais à l'eau par une tempête effroyable ! C'est comme je vous le dis. Je ne mens jamais.
Siméon sourit douloureusement.
— J'ai fait mon devoir, dit-il. Mais vous supposez bien que ce n'est pas votre menace?...
— Ah! grand Dieu! Je suis sûr, je ne sais pas pourquoi, que vous êtes brave comme un loup de mer. Et, vrai! tantôt j'ai été un rustre et un imbécile. Il faut me le pardonner tout de suite.
— Bien volontiers , répondit cordialement Siméon.
— Que voulez-vous? moi, j'aime Nadine de passion; c'est fatal! Si bien que, malgré que je ne ferais pas de mal à une mouche d'ordinaire, j'étais caché là, derrière vous, décidé à vous écraser sous la roche branlante qui tient à peine sur sa base, et au pied de laquelle vous étiez assis avec Nadine, Voyez !..
Il alla imprimer une violente secousse au morceau de granit, qui tomba. ,
— Peste 1 dit Siméon en réfléchissant à part soi qu'une bonne action est aussi quelquefois une bonne égide, il paraît que nous l'avons échappé belle !
— Je me serais tué après. Mais vous étiez morts tous deux.
— Vous êtes, pardieu! un amoureux athlétique et terriblement déterminé ! Ce que Nadine peut faire de mieux, c'est de vous épouser.
— Eh bien! parlez pour moi, monsieur.
— Je vous le promets, Antonic.
Il retourna à l'auberge; une vieille servante fumait en l'attendant.
Il ne revit Nadine que le lendemain : elle était pâle et grave. Il échangea quelques paroles avec elle, et glissa plusieurs fois le nom d'Àntonic durant l'entretien. Nadine devina son intention.
— Il est probable que je l'épouserai, réponditelle avec une sorte de résignation pénible. Autant lui qu'un autre. Peut-être l'aimerai-je un jour.
A peine avait-elle prononcé ces mots qu'elle sentit sa poitrine se gonfler, et s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. I
Le cœur ulcéré, Siméon quitta Pennarc h sans avoir revu la jeune Bretonne. Vingt fois il fut sur le point de revenir sur ses pas, car il sentait que, lui aussi, il aimait déjà la pauvre enfant. Mais où cette passion pouvait-elle aboutir ? Sanâ doute au malheur de Nadine. 11 recueillit toute son énergie, et continua résolument son chemin.
Siméon ne revint à Penniarc'h que vingt ans plus tard. Il descendit à l'auberge de la Gabare.
Cette fois il n'arrivait point à pied, mais en berline de voyage ; cette fois ce n'était plus un jeune et beau garçon; lapre tourbillon du monde parisien et les fatigues d'une vie d'ambition l'avaient flétri et cassé prématurément. A peine comptait-il quarante-cinq ans, et déjà il paraissait vieux.
Nadine, elle, entrait dans sa trente-huitième année; elle était fraîche et jolie encore, en dépit dune teinte mélancolique répandue sur son visage. Antonic, son mari, était resté à peu près le même, toujours robuste, dispos, et amoureux de sa femme comme lorsqu'il avait vingt ans.
Siméon ne se lit pas reconnaître d'eux, par un amer sentiment de coquetterie. 11 sembla un instant goûter une intime satisfaction à voir le coupie heureux. 11 remonta bientôt en berline , et, jeta un dernier coup d'œil sur Antonic et Nadine, debout au seuil de leur auberge. 11 sentit alors une larme furtive glisser sur sa joue creusée, et se renfonça vivement dans sa voiture.
Cette larme était douce ; elle contenait un vertueux souvenir de sa vie de jeunesse et d'amour.