‹ L'amour à vingt ansChapitre 7 sur 12 · FLEUR- DE-PRINTEMPS · texte numérisé non relu

FLEUR- DE-PRINTEMPS

Marcel passait pour un original. On le voyait souvent vers la nuit, sur le toit qu'il habitait, les bras croisés sur sa poitrine, contempler une étoile, la plus brillante des étoiles fixes : Sirius. Il s'oubliait dans cette rêverie profonde, et, quand l'heure sonnant avec lenteur au clocher de l'église voisine le ramenait aux réalités de notre planète, il portait sa main à son visage, qui était humide. Quel sentiment pénible, quelle pensée

attristante troublait ainsi son recueillement? Avaitil mesuré, dans son esprit stupéfait, la distance effroyable de l'étoile (plus de huit millions de millions de lieues), ou pénétré les mystérieuses lois qui la tiennent suspendue dans l'espace? Certes, il était assez savant pour comprendre toutes ces choses et en être écrasé. Mais l'admiration des immensités de la nature arrache bien rarement des larmes à la jeunesse, plus touchée des beautés de la créature. Que se passait-il donc eii Marcel? Nul ne le savait que lui-même. Ce qu'on savait de lui, c'est qu'il vivait seul, qu'il étudiait beaucoup et qu'il était pauvre, si pauvre, que sa mansarde n'avait pour tout mobilier qu'une couchette de bois blanc garnie dune paillasse, une table, une chaise, de vieux livres et des instruments de physique. Ce que l'on savait encore, c'est que son seul revenu provenait de quelques leçons de mathématiques, et que ce revenu, insuffisant môme pour un pythagoricien, était l'unique rossource dont il vécût. Anaxagoras l'eût certainement avoué pour son disciple le plus zélé et le 'plus convaincu.

Son caractère et ses habitudes étaient d'ailleurs aimés de tous ceux qui le connaissaient ; il était doux, poli, obligeant, et menait une vie

l'amour a vingt ans ■ lit

d'une régularité irréprochable. Si la bizarrerie qui le portait à s'asseoir, par les belles nuits, sur le toit de sa maison, à y demeurer des heures entières, le regard fixé sur un point du ciel, n'avait fait supposer qu'il avait des atteintes de folie, on l'eût généralement estimé le plus parfait garçon de la terre. On avait hasardé bien des commentaires à ce sujet. Que ne cherchent pas à expliquer les vénérables commères de tous les quartiers du monde? Les plus entendues et les plus malignes y avaient perdu leur langue, ou avaient déclaré que c'était un monomane amoureux d'une étoile. Les honnêtes matrones n'étaient pas aussi éloignées de la vérité qu'elles le pensaient elles-mêmes. Ce n'est pas sans doute que le feu scintillant de Sirius eût allumé dans le cœur de Marcel une ardeur cosmographique, et que, comme l'amant de la lune, il brûlât de s'unir à cette étoile par des nœuds éthérés. Il ne poussait pas l'amour de l'astronomie jusqu'à ce degré d'effervescence. Le pauvre diable aimait en Sirius autre chose qu'un simple monde de cent quatrevingt millions de lieues de diamètre. Il aimait dans cette étoile un doux souvenir, le plus doux qu'il eût jamais renfermé dans les replis les plus cachés de son âme, d'ailleurs presque

toujours absorbée dans l'étude et la réflexion.

Un soir, las de poursuivre à travers des logarithmes la solution de divers problèmes trigonométriques , il était allé respirer dans les prés Saint-Gervais, cette oasis où Paris va cueillir des lilas, un air pur et chargé des senteurs balsamiques du printemps. Le ciel avait cette limpidité bleuâtre qui permet aux étoiles de briller du plus vif éclat. Une seule, cependant, entrouvrait dans l'azur son œil radieux, et souriait au paysage comme une charmante promesse de calme et de bonheur. Le regard pensif, Marcel marchait à pas lents, admirant cette fois non en astronome, mais en poëte, ce diamant lumineux des belles nuits, et laissant au hasard le soin* de diriger ses pas.

Tout à coup, un léger cri, suivi d'un éclat de rire qui ressemblait à la cadence perlée d'un rossignol, l'arracha à sa contemplation. Son regard, perdu dans les profondeurs de l'éther, s'abaissa vivement vers le sol, et Marcel remarqua qu'il se trouvait dans une prairie coupée par de petits ruisseaux enfouis sous la verdure. Au même instant, il aperçut, à peu de distance, deux jeunes filles fort remarquables à beaucoup d'égards. L'une d'elles, assise sur l'herbe, brune et belle de cette

heauté épanouie qui révèle plus de vingt-cinq ans bien éeoulés, faisait tournoyer gaiement son chapeau de paille, qu'elle tenait à la main, sans songer à porter secours à sa compagne, dont un pied s'était profondément embourbé dans la terre grasse d'un ruisseau. Celle-ci, les joues empourprées d'un vif incarnat, s'efforçait de sortir de ce mauvais pas et n'y pouvait réussir.

Le premier mouvement de Marcel fut un geste d'admiration. Jamais, en effet, il n'avait rencontré une créature plus ravissante de jeunesse, de grâce et de simplicité. Cheveux d'un blond doré, œil bleu de ciel, peau éblouissante de blancheur, taille souple et fine comme une liane, tout en elle eût semblé révéler l'ange, si par sa modeste parure et son pied embarrassé, elle n'eût plus évidemment démontré son origine terrestre et ses goûts de grisette enthousiaste d'églogues en action. Après une seconde d'immobilité, Marcel s'élança vers la jeune fille, et, prenant dans ses mains nerveuses deux petites mains d'enfant qu'on lui tendait, il fit si bien qu'il sauva l'imprudente de sa position désespérée; mais ce ne fut ni sans peine ni sans perte. Le ruban qui serrait la jambe de notre gracieuse étourdie s'étant rompu, son

soulier était resté plongé dans la vase. Grande dé-

Di<

solation. entremêlée de folles plaisanteries et de rires joyeux. .

— Pauvre Fleur-de-Printemps ! s'écria la jeune fille au chapeau de paille, tu étais si bien tout à l'heure, plantée au milieu de ce frais ruisseau; mais, juste ciel! reprit-elle en voyant le pied dé-f chaussé, tu as donc perdu une de tes racines?

— Mon Dieu, oui, répondit la toute jeune fille en sautant à cloche pied, je ne sais plus comment me tenir sur ma tige, je vais tomber.

Et toutes deux de rire encore comme chantent les oiseaux,

Marcel n'avait pas entendu sans surprise le langage des deux compagnes; il s'était mis en devoir d'extraire de la boue le soulier qui y avait presque entièrement disparu. 11 se releva, son trophée à la main, triomphant comme Thésée quand il eut saisi la toison d'or. Mais, on le comprend, la chaussure de la blonde enfant n'avait pas le lustre de l'objet précieux conquis par le roi des Argonautes. Cette chaussure était toute maculée d'une boue noirâtre peu séduisante à voir, et cependant elle était si petite, si mignonne, si délicatement dessinée, qu'elle parut ravissante à Marcel. Il la lava dans l'eau claire du ruisseau, en la comparant vingt fois aux pantoufles de Cen-

drillon ou aux babouches dHine chinoise de Tong- Chou*Foo.

Il ne songeait pas à s'en dessaisir, quand la brune jeune fille s'écria :

— Eh bien ! monsieur, ne voyez-vous pas que mon amie va perdre l'équilibre si vous ne lui donnez pas son soulier.

-r- Ah ! pardon, pardon, mademoiselle! balbutia otre étourdi ; et il restitua ce qu'on liji demain dait.

En ce moment, il rencontra le suaye regard de la jolie blonde, et sentit son' cœur coqipae inondé d'un fluide tiède et parfumé.

Après s'être chaussée, celle-ci se retourna vers Marcel, et lui dit d une voix argentine :

— Merci, monsieur, de votre bonté ; je regrette de tout mon cœur de ne pouvoir vous offrir une preuve de nia reconnaissance pour votre dévouement.

Ces mots, lancés avec une gracieuse étourderie, rendirent Marcel singulièrement pensif. Il soupira... Ce soupir était peut-être un souffle emr baumé de l'amour. L'amour est une fleur qui s'épanouit vite au soleil de la jeunesse et du mois de mai.

La charmante rieuse trouva son sauveur, ce

qu'il était en effet., fort joli garçon. Elle remarqua surtout sa mine douce et honnête, et elle se sentit légèrement troublée. Tous les deux demeurèrent un instant interdits.

— Ah çà! s'écria la brune compagne avec un sourire railleur, avez-vous l'intention de rester plantés là bien longtemps?

Marcel s'efforça de recueillir un peu de présence d'esprit.

— Si j'osais... balbutia-t-il.

— Osez toujours, continua son interlocutrice.

— Je supplierais mademoiselle...

Et Marcel indiquait avec hésitation la suave enfant.

— Mademoiselle Fleur-de-Printemps? dit gaiement la plus âgée; c'est le nom de votre héroïne, comme Fleur-d'Été est le mien. Toutes deux nous sommes fleuristes, pour vous servir.

— Fleur-de-Printemps ! Fleur-d'Été ! répéta Marcel, non sans étonnement.

Et il interrogea du regard la plus jeune, qui lui paraissait mériter toute confiance comme toute admiration.

— Mon Dieu! oui, monsieur, répondit-elle, nous nous appelons simplement Marie toutes les deux ^ mais les compagnes de notre atelier nous

ont donné les surnoms que vous venez d'entendre.

— Elles ont fait preuve d'esprit! s'écria Marcel. Il était impossible de vous mieux nommer.

— Mais, à propos, reprit Fleur-d'Été, vous aviez commencé une phrase tout à l'heure ? Achevez-la.

— Soit, reprit Marcel d'un air embarrassé; je voulais prier mademoiselle Fleur-de-Printemps de regarder là, au ciel...

— Quoi donc? demanda d'un air naïvement étonné la jeune fille à qui ces paroles s'adressaient.

— Cette étoile qu'on nomme Sirius.

Les deux jeunes filles regardèrent aussitôt l'astre qu'indiquait Marcel.

Pourquoi faire? s'écria Fleur-d'Été.

Marcel ne répondit pas.

— En effet, reprit la blonde enfant, quelle est votre pensée ?

— Ma pensée est bien simple. La voici : Quand je vous ai rencontrée , mademoiselle, j'avais les yeux fixés sur cette étoile, je ne l'oublierai jamais,

et ce souvenir me sera d'autant plus cher, qu'en la regardant à l'avenir j'aurai présent à la mé-

moiro quo vous aussi vous l'avez fixée de vos yeux plus bleus que l'azur qui l'environne.

Fleur-de-Printemps baissa les yeux et ne répondit pas.

Sa compagne se leva, et, s'apprpchant de Marcel avec intérêt. . • .

— Mais c'est très-galant ce que vous dites là, monsieur, dit-elle, c'est gentil comme une romance de Loïsa Puget ou de Paul Henrion.

— Je ne songe pas à mettre les romances en action, mademoiselle; je répète tout bonnement ce que me dicte mon cœur.

— Et vous avez raison, monsieur ; il faut toujours suivre l'impulsion du cœur. Le cœur seul rend heureux.

Disant cela, elle regarda de nouveau, d'un air coquet et mutin, l'étoile qui resplendissait toujours, s'empara d'un énorme bouquet de lilas qui reposait sur l'herbe, puis, pressant le bras de sa jeune amie, elle l'entraîna en lui disant :

— Viens, mignonne, il se fait tard.

Marcel les arrêta d'un geste, et, d une voix tremblante.:

— Ne vous reverrai-je plus ? demanda4-il.

— Nous venons quelquefois le dimanche aux

prés Saint-Gervais, répondit Fleur-de-Printemps; au revoir, monsieur. -

Et les deux compagnes disparurent derrière une haie d'aubépine. Marcel, l'honnête garçon, ne songea pas même à les suivre, mais il revint souvent aux prés Saint-Gervais, les jours de fête ; ce fut inutilement; il n'y rencontra point celles qu'il cherchait, et chaque fois il regagna sa demeure avec plus de tristesse et d'ennui, car l'image de Fleur-de-Printemps s'était profondément gravée dans sa pensée, et, comme une divinité dans un sanctuaire, elle y était l'objet d'une naïve et secrète adoration. •

Il y a des gens qui prétendent que la science endurcit le cœur. C'est le contraire qui est vrai : elle l'attendrit.

C'était depuis cètle époque qu'après les labeurs de la journée, à l'heure où Sirius s'éveille au ciel, on avait vu notre jeune savant, mélancolique et recueilli, contemplant avec des larmes dans les yeux l'astre qui lui rappelait la ravissante apparition.

Devait-il jamais revoir Fleur de-Printemps? Il n'osait plus l'espérer.

Marcel n'avait pas rencontré dans les prés Saint-Gervais Fleur-de-Printeraps et Fleur-d'Été, par la raison bien simple que toutes deux étaient parties pour l'Allemagne avec le baron Max d'Exter.

Nous ne savons s'il existe encore des princes russes et des lords anglais très-généreux, mais nous avons la certitude qu'on trouve parfois des seigneurs allemands très-riches et fort originaux. Le baron Max d'Exter était de ce nombre. Il avait rencontré dans Paris Fleur-de-Printemps, qui revenait de l'atelier où elle travaillait; il s'en était fortement épris, et, l'abordant un jour, il lui avait tenu à peu près ce langage avec un accent germanique des plus prononcés :

— Mademoiselle, je vous adore ; je pars demain pour l'Allemagne, et, si vous voulez, je vous emmène avec moi; votre fortune est faite.

La surprise de Fleur-de-Printemps ne fut pas des moins étourdissantes. On ne trouve pas tous

les jours l'occasion de faire sa fortune en voyageant. Elle ne put s'empêcher de regarder attentivement son interlocuteur, qu'elle trouva fort laid. Il était long, maigre, blafard, et sensiblement bossu.

Le baron devina-t-il cette impression défavorable? 11 faut le croire, car il reprit vivement :

— Quand vous jugerez à propos de me quitter, je vous donnerai autant de fois mille florins que vous serez restée de mois avec moi. Je me nomme Max d'Exter, je suis baron, et je n'ai qu une parole.

— Eh ! que voulez- vous donc faire de moi ?

demanda Fleur-de-Printemps, sans comprendre parfaitement la valeur de la proposition qui lui était faite si catégoriquement.

— Ma maîtresse, répondit l'Allemand d'un ton câlin.

— J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur ! s'écria-t-elle en lui riant au nez.

Et elle s'envola comme un oiseau moqueur.

Fleur-de-Printemps habitait avec Fleur-d'Été une chambrette dans le Marais. Toutes deux étaient orphelines et récemment arrivées à Paris. Elles y vivaient honnêtement, sans doute pour ne pas faire mentir la formule grammaticale qui prétend

que toute règle a ses exception». Or, on connaît la règle des fleuristes à Paris, et môme dans le reste du monde civilisé.

Fleur-d'Été s était mise en retard ; quand elle fut de retour au domicile commun, Fleur-de- Printemps lui raconta ce qui venait de lui arriver.

— Et tu as refusé? s'écria sa compagne avec ébahissement.

— Si tu l'avais vu, ma chère... Horriblement laid!...

— Mais il doit être richissime!... Un baron allemand, c'est toujours millionnaire comme un prince russe ou un lord Anglais.

— Qu'est-ce que cela me fait, à moi ?

— Romanesque, va !

— Je te l'ai déjà dit, ma chère, si je cesse jamais d'être sage, ce sera par excès d'amour.

— Eh bien ! moi, ce sera par excès d'ambition. ~ Folle !

— Bah ! J'adore le luxe, l'élégance, les voyages, et j'aimerai celui qui me donnera tout cela.

— - Justement, voilà ton affaire! s'écria Fleurde^Printemps avec un grand éclat de rire.

En effet, le baron Max d'Exter avait poussé la porte entre-bâillée, et, se dressant sur le seuil comme une vision d'Hoffmann :

— * C'est encore moi, dit-il; vous ne voulez pas être ma maîtresse, eh bien! vous serez macompagne de voyage; voulez-vous?

Les deux jeunes filles demeurèrent stupéfaites. Fleur-d'Été fut la première à maîtriser son émotion.

— Réponds donc, dit-elle en souriant au baron. Fleur-de-Printemps répliqua non sans un peu

d'hésitation :

— Grand merci, monsieur, je n'ai nulle envie de voyager.

— Mais, chère amie, reprit sa compagne, c'est pourtant bien gentil de voir de beaux pays !

— Tu trouves, ma chère? Alors que monsieur t'emmène à ma place.

— Je vous emmène toutes les deux, mesdemoiselles, repartit le baron.

' Fleur-d'Été tressaillit de plaisir,

— Je m'ennuie beaucoup, reprit le noble Allemand, cela m'amusera. Je reviendrai demain savoir votre réponse. Voici mon nom et ma demeure. Au revoir.

Il posa une carte sur la cheminée, puis il se retira, après avoir adressé à la blonde Fleur-de- Printempsun regard plein de tendresse et d'admiration.

Le baron Max d'Exter savait qu'il était fort laid, mais il savait mieux encore qu'il était fort riche. Il était convaincu qu'avec de l'or on obtient toutes les jouissances de ce monde, et il n'avait pas grand tort. Cent fois déjà il avait fait l'expérience que tout s'escompte ici-bas, et que l'amour même est une denrée dont le cours est coté comme toutes les marchandises. Allés fur gold, tout pour de Vor> tel était son aphorisme habituel. Cela flattait son opulence, mais cela commençait à l'ennuyer.

Cependant l'impertinence avec laquelle Fleurde-Printemps avait reçu ses avances avait éveillé sa surprise et sa curiosité. « Bah! s'était-il dit, c'est qu'elle ne me connaît pas et qu'elle craint que je ne tienne point parole. Nous verrons bien !»

Lorsqu'il retourna chez les jeunes filles, Fleurd'Été lui ouvrit avec empressement.

— Eh bien ! dit-il, est-ce convenu?

— C'est convenu, nous partirons quand il vous plaira.

Fleur-d'Été avait-elle pris des renseignements à l'hôtel des Ambassadeurs? Il y a lieu de le présumer.

— A une condition, objecta Fleur-de-Printemps, que cette résolution paraissait réjouir beaucoup

moins, c'est que, mon amie et moi, nous ne nous quitterons jamais.

— Soit, répondit le baron, qui commençait à ne rieh comprendre à cet excès de réserve et de vertu.

Le soir même, les deux jeunes filles et lui partaient pour l'Allemagne en prenant le chemin de fer de Strasbourg.

Fleur-d'Été était toute radieuse: Fleur-de- Printemps semblait pensive; ses yeux, dirigés vers le ciel, aperçurent tout à coup l'étoile de Sirius. Une pensée soudaine, caprice du cœur„ fantaisie de l'imagination, lui représenta le jeune homme des prés Saint- Ger vais regardant mélancoliquement comme elle, à la môme heure, cette blanche étoile, presque aussi brillante que Vénus.

— Lui, du moins, il est jeune et beau ! uiurmura-t-elle eu soupirant. ■ . ,

Le baron lui prit la main et lui adressa quelques compliments. Elle replia sur lui son regard' humide et tressaillit péniblement.

Nos voyageurs demeurèrent trois mois en Allemagne. Voilà pourquoi Marcel parcourut vainement les prés Saint-Gervais, où le ramenait sans cesse le souvenir de Fleur-de-Printemps.

De retour à Paris, le baron Max d'Exter installa les deux fleuristes dans un riche appartement de la chaussée d'Antin. Tentures de soie brochées en or, meublés en bois des îles, futilités coûteuses, rien n'y manquait de ce qui fait la vie élégante et frivole. Au milieu de tout ce luxe, qile Fleurd'Été trouvait adorable, qu'elle contemplait avec une certaine envie jalouse, Fleur-de-Printemps cherchait vainement le bonheur. C'était une de cës âmes délicates, dont les répugnances demeurent invincibles , et auxquelles l'opulence ne peut faire accepter le dégoût... Or, le baron lui était antipathique, et elle n'avait pu se décider ehcore à se montrer reconnaissante des

folies qu'il commettait pour obtenir une faveur.

Soit que la nouveauté de cette résistance imprévue eût excité chez lui un sentiment sérieux, soit qu'il voulût éprouver jusqu'au bout cette vertu indomptable dont il n'avait pas ëncore trouvé d'exemple, il ne se lassait pas. Il semblait

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s'amuser, au contraire, de ce jeu nouveau pour lui, et, à chaque résistance de l'enfant, il murmurait entre ses dents]: Ailes fur gold\ nous verrons bien. Puis il recommençait à la combler de délicates prévenances et de riches présents. Un jour, cependant, il s'était impatienté et l'avait menacée de l'abandonner. Fleur-de -Printemps, sans hésitation, avait revêtu son modeste costume de grisette, qu'elle avait conservé par une fantaisie enfantine, et ellelui avait dit : « Je pars, monsieur le baron; je tiens plus à ma liberté qu'à votre opulence. Adieu. » Cette démarche chevaleresque avait désarmé l'amoureux Allemand, qui s'était empressé de la retenir.

— Décidément, dit Fleur-d'Été à sa compagne, voilà un homme qui t'idolâtre ! -

— Et moi, je le déteste! répliqua Fleur-de- Printemps*

— Tu es bien difficile, ma chère !

— Eh! mon Dieu, non; j'ai plus de cœur que de vanité, et tout ce luxe ne vaut pas à mes yeux un peu... d'amour.

— Sotte! exclama sa compagne en haussant les épaules d'un air dédaigneux,

Puis elle soupira, et ce soupir signifiait évidemment : Ah! si j étais à sa place!

Fleur-d'Été était véritablement l'amie de Fleurde-Printemps. Aussi avait-elle essayé vingt fois de la supplanter auprès du baron Max d'Exter; mais celui-ci, fidèle eoinme un chevalier antique, avait froidement repoussé les avances de la perfide. Le cœur humain est ainsi fait : il ambitionne ce qu'on lui refuse, et repousse ce qui lui est ofïert.

Fleur-de-Printemps n'était pas heureuse; de vagues tourments l'agitaient ; elle se disait que sa résistance ne pouvait être éternelle, et que, à moins de quitter loyalement ce qui l'entourait, elle ne pouvait loujours échapper au pacte tacite qu'elle avait consenti en acceptant les soins du baron. Repliée en ses rêveries, elle regrettait sa vie laborieuse d'ouvrière, safraîche insouciance et son bonheur dans la pauvreté. Aussi bien songeait-elle parfois aux prés Saint-Gervais, au jeune homme qu'elle y avait rencontré ; elle se rappelait alors les grands yeux noirs mélancoliques de l'inconnu, ses cheveux d'ébène; puis elle souriait en se rappelant la fantaisie qu'il avait eue de lui faire contempler une étoile, comme s'il eût voulu lui offrir ce diamant des belles nuits.

Un soir qu'elle était seule, assise en un vaste fauteuil, dans l'embrasure d'une fenêtre de son

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appartement, elle rêvait en regardant le ciel, que la lune éclairait d'une douce clarté ; une seule étoile parvenait à lutter victorieusement contre elle : c'était Sirius. Elle la regarda plusieurs fois avec un frémissement indescriptible. Puis, soudain, elle crut voir se dessiner entre elle et l'étoile une silhouette qui ressemblait au jeune homme des prés Saint-Gervais. En effet, elle le vit assis, le visage tourné vers le ciel, sur le toit en pente douce d'une maison voisine. Elle resta ébahie de surprise et de joie en retrouvant ainsi le pauvre rêveur fidèle au culte du souvenir.

En ce moment Fleur-d'Eté entrait.

Fleur-de-Printemps s'élança vers elle.

— Je l'ai vu, ma chère ! s'écria-t-elle d'un air heureux. \

— Qui donc? demanda sa compagne.

— Lui, notre jeune homme à l'étoile!

— Oùl'as-tuvu?

— Tiens, reprit Fleur-de-Printemps en entraînant son amie vers la fenêtre, là-haut, sur ce toit; l'aperçois-tu ?

— Oui, mais je distingue mal; je n'ai pas, comme toi, les yeux perçants du cœur.

Tu ne saurais croire comme je suis contente.

Je ne m'ennuie plus.

— Que comptes-tu donc faire ?

— Moi? Rien.

— Allons , puisque tu aimes irrésistiblement cet inconnu, il faut le voir.

— Tromper le baron d'Exter? Jamais !

— Ma foi, je ne te comprends pas.

— Ma chère amie, je t'ai déjà dit que la vue du baron m'est insupportable, c'est plus fort que ma volonté ; mais je ne consentirai jamais à le trahir tant que je profiterai de ses bontés. C'est clair.

— Parfaitement clair, ma chère amie, et je t'approuve ; nous pouvons du moins, pour te distraire, nous occuper de tes amours sans qu'elles s'en doutent. Mais à propos, tu ne sais pas le ncfm , la profession?...

— Je ne sais rien de plus que toi.

— Eh bien! laisse-moi agir. .

Et Fleur-d'Été ne fit ni une ni deux : elle sortit pour aller prendre des renseignements.

Sur ces entréfaites, le baron entrait. Il présenta à Fleur-de-Printemps un délicieux bijou , que celle-ci daigna à peine regarder.

Vous n'êtes pas satisfaite de cela? demanda-t-il.

— Je suis très-satisfaite, au contraire*

. — Très-bien; et moi aussi. Commencez- vous à m'aimer un peu?

— Bien peu. .

— Tant pis!.. . Enfin, j'attendrai encore. Je suis patient.

Puis il murmura :

— Ailes fur gold\ Nous verrons bien.

Le baron Max d'Exter parut horrible, ce soirlà, aux yeux de Fleur-de-Printemps. Elle fut ravie d'apprendre qu'il était forcé de la quitter de bonne heure pour se rendre à un raout chez l'ambassadeur d'Autriche .

Quand Fleur-d'Eté fut de retour :

— Ma chère, dit-elle, j'ai les renseignements les plus circonstanciés; et, d'abord, il se nomme Marcel. "

— Joli nom, murmura Fleur-de-Printemps.

— C'est un excellent jeune homme ; on ne lui a jamais connu de maîtresse. Jamais!

— Ah! c'est gentil, cela ! reprit joyeusement la jeune enthousiaste.

— De plus, c'est un savant ; il sait beaucoup de choses.

— Alors, il doit savoir aimer.

— Je le crois bien ; mais, hélas ! toute cette

grande science ne l'enrichit guère : il est pauvre

comme Job.

— Que me dis-tu là? Le malheureux!...

— Il couche sur une paillasse.

— Est-ce possible ?

— Un sou de lait le matin, quelques rogatons le soir, c'est tout ce qu'il mange.

— Tu m'affliges, ma chère!

— Je te raconte la vérité ; voici en deux mots son , histoire : il appartient à une famille aisée de Normandie, mais il a été contraint d'abandonner ses parents parce qu'il possède une belle-mère, une marâtre, qui lui reprochait sans cesse son inaction eUe pain qu'il mangeait. Il est venu alors à Paris, où il vit du revenu de quelques leçons de mathématiques.

— Pauvre jeune homme !

— Écoute bien encore : la concierge qui m'a fourni tous ces détails a ajouté qu'il était un peu fou sans doute, car il ne passe guère de soirée sans regarder pendant des heures entières les étoiles, une surtout...

Fleur-de-Printcmps gardait le silence; elle avait le cœur gros.

— Décidément, reprit sa compagne, vous êtes nés sous la même constellation.

— Alors, repartit sérieusement la jolie blonde, nous devrions suivre le même chemin ; j'y réfléchirai. En attendant, venons en aide à Marcel, s'il se peut, et soyons les fées de sa mansarde, ma chère. Veux-tu?

Violente fut la surprise de Marcel lorsque, rentrant un soir dans sa chambrette, il vit son lit dressé dans les conditions les plus confortables. Deux matelas, un traversin, un oreiller s'y arrondissaient à donner une violente envie de dormir. Il se crut la dupe d'une illusion, mais il fut bien obligé de se rendre a l'évidence, lorsqu'il eut palpé et repalpé sa nouvelle literie. Elle n'avait rien de fantastique, rien d'idéal.

D'où pouvait lui venir ce présent? Il n'avait pas d'amis assez riches pour lui faire de telles surprises, et généralement il croyait peu aux fées. Il interrogea sa portière, laquelle parut aussi grandement étonnée que lui, et force lui fut de se coucher dans un bon lit sans être bien certain de ne pas rêver.

he lendemain, ce fut bien une autre surprise. Revenant comme à l'ordinaire, après avoir donné ses leçons de mathématiques, prendre chez lui son repas pythagoricien, il trouva sa table couverte d'une nappe bien blanche, garnie d'un potage et de quelques mets dont la mine eût réveillé l'appétit d'un mort.

— Décidément, s'écria-t-il, c'est fabuleux ! A moins de croire que le diable ne soit pour quelque chose eatout ceci, je n'y puis rien comprendre et reste abasourdi.

Le pauvre savant avait un appétit féroce ; il ne put résister à la tentation, et prit place à table. En dépliant sa serviette, une lettre s'en échappa. Il se hâta d'en briser le cachet, et lut ces mots, convenablement orthographiés :

«Monsieur,

» Ne cherchez pas à me connaître, ce serait » inutile ; je suis un sylphe invisible, le sylphe des » noblés cœurs. Acceptez le peu qui vous est » offert par une main amie, et soyez heureux. »

Pas plus qu'aux fée&, Marcel ne croyait aux sylphes; cette lettre ne lui apprenait donc rien. Cependant, à la délicatesse de l'écriture, à la

tournure sentimentale du style, il ne pouvait douter que son sylphe ne fût une femme. Mais quelle femme? Fallait-il penser que, touchée de son dénûment, quelque locataire sensible et généreuse eût résolu de lui venir en aide? Hélas ! Marcel connaissait tout le personnel féminin de sa demeure, personnel d'un âge mùr, d'une beauté négative, et cette pensée flattait médiocrement son esprit romanesque.

— Ah çà! s'écria-t-il en se redressant tout à coup, mais c'est une aumône!... et d'une vieille femmé, peut-être!... Ah! fi!

Il prit dans une armoire un morceau de pain rassis, une tranche de jambon, et les dévora. 11 s'abstint de la sorte de toucher au repas succulent dont il ignorait l'origine. Le soir, il jeta matelas, traversin, oreiller dans un coin de la mansarde, et coucha sur sa paillasse. Le lendemain, çn rentrant chez lui, il retrouva le lit confortablement refait, son couvert dressé comme la veille, et une nouvelle lettre sur sa serviette . Il lut ;

« Un sylphe n'est jamais vieux et laid: rassu- » rez-vous donc. Prenez ; ce n'est point une au- » mône de la charité : c'est ùn don de la recon- » naissance et de l'affection. »

f 36 l'amour a vingt ans

— Mais que signifie cela? et comment pénètret-on chez moi en mon absence?... Sans doute reprit Marcel, avec une double clef de ma porte et avec la connivence de ma concierge... Enfin, je me résigne et j'accepte, puisque apparemment mon bienfaiteur est une jolie femme.

Là-dessus, il se mit à table et se montra le digne émule de l'ogre Galifron et du fameux Gargantua. .

Les jours suivants amenèrent de nouvelles surprises : tantôt, c'était une commode en merisier, tantôt une couchette du même bois; une autre fois, des rideaux de perse à fleurettes bleues; une autre fois, un couvre-pieds de même étoffe, si bien qu'en moins de quinze jours, l'humble mansarde du pauvre savant devint une chambrette pleine de gentillesse et de fraîcheur. Et pendant ce temps, chaque jour, à cinq heures du soir, son dîner se trouvait proprement servi, sans qu'il eût pu savoir encore s'il entrait par la porte, par la fenêtre ou par une trappe. Inutile de dire qu'il avait fait Je nouvelles démarches dans l'espoir d'apprendre d'où lui venait tout cela, mais on répondait imperturbablement à ses questions que personne ne comprenait rien à tous ces phéno-

l'amou r a vingt ans 137

mènes, qui tombaient sans doute du soleil, de la lune ou des étoiles.

— Pour moi, jé tombe des nues! exclama Marcel.

Il se lassa de tant de mystère, et, contre son habitude, il demeura deux jours sans sortir de chez lui. Durant ces deux jours, point de dîner, point de surprise, il fut obligé de se contenter d'un morceau de pain sec et d'un verre d'eau. Peut-être regretta-t-il un meilleur repas? En tout cas, sa curiosité s'exaltait au plus haut point. Une impatience nerveuse l'enfiévrait ; il eût donné les plus belles années de son existence pour découvrir l'être mystérieux qui intervenait ainsi dans son existence avec le désir incontestable de lui faire une vie meilleure, et qui, comme l'antique Isis, se dérobait impitoyablement à ses regards. Il cessa cependant d'épier ce qu'il ne pouvait découvrir , et reprit ses habitudes ordinaires. Dès lors, sollicitude, prévenances, soins, tout reparut.

Mais, soit que le tourment d'une curiosité mal satisfaite, soit que l'excès du travail eût dérangé sa santé, Marcel tomba malade; il fut en proie 5 une fièvre violente qui lui donna le délire. Dans ses instants de crise, il lui semblait voir à son

chevet une jeune fille divinement belle qui, penchée sur lui, le regardait avec une douce compassion et lui prodiguait ses soins : puis, au moment où ses idées devenaient plus lucides, où ses yeux moins hagards commençaient à saisir plus distinctement les objets, il croyait la voir s'éloigner et disparaître dans la muraille. Alors il s'écriait ;

— Ne t'envoie pas, ô mon bel ange 1 Ta vue me fait du bien! Je t'en supplie, reste à mes côtés, ou je meurs !

Et il répétait à plusieurs reprises le nom de Fleur-de-Printemps. Mais il s'apercevait bientôt que la radieuse apparition n'était que le fantôme de ses sens agités, et qu'il avait pris sans doute pour une admirable jeune fille sa vieille concierge qui le soignait.

La convalescence fut assez longue. II . était sauvé, cependant; un peu de faiblesse lui restait encore du mal qui l'avait mis au plus bas. Un soir, incliné sur son lit et bercé dans une vague somnolence, il reposait, quand un bruit le réveilla. Il vit dans la muraille une porte s'ouvrir et l'ange de son délire lui apparut comme une simple mortelle. Pâle, émue, timide, elle vint s'asseoir près de Marcel qui, dans un trouble extrême, regardait cette apparition, et reconnaissait

en elle l'étrangère des prés Saint-Gervais. Ce coup était trop inattendu pour qu'il ne se crût pas encore le jouet d'une hallucination. Son esprit flottait dans un véritable chaos ; il eut peur pour sa raison. *

— Est-ce encore un rêve? murmura-t-il en passant ses mains sur son visage... Au nom du ciell si vous n'êtes pas une ombre, une vision, parlez!... Oh! parlez!... et que le son de votre voix me ramène à la réalité ! . . .

— Je ne suis pas une ombre, je ne suis pas une vision, je ne suis pas même un sylphe, bien que j'en aie eu un moment la prétention. Je suis la jeune fille des prés Saint-Gervais et de l'étoile de Sirius.

— Oui, je vous reconnais , car je ne vous ai jamais oubliée! oui, c'est bien vous, Fleur-de- Printemps. Comment se fait-il que vous soyez ici, chez moi?... Ah! j'avais perdu l'espoir de vous retrouver!

— Je vais tout vous dire, écoutez.

Et elle lui raconta son voyage en Allemagne, sa conduite avec le baron Max d'Exter, les secrètes aspirations de son cœur, la manière dont elle l'avait revu, et le procédé qu'elle avait mis en jeu pour parvenir jusqu'à lui/

— J'ai séduit votre concierge, coati nua-t-elle, je lui ai dit que j 'étais une de vos parentes éloignées, et que je désirais vous venir en aide en gardant l'incognito. Elle me confia alors que rien n'était plus simple; qu'une chambre contiguë à la vôtre était à louer; cette chambre avait une porte condamnée, recouverte même de papier de ce. côté, et qu'il était facile d'ouvrir. À partir de ce moment, j'eus accès chez vous, et vous connaissez le reste.

Pendant ce récit, invraisemblable à certains égards, Marcel était devenu soucieux; sans doute, il croyait peu à la nature irréprochable des rapports de Fleur-de-Priutemps avec le baron Max d'Exter.

La jeune fille devina ses perplexités, et se dirigea vers la porte, sans le saluer.

— Où allez-vous? demanda- t-il avec agitation. \ — Je pars.

— Déjà! Vous ai-je offensée, juste ciel?

— Vous ne me croyez pas; adieu,

— Restez, je vous en conjure!... Restez! s'écria Marcel, frappé de la franchise et de la dignité qui pénétraient la voix et l'attitude de ïa jeune fille. Je vous crois.

— Me croirez-vous aussi, monsieur, quand je

vous dirai que je viens de quitter une vie de luxe et d'opulence parce que le baron Max d'Exter a découvert mes assiduités en cette maison, et m'a fait de ces reproches qu'une femme de cœur ne peut supporter ?

— Serait-ce vrai, mademoiselle? Qu'allez-vous faire maintenant?

— M'aimez-vous?

— Si je vous aime! Ma vie vous appartient!

— Merci. Ma présence ici vous en dit assez sur mes sentiments.

xMarcel ne répondit pas. Il tomba aux pieds de Fleur-de-Printemps , et couvrit ses mains de larmes et de baisers.

Marcel acquit bientôt la conviction que tout ce que lui avait dit la jeune fille était l'exacte vérité. La belle enfant était allée demander de l'ouvrage

dans quelques ateliers de fleuristes, quaud un

homme se présenta chez lui.

— Mademoiselle Fleur-de-Printemps? demanda

le visiteur avec un accent germanique très-prononcé.

— Que lui voulez-vous?

— Je regrette de l'avoir tourmentée parce qu'elle venait ici, et je viens lui demander pardon.

— C'était donc votre maîtresse?

— Oh! oui... Oh! non... C'est-à-dire que je prenais soin d'elle, et j'attendais sa bonfte volonté... Savez-vous où elle est?

— Elle est au diable! s'écria Marcel.

Et il ferma la porte de sa mansarde au nez du baron.

Quelque confiance qu'il eût en celle qu'il aimait, le doute, ver rongeur, était au fond de sa pensée. Assez généreux pour n'en rien laisser soupçonner, il souffrait en secret, car son amour pour Fleur-de-Printemps n'était pas un de ces sentiments frivoles qui s'évanouissent au moindre souffle de l'inconstance. C'était une passion sérieuse, qui s'était accrue encore à l'aspect des qualités qu'il avait appréciées en elle depuis qu'il avait appris à la connaître et à l'estimer profondément.

— Oui, se dit-il avec un transport de joie, elle ne m'avait pas trompé ! elle était irréprochable j

et le contact de cet opulent satyre île l'avait pas flétrie. 0 nies amours, mes charmantes amours, je vous suis maintenant dévoué pour la vie!

Quand la jeune fille fut de retour, Marcel lui raconta la singulière visite qu'il avait reçue, et la pressa contre sa poitrine avec enthousiasme. Elle ne manifesta aucune satisfaction < resta calme, et dit:

— Aviez-Vous besoin de cela pour croire à ma sincérité, Marcel?

— Oh ! non! répottdit-il en rougissant.

— Allons, allons, il vous restait quelque soupçon; mais je vous pardonne, incrédule.

— Ma chère petite Marie , vous êtes l'ange de de la vérité !

— Je vous Tai déjà dit, monsieur, je ne 6uis pas un ange ; je suis une pauvre ouvrière fleuriste, et bien malheureuse, assurément*

— Comment cela?

— Hélas! les fleurs ne vont pas, nous sommes en pleine morte-saison; l'ouvrage manque, et je suis désolée !

— Bah! consolez-vous! Vous vous occuperez de l'intérieur, moi de l'extérieur. Je vais me mettre en quête pour obtenir de nouvelles leçons, et je serai bien maudit du sort si je n'y parviens

pas. Pendant ce temps, vous soignerez notre petit ménage, nous vivrons de peu, et je serai le plus heureux des hommes si vous ne souffrez pas de la pauvreté.

— Je ne souffrirai que quand vous ne m'aimerez plus.

— Alors je suis tranquille, car je vous aime et vous aimerai toujours !

Et les deux amants, pour ainsi dire ravis de leur indigence, échangeaient mille protestations de dévouement, et se juraient avec exaltation une éternelle fidélité.

En effet, si le bonheur, cet oiseau de passage, semblait avoir fait quelque part son nid, c'était certainement dans l'humble mansarde des deux amoureux; tout y était, sourires, chants, parfums, comme en une belle matinée de printemps. Aucun nuage ne troublait la sérénité de leur tendresse; aucune ombre n'obscurcissait l'éclat de leur félicité.

Marcel avait réussi dans ses démarches ; il avait facilement trouvé l'occupation qu'il cherchait. De son coté, sa compagne était si proprette, si active, si intelligente, que tout rayonnait dans rhun> ble intérieur. Au milieu de cette intimité, peu régulière aux yeux de la loi, moins répréhensible

peut-être aux yeux des bonnes gens, le temps s'écoulait rapide et joyeux.

Le baron Max d'Ëxter, avec une opiniâtreté

toute germanique, tenta quelques démarches pour ramener à lui la fugitive, mais celle-ci ne daigna pas même l'écouter, et le noble allemand se retira plus furieux, mais plus amoureux que jamais.

Fleur-d'Été vint aussi visiter son amie, et lui lit naturellement mille protestations d'amitié. D'un ton plaintif elle lui avoua qu'elle était devenue la maîtresse du baron, et lui déclara qu'elle n'avait accepté cette riche position que sur le refus persistant et formel de son ancienne compagne.

— Tu as bien fait, reprit Fleur-de-Printemps en riant; je ne t'en veux pas, et je te souhaite bon courage et grande prospérité.

Depuis lors elle n'avait revu ni l'un ni l'autre, et sa vie s'était écoulée, modeste et tranquille, au milieu des douceurs de son amour partagé et des soins de son ménage charmant. S'il lui arrivait de comparer son opulence d'autrefois à sa pauvreté du moment, rendons-lui cette justice, jamais elle n'hésitait dans ses préférences. Elle n'avait plus, il est vrai, ce superflu de toutes choses qui devient si vite une nécessité, ces caprices satisfaits qui sont bientôt des'besoins impérieux ; mais, en

140 L'AMorn a vint.t ans

îwanchu, son esprit n'était pas tourmenté par les rigueurs d'une perspective cruelle, et son àme obéissait à l'inspiration de 'son cœur, sans contrainte et en toute liberté. A défaut des satisfactions du luxe, elle avait les joies de 1 ame : ce qui, soit dit en passant, vaut mieux qu on n'affecte de le croire en général. Il n'en est pas moins vrai, cependant, que si l'argent ne fait pas le bonheur, il y contribue beaucoup. Il est difficile de jouir de la meilleure des situations, d'une situation préférée, quand on craint de voir se tarir les ressources ordinaires qui font vivre 1 C'est ce qui advint, hélas ! à nos aimables amoureux. La fortune, qui les avait favorisés un moment, les abandonna tout à coup. Sous divers prétextes, les élèves de Marcel cessèrent leurs leçons; il fit de vaines démarches pour les remplacer. S'il n'jeùt craint que pour lui seul, il se fût tranquillement croisé les bras, et, comme un fataliste , il eût attendu une chance plus favorable et des jours meilleurs ; mais la pensée que Fleur-de-Printemps allait manquer du nécessaire, stimulant son activité, il fit des tentatives désespérées pour obtenir un emploi. Ses sollicitations n'eurent aucun succès. Sa compagne remarqua son air abattu et lui en demanda la cause.

— Amie, lui répondit-il, je regrette maintenant que tu te sois attachée à moi.

La jeune fille le regarda avec anxiété.

— Déjà las de notre existence ? murmura-t-elle avec un gros soupir.

— Non, chère enfant ; mais désolé d'avoir accepté ton sacrifice.

— Il n'y a de sacrifice que dans le renoncement à ce qu'on aime ; or, je haïssais tout ce qui m'entourait autrefois.

— Mais, malheureuse, ne détesteras-tu pas bientôt la misère qui va nous assaillir, et ne songeras-tu pas tristement à l'opulence perdue ?

— Jamais ! jamais ! La misère avec toi cent fois plutôt que la richesse avec un autre !

Elle prononça ces mots avec un accent que Rachel n'eût pas dédaigné. Les femmes de cœur ont toujours du génie; elles sont toujours un peu comédiennes, sans le savoir.

— Adorable créature, tu me rends mon courage ! s'écria Marcel.

Il fit des prodiges d'activité, postula dans toutes les administrations publiques, se présenta chez cent industriels sans pouvoir obtenir le plus

petit poste, la moindre comptabilité, enfin le plus mince emploi.

Il y a dans la vie de ces séries d'infortune qui semblent d'autant plus persistantes qu'on les combat avec plus d'énergie. La chance contraire, qui accablait Marcel s'attaqua même à la vaillante Fleur-de-Printemps, car à peine était-elle entrée dans un grand atelier dont elle devait diriger les travaux, que l'établissement tomba en faillite, et qu'elle vit de la sorte lui échapper cette lucrative occupation. Alors commença pour les deux enfants une existence pleine de tourments etde privations. Il fallut recourir à des expédients extrêmes, et, peu à peu, la gracieuse chambrette de nos amoureux se dégarnit d'une partie de son gentil mobilier.

Au sein de cette détresse, Fleur-de-Printemps s'efforçait de paraître souriante, mais un noir chagrin s'était emparé de Marcel. Comme suprême ressource, il s'était adressé à sa famille, qui, dans une dure réponse, avait refusé nettement de lui venir en aide, lui offrant, au reste, de le recevoir dans son aimable giron. Libre, il n'eût jamais consenti à retourner vers la marâtre qui loi avait reproché le pain qu'il mangeait ; pouvait-il abandonner sa compagne, l'intrépide jeune fille qui avait préféré son amour à la richesse? Il n'y songea pas un seul instant, et, solliciteur

infatigable, il recommença ses éternelles démarches, suivies d'éternelles déceptions.

Un jour, cependant, la chance parut lui sourire: une promesse lui fut faite, dans laquelle il prit confiance ; elle devait se réaliser immédiatement. L'espoir refleurit dans son cœur, et ce fut avec joie qu'il annonça cette ' bonne nouvelle à celle qu'il aimait.

Il faisait une de ces belles journées d'automne,* où la nature, tiède et rayonnante, semble redoubler de grâce et de douceur, comme une femme déjà sur le retour redouble de tendresse et de coquetterie. La campagne devait être bien belle, la verdure bien diaprée, les fleurs bien épanouies, les brises bien parfumées! Marcel et Fleur-de- Prkitemps, pour fêter le retour à l'espérance, se mirent en chemin et se dirigèrent vers les prés Saint-Gervais, emportant une frugale collation. Après avoir, oublieux de leurs soucis, folâtré gaiement dans les champs, ils s'établirent sur l'herbe au pied d'une haie, e.t y disposèrent leur petit festin. Marcel s'absenta pour aller acheter dans un cabaret un peu de vin bleu, ce nectar des pauvres, cette ambroisie de la jeunesse.

En ce moment, un homme parut devant Fleur-

de-Printemps : c'était le baron Max d'Exter.

150 l'amour a vingt aJns

— Je vous ai aperçue de la fenêtre d'une maison de campagne, i]it-il, et je suis accouru. J'ai beaucoup de plaisir à vous revoir.

— Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, répondit froidement la jeune fille. Comment se porte mon amie Fleur-d'Été?

— Très-bien... trop bien... Elle est là, dan* la maison, où elle boit beaucoup de vin de Champagne. Elle m'ennuie énormément... Mais vous, continua-t-il, êtes-vous heureuse avec votre petit jeune homme, votre pauvre savant?

— Très-heureuse, monsieur.

— J'en suis fâché, car je vous aime toujours, et si vous vouliez...

Fleur-de-Printemps l'interrompit avec finesse :

— Vous oubliez, lui dit-elle, que mou amie vous attend. Adieu, monsieur.

— Oh ! oh ! je me moque pas mal de votre amie ! Je vous répète que je vous aime avec sincérité, et que, pour vous obtenir, j'offrè de vous constituer une fortune immédiatement.

— De grâce, n'insistez pas, si j'avais dù accepter quoi que ce soit de vous, ce serait fait depuis longtemps.

— Je n'ai pas été assez généreux ; je vous donne dix mille livres de rente.

— Ne plaisantez pas, je vous prie,

— Quinze mille !

— Monsieur...

— Vingt mille... en un bon sur mon banquier.

— Assez! assez! s'écria Fleur-de-Printemps avec plus d'impatience que de colère. Si vous étiez chez moi, je vous montrerais la porte poliment, mais sans hésitation.

— Oh ! c'est tout à fait surprenant ! s'écria le baron. Refuser vingt mille livres de rente... Enfin, mademoiselle, vous réfléchirez... Je suis toujours à votre disposition...

Et il s'éloigna en multipliant ses salutations et en murmurant :

— Est-ce que cette petite grisette fera toujours mentir cette grosse vérité: « Ailes fur gold? » Nous verrons bien !

Marcel revint bientôt, une bouteille à la main. Fleur-de-Printemps lui raconta en riant la nouV velle équipée de son adorateur allemand.

Marcel fut soucieux tout le reste de la journée.

Ce que nos amoureux avaient pris pour un rayon d'espérance n'était qu'une vague lueur qui se dissipa bientôt. En effet, Marcel apprit que la place qu'on lui avait formellement promise venait d'être donnée â un postulant mieux appuyé que lui. Cette nouvelle déception l'abattit. Un morne désespoir s'empara de son cœur, il devint sombre, taciturne, et sa compagne s'efforça vainement de raffermir son courage brisé.

Un matin — Fleur-de-Printemps était absente — il courut vendre une mappemonde, une boîte de mathématiques, des livres qui lui restaient encore, et il rentra dans sa mansarde le visage / calme et d'un pas ferme. A le voir, on eût facilement deviné qu'il venait de prendre une résolution énergique. Il posa.sur la cheminée le mince produit de la vente, et s'assit à sa table où il écrivit une lettre. Sa main hésitait par moments; une larme, glissant avec lenteur sur ses joues pâles, tomba sur le papier. Quand il eut plié sa lettre,

il se leva, fit le tour de la chambre, embrassa tous les objets qu'il allait quitter, et qui lui étaient si chers depuis que Fleur-de-Printemps les avait parfumés en y touchant. Soudain, il aperçut au chevet du lit un bonnet de mousseline qui paraît d'ordinaire la blonde tête de la jeune tille. Il s'en empara vivement, le porta à ses lèvres, et se prit à sangloter.

— Adieu ! adieu ! dit-il d'une voix étouffée, et il s' élança dehors.

Fleur-de-Printemps rentra ; elle frémit en voyant, la petite somme et la lettre que lui avait laissées Marcel. Le douloureux pressentiment qui la saisit ne la trompait pas. Elle lut ce qui suit :

« Chère âme,

)> Je ne veux pas que tu te résignes plus long- » temps à une vie de misère et de douleur! Tu es » trop courageuse pour me fuir, c'est à moi de te » rendre la liberté.

» Belle et bonne camme tu l'es, tu mérites une » destinée meilleure; tu l'auras, j'en suis sûr, » quand tu ne seras plus soumise à l'influence » funeste d'un paria tel que moi !

» Je te quitte le cœur gros de chagrin, mais

» j'emporte l'espérant que mon départ te rendra » la prospérité.

» Je te laisse tout ce que je possède, à peine » une obole, hélas! Oublie-moi, et sois heureuse. » Adieu.

» Marcel. »

Cette lettre produisit sur la pauvre enfant une impression violente, elle pleura à flots. Bien des jours passèrent sans adoucir sa peine, car c'était une affection profonde que lui inspirait Marcel.

Elle nourrissait l'espoir que l'éloignement lui semblerait bientôt insupportable, qu'il ne tarderait pas à revenir, et cette pensée consolante lui ranimait le cœur. Chaque fois qu'elle entendait du bruit sur l'escalier, elle courait ouvrir sa porte; mais alors elle se trouvait en face d'un étranger, et, plus abattue, plus souffrante, elle se renfermait dans son isolement et son chagrin.

Un mois s'était écoulé ainsi, Marcel n'avait pa,s reparu. Fleur-de-Printemps, pâle, amaigrie, fiévreuse, était bien changée ; on la reconnaissait à peine. Chose plus triste encore, ses minces ressources s'étaient épuisées, et elle ne songeait pas même à les renouveler ; elle se laissait littéralement mourir de faim.

Un soir, le front dans ses petites mains tontes fluettes, elle était livrée à de pénibles songes, à de navrantes inspirations, lorsqu'on frappa à sa porte ; un vif reflet éclaira son visage... elle s'élança pour ouvrir...

Le baron Max d'Ester parut.

-n Que me voulez-vous? demanda la pauvre fille en tremblant ; venez-vous encore me faire vos offres impertinentes?

Le baron parcourut des yeux avec satisfaction la mansarde appauvrie.

— J'ai appris, mademoiselle, que vous étiez abandonnée, et je suis venu. Mes intentions sont toujours les mêmes. Acceptez.

— Je refuse, monsieur.

— Mais c'est de la folie ! Je sais que vous êtes très-pauvre et sans travail.

— Je n'ai plus besoin de rien.

— En vérité, je ne vous comprends pas.

— Il est inutile que vous me compreniez.

— Vous êtes encore déraisonnable aujourd'bui ; je reviendrai demain.

— Revenez donc, répondit Fleur-de-Printemps en souriant avec tristesse; je vous le permets.

Le baron se retira.

Un moment après, la jeune fille allumait tran-

156 t/amour a vingt ans

quillement un réchaud; elle prenait quelques dispositions, puis, les mains jointes, le regard au ciel, elle s'étendait sur son lit.

Une vapeur lourde qui se répandit dans la chambre appesantit bientôt les paupières de la pauvre enfant. Tout à coup elle fit un mouvement et se pencha hors de son lit, comme pour mieux apercevoir un objet qui venait de solliciter son attention. Cet objet, c'était son étoile, c'était Sirius, dont le scintillement venait d'apparaître au ciel, dans l'encadrement de la croisée.

Fleur -de-Printemps la contempla avec une indicible expression d'amour et de douleur. Soudain plusieurs coups frappés à sa porte se firent entendre. Elle ne répondit pas. On frappa de nouveau. Elle garda encore le silence. Aussitôt une voix s'écria :

— Ouvre! c'est moi... Marcel!

La jeune fille poussa un cri ; elle bondit hors de son lit, et retomba sans force sur le carreau.

La porte s'ouvrit sous un coup violent.

— Malheureuse ! s'écria le jeune homme en enlevant dans ses bras la chère créature ; qu'allaistu faire ? ,

— * J'allais mourir, murmura-t-elle.

UICJIUZC

d by G

— Il faut vivre, au contraire ! il faut vivre pour

le bien-être, pour le bonheur !

— Que dis-tu? est-ce un rêve?

— Non, c'est la vérité : una maladie terrible, le choléra, a tué mon père et ma belle-mère. Je suis leur seul héritier, et je viens te dire: Marions-nous !

Fleur- de -Printemps ne répondit pas, elle s'évanouit.

Le lendemain, le baron Max d'Exter revint à la mansarde ; il fut surpris d'y retrouver Marcel.

— Eh bien, dit-il à la jeune fille, avec un imperturbable aplomb, consentez-vous enfin?

— Monsieur, répondit Marcel, demi sérieux, demi moqueur, ne vous avisez plus de vous adresser à ma femme, ou je vous brûlerais la cervelle sans aucune hésitation !

— Votre femme?... Elle est votre femme?

— Nous nous marions dans un mois. Vous ne serez pas de la noce, assurément.

— Étourdissant ! murmura le baron en descendant l'escalier. Qui aurait dit qu'une petite fleuriste... C'est égal: Ailes fur gold! nous verrons bien... avec d'autres !...

LA DOT D'OLIVpTTE

Kerglus marchait à grands'pas, la tête en l'air,

le nez au vent, sur la route qui conduit de Brest à Guipavaz. Son chapeau de toile cirée était fièrenient posé sur l'oreille; le large col de sa chemise bleue s'étalait avec orgueil sur une veste à boutons de cuivre reluisants comme l'or ; son pied, chaussé d'escarpins, était leste et coquet; en un mot, Kerglus avait l'air tout à fait crâne et gentil. Sa bonne figure ronde souriait et réflétait à peine dix-neuf ans, malgré le hàle vieillissant que l'atmosphère marine et le soleil du tropique lui avaient imprimé. Dans ses yeux il était facile de lire le contentement de soi-même, et dans sa mar-

l'amour a vingt ans ir>0

che rapide l'impatience «l'un prochain bonheur.

Kerglus, en effet, allait revoir son bourg natal et sa vieille mère, et sa chère sœur Olivette, et sa chaumière et ses amis. Il était parti mousse; il revenait quartier-maître , après une expédition de trois années à travers les Océans du globe. Son intelligence, sa bonne conduite, son aptitude, l'avaient fait remarquer de son capitaine qui l'avait tout de suite pris en affection. Son intrépidité et son sang-froid dans quelques bourrasques épouvantables, où le vaisseau sur lequel il servait avait été près d'être englouti, lui avaient mérité son avancement.

De retour à Brest, et sur le point de repartir pour une croisière dans la mer du Nord, il avait obtenu un congé de trois jours; son intention était de les employer à se divertir royalement. Grâce à ses longues économies, à la libéralité de son capitaine, dont il était le secrétaire, il avait l'escarcelle la mieux remplie de tous les quartiers-maîtres du monde... Il possédait une somme de cinq cents francs.

— Trente-six mille bastingages! murmurait-il en se frottant les mains, je n'ai que soixante heures à moi, mais c'est égal, je saurai si bien les remplir, que ça pourra passer pour un mois

J60 L'AMOUR A VINf.T ANS

de plaisir et de fête. Ah! les amis! nous allons nous divertir joliment! N'ayez pas peur, je ne vous ferai pas ronger du biscuit de mer, ni avaler de l'eau trouble et salée. En avant le vieux vin retour de l'Inde 1 A la broche les poulardes du Mans ! Salut au guin ardent, comme on dit au pays ; l'eau-de-vio fait la gaieté ! Mais, une minute, ma mère et ma sœur avant tout! La moitié de ma bourse pour elles, pour elles mes plus beaux napoléons !

A ces mots, il se mit à sauter joyeusement, car la pensée d une bonne action redouble le bonheur ou console les chagrins. Bientôt il aperçut le clocher dentelé de son village; son cœur tressaillit ; il se prit à courir. Un quart d'heure après, il était devant la gracieuse chaumière de sa famille.

C'était un dimanche ; sa mère et sa sœur, assises sur un banc de pierre près de la porte, au-dessous de l'unique fenêtre qui éclairait l'intérieur, filaient leur quenouille; elles semblaient pensives et tristes; leurs regards étaient tixés à terre, et je ne sais quoi de découragé se trahissait dans leurs mouvements. Kerglus s'arrêta un instant à les contempler sans bruit ; il vit une larme furtive tomber des yeux de sa mère sur son tablier de toile grise. Il sentit que sa gaieté s'envolait soudain et

ffc

que son cœur commençait à se gonfler. Il s'approcha doucement et s'agenouilla aux pieds de la vieille femme.

— Pourquoi pleurez-vous, lui deraanda-t-il en la pressant dans ses bras.

La mère Kerglus poussa un cri ; alors, reconnaissant son fils, elle éclata de joie, elle le couvrit de baisers et de larmes; puis, voyant les galons d'or qui barraient les manches du jeune marin, elle faillit devenir folle de surprise et de bonheur.

Brave femme î elle adorait son fils, et ce n'était point sans un vif regret qu'elle avait consenti à ce que Kerglus s'engageât dans la marine pour satisfaire un goût déterminé.

— Sainte Vierge ! s'écria-t-elle, déjà quartiermaître, mon cher petit! Mais c'est une bénédiction du ciel! Vois donc, vois donc, Olivette, comme ton frère est beau ainsi !

Et elle embrassait encore son fils avec effusion, de sorte qu'Olivette, qui avait déposé sa quenouille et qui s'était levée pour souhaiter la bienvenue à Kerglus, ne trouvait pas le plus petit moyen d'en venir à bout. Enfin les étreintes maternelles se ralentirent, et le jeune marin reçut sa sœur dans ses bras. Sa sœur, plus âgée que

!6 l J l'amouu a vingt ans

lui de quatre ans, avait été, pour aiusi dire, sa seconde mère ; aussi possédait-elle une bonne part de ses plus douces et de ses meilleures affections.

Quand la première impression de surprise et d allégresse se fut dissipée, on entra dans la chaumière, et tout ce que le bahut renfermait de meilleur en beurre, lard et crêpes, fut proprement étalé sur la table. Kerglus avait, comme nous l'avons vu, des intentions gastronomiques qui allaient jusqu'au raffinement ; la collation rustique qu'on lui présentait n'était pas de nature à le séduire beaucoup. Toutefois il sentit que refuser de lui faire honneur, ce serait sans doute contrarier sa mère et sa sœur empressées à le servir; il s'attabla donc et déjeuna aussi volumi- •neusement que s'il eût été à la table d'Apicius ou de Trimalcion. Il se promettait bien d'ailleurs que la délicatesse de son souper le dédommagerait de la grossièreté des mets qu'il dévorait avec tant d'ardeur.

Tandis qu'il officiait de la sorte, il n'oubliait pourtant pas qu'il" avait trouvé sa mère et sa sœur dans la tristesse et dans les larmes. 11 les interrogea sur la cause de leur chagrin avec toute la sollitude d'un fils et d'un frère ; mais elles lui répon-

dirent que leurs ennuis avaient disparu à son aspect, et qu'elles ne s'en rappelaient plus le motif.

— Au diable les petits tourments! s'écria la mère Kerglus en versant à son fils d'un bon vin de Bordeaux qu'elle réservait pour les grandes occasions* Te voilà, mon garçon, nous sommes contentes, c'est tout ce que ûous pouvons te dire en ce moment.

Quand il eut terminé son repas, Kerglus tira gaiement son escarcelle de sa poche; elle était ventrue comme un pingouin; il en desserra les cordons d'un air malin et en versa le contenu sur la table, puis il regarda les deux femmes pour jouir de leur étonnement.

La mère Kerglus et Olivette ouvrirent de grands yeux à là vue de tant d'or et d'argent, et le félicitèrent beaucoup sur sa fortune. Le jeune marin se prit alors à compter son trésor, et, faisant deux parts égales, offrit l'une à sa mère et remit l'autre dans son escarcelle. A cette action, la bonne femme se leva, fortement émue ; elle embrassa encore son fils avec enthousiasme. Sans mentir, c'était pour la dixième fois, au moins; les larmes ruisselaient de ses yeux. Olivette était dans l'admiration ; elle pleurait. Quant à Kerglus , il

croyait avoir fait une chose trop naturelle pour en ressentir la moindre vanité.

— Non, non, mon cher petit, lui dit la mère , Kerglus, nous ne prendrons pas tes épargnes ;

Dieu merci, le peu que nous possédons, joint à notre travail, nous suffit. Garde tout cet argent, il pourra t'être plus nécessaire qu'à nous.

En prononçant ces mots, elle enleva adroitement l'escarcelle des mains de son fils, et, malgré la résistance de celui-ci, elle y remit la part qui lui avait été faite.

— Allez, allez toujours, ma mère,, dit Kerglus d'un air fâché, remettez jusqu a la dernière pièce, qu'est-ce que cela me fait? Je n'aurai qu'une peine, ce sera de les compter de nouveau.

— Eh ! que veux-tu que nous fassions de tout cela, mon bon Kerglus? lui dit Olivette en lui serrant la main.

— Quand ce ne serait que pour te faire une dot? répliqua le jeune marin avec humeur.

A cette réplique, la mère et la fille échangèrent un regard rapide ; une ombre de mélancolie se répandit sur leur visage : il y eut un moment de silence et d'hésitation, qu'Olivelte rompit bientôt.

— Merci , merci, mon frère! fit-elle d'un air pensif. Je te suis bien reconnaissante de ton offre

généreuse; mais je n'en profiterai pas : il est probable que je ne me marierai jamais. Va, garde ton argent, et amuse-toi bien ; je sais que le marin, quand il est de retour, aime à se refaire des fatigues de la mer.

— Mais, ô sœur plus vexante qu'un requin !

s'écria Kerglus moitié rieur, moitié sérieux, estce qu'il ne m'en restera pas assez pour toutes les bombances du monde? Songe donc que je n'ai pas trois jours à passer avec ma mère et toi.

A peine avait-il lancé cette exclamation, qu'un jeune paysan de bonne mine entra dans la chaumière. C'était un camarade de Kerglus; la rencontre fut cordiale, et l'on trinqua. Notre jeune marin ne jugea pas à propos de continuer devant témoin le différend relatif au partage de son argent; il se promit d'y revenir plus tard, et de semer les écus sur la route plutôt que de les garder

pour lui. Seulement, tout en conversant de choses indifférentes, il ne manqua pas de décocher de petits traits, qui voulaient être piquants, contre l'obstination que certains parents mettent à se refuser aux désirs de leurs enfants. Son camarade, beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air doux et triste, se rangea de son opinion; il déclara

formellement que les père et mère n'existaient que

pour le malheur des jeunes gens. Peu s'en fallut qu'il n'arrosât cette déclaration de deux grosses larmes qui venaient de s'arrondir sous ses paupières et qu'il dévora péniblement.

— Eh bien ! lui dit Kerglus étonné, qu'est-ce que tuas donc, mon cher Pemiroz'7 On croirait que tu as envie de pleurer. Es-tu mécontent de ta famille, par hasard?

— Quoi ! tu ne sais pas?... Ta mère et ta sœur ne t'ont donc pas dit...

— Non. J'ignore tes peines, moii vieux camarade, répondit Kerglus en lui secouant rudement la main; peut-on savoir ce qiii te chagrine, l'ami?

— C'est Juen désolant, va! Écoute : je voudrais me marier avec ta sœur ; Olivette y consent, la mère aussi; mais mon père y met une condition.

— Une condition! Laquelle?

— Ah ! dame, il existe au milieu de ma métairie une grande pièce de terre qui appartient à M. Trévecar, le maître d'école. Eh bien! mon père veut que ma future m'apporte cette pièce de terre en mariage, afin que je puisse être entièrement chez moi et que je n'aie plus aucune discussion avec le Trévecar, qui est un peu diflicultueux, le cher homme. Malheureusement, l'impitoyable

l'amour a vingt ans 1G7

magister ne peut vendre qu'au comptant, et il veut vendre fort cher: six cents francs ce qui en vaut tout au plus quatre. Ta mère ne peut disposer de cette somme. J'ai voulu faire comprendre à mon père que la possession de ce maudit champ ne me rendrait pas plus heureux, et qu'à force d'économie je parviendrais à Tacheter tôt ou tard. Ç'a été comme si je chantais. Mon père m'a répondu que j'entendais mal mes intérêts et qu'il me refusait son consentement. Encore tout à l'heure, il m'a répété la même chose avec dureté.

— Voyez donc l'horrible père! dit Kerglus en souriant ; il veut à toute force enrichir son fils en le mariant convenablement! n'est-ce point une abomination ?

— Eh ! l'argent ne fait pas le bonheur! s'écria Penaroz.

— Non, mais on prétend qu'il y contribue beaucoup , répliqua Kerglus... Allons, allons, ne désespère pas, mon cher, reprit-il d'un air singulièrement moqueur : ma mère et ma sœur, à force de travail, finiront bien par trouver, d'ici à une dizaine d'années, les six cents francs au bout de leurs quenouilles. Alors, si tu as la patience d'attendre, nous verrons à vous unir, Olivette et

toi. Que diable! mon ami, mieux vaut tard que jamais! Je serai de la noce, hein?

Penaroz ne goûta pas la plaisanterie; il devint tout à fait triste. Olivette, qui desservait la table, regarda son frère avec une expression de léger reproche. La mère Kerglus le gronda un peu de plaisanter ainsi sur un sujet qui éveillait leurs regrets à tous les trois. Mais la gaieté ne tarda pas à revenir.

Le bruit de l'arrivée du jeune marin s'étant répandu dans le village , les gars de l'endroit arrivèrent bientôt pour revoir leur ancien camarade. On alla au cabaret où les rasades se succédèrent avec une rapidité digne des libations homériques. Kerglus et Penaroz burent seuls modérément.

Lorsqu'ils virent que leurs compagnons, fort mal d'aplomb sur leur séant, chancelaient déjà et déraisonnaient de la belle manière, ils s'échappèrent du cabaret. Kerglus alla faire des visites de politesse au maire et au curé, et Penaroz se rendit, pour l'attendre, à la chaumière de la mère Kerglus. Quand le jeune marin rentra, il était tard, le souper attendait depuis longtemps.

— Il paraît que monsieur le maire et monsieur le curé t'ont fait jaser sur tes voyages, dit la

mère Kerglus ; la soupe aux choux est trempée depuis une heure au moins.

— Bien des pardons, ma mère ; je n'ai pas mal jasé, en effet, et, ma foi, j'ai oublié l'heure.

— Bah! nous n'en mangerons que davantage, reprit la bonne femme. Allons, à table ! Attaquez la soupe ; pendant ce temps-là, je vas vous faire l'omelette au lard.

— Et nous nous en lécherons les doigts; car je me rappelle que vous la faites à la perfection, dit Kerglus en servant avec une noble impartialité des assiettes remplies jusqu'au bord... Vraiment, reprit-il, j'avais d'abord envie de mettre en l'air le meilleur cuisinier de Guipavaz; mais j'ai réfléchi que nulle part on ne fricote si gentiment que chez vous ; et je me suis dit que je serais bien bête d'aller dépenser mon argent pour ne pas manger mieux à l'auberge qu a votre table. Ai-je bien fait, mère?

— Très-bien, mon garçon, très-bien.

— Voilà une soupe, dit Penaroz, qui rendrait la santé à un mourant.

— C'est Olivette <|iii l'a soignée, dit la mère Kerglus, et c'est soigné, on peut le dire, en conscience et de tout cœur.

— Ça ne m'étonne pas , répliqua galamment Penaroz, Olivette est habile à ravir.

— Eh ! eh ! l'ami Penaroz, dit le jeune marin d'un air taquin et sournois, tu ne serais pas fâché, au retour des champs, de trouver chez toi de la soupe de cette façon-là. Diable ! tu n'es pas dégoûté, mon vieux, et je serais bien de ton avis; avec ça que la petite sœur est gentille et bonne à croquer. Décidément il faut que ton honnête père soit dur comme un cachalot, pour ne pas céder à toutes ces grandes considérations ; et, parbleu! il faudra que j'aille le voir pour tâcher de le mettre à la raison, et pas plus tard que ce soir encore.

— Oh! l'ami Kerglus, je suis bien sûr que tu n'obtiendras rien de lui. Quand une fois il s'est mis une idée en tête, le diable lui-même ne l'en arracherait point.

— Voyez-vous ça, l'entêté! C'est égal, nous Verrons. Suffit.

L'omelette était cuite à point : la mère Kerglus la servit brillante comme un lingot d'or, à côté d'un plat de choux surmonté d'un magnifique chapiteau de lard ; puis la bonne femme se mit à table, et il se fit un redoublement dans l'activité des mâchoires de nos quatre convives, dont l'émotion ne diminuait pas le robuste appétit.

Après souper, Kerglus se rendit chez le père Peuaroz, taudis que su mère, sa sœur et son camarade allèrent se promener aux environs du village, dans de jolies avenues tapissées d'herbe fleurie et couvertes d'un berceau de feuillage. On appelle ces avenues des coulées au pays. Kerglus les y rejoignit bientôt ; il avait l'air contrit et leur annonça que le papa Penaroz était inexorable, qu'il ne voulait rien rabattre de son exigence. En disant cela, il se mordit la lèvre comme s'il eut voulu réprimer un sourire à la vue de la triste mine de son pauvre ami.

— Je te l'avais bien dit! s'écria celui-ci d'un ton désolé.

— Hélas! que veux-tu, mon cher, il faut bien en prendre son parti.

— Tu en parles bien à ton aise, toi ! Si tu étais à ma place...

— Si j'étais à ta place, répliqua Kerglus avec gaieté; peste! je ne désespérerais pas si vite. Il y a un bon Dieu, vois-tu, pour les jeunes cœurs qui s'aiment honnêtement et en toute sincérité. Écoute, l'ami, viens demain soir à la maison, après ton travail; nous souperons encore ensemble; n'est-ce pas, mère, que tu ne demandes pas mieux de nous régaler encore une fois?

— Certainement, mon garçon.

— Le père Penaroz, reprit Kerglus, m'a promis d'être aussi des nôtres pour fêter ma bienvenue en même temps que mon prochain départ. Eh bien ! nous lui parlerons de la chose entre la poire et le fromage, comme on dit. Olivette nous soignera encore une soupe dans le genre de celle de ce soir ; la mère fera sauter le bouchon de deux de ses bouteilles en réserve derrière les fagots; tout ça mettra le bonhomme Penaroz en belle humeur; et, ou le diable s'en mêlera, ou je compte bien que ce repas sera celui de vos fiançailles .

Le jeune amoureux hocha silencieusement la tête, Olivette regarda son frère avec des yeux où se reflétait je ne sais quoi de soupçonneux et d'inquiet. Kerglus prit aussitôt l'air le plus calme et le plus insouciant du monde. Quant à la mère Kerglus, elle ne songeait en ce moment qu'à la composition de son souper pour recevoir le plus honorablement possible son terrible compère Penaroz.

Le lendemain soir, Olivette.dressa la table; elle la couvrit d'une nappe bien blanche, luxe inouï chez les paysans bretons. Au lieu de cinq couverts, la jeune fille en mit dix; car son-frère avait

invité dans la journée cinq personnes de plus. Le père Penaroz et son fils furent les premiers arrivés ; puis vinrent deux parents des Kerglus et deux des Penaroz /On n'attendait plus que le jeune marin et un convive dont on ignorait encore le nom. Kerglus arriva enfin; il était accompagné d'une autorité de l'endroit.

— Voici monsieur le notaire, dit Kerglus; il veut bien honorer notre souper de sa présence. . C'est bien à lui, n'est-ce pas?

Tous les convives s'inclinèrent devant le nouveau venu, homme d'une apparence toute rustique, mais dont la physionomie était ouverte, le regard spirituel, le sourire fin.

— Bonjour, mère Kerglus ; bonjour, père Penaroz; bonjour, la société, dit-il gaiement. Eh bien ! il paraît que nous soupons ensemble. Oh î oh! ça sent la chair fraîche ici. Gare aux indigestions !

On se mit à rire à gorge déployée. Il y avait dans ce bon gros rire quelque chose qui sentait un appétit dévorant.

— A table ! s'écria la mère Kerglus.

La compagnie lit un mouvement pour se placer; mais le notaire l'arrêta court.

— Un instant, messieurs, un instant, dit-il, peste! comme vous êtes pressés de jouir! Avant

de nous mettre à table, nous avons à signer un contrat.

— Un contrat! s'écria-t-on.

— Eh! parbleu! oui, un contrat, reprit le notaire malicieusement et en tirant de sa poche un rouleau de papier, une plume, une écritoire. Est-ce que le père Penaroz ne marie pas son fils avec la tille de la mère Kerglus? Je ne sais pourquoi vous faites les étonnés.

Une profonde stupéfaction se peignit sur tous les visages, excepté sur le visagedu jeune marin, que le notaire regarda avec un sourire d'intelligence. Le père Penaroz semblait abasourdi. La mère Kerglus, au comble delà surprise, tenait la queue d'une poêle et laissait son beurre roussir.

— Vous voilà bien surpris, reprit le notaire ; qu'est-ce que cela a donc de surprenant ?

— Mais, monsieur le notaire, s'écria le père Penaroz, secouant enfin sa stupéfaction, je n'ai jamais consenti à marier mon fils,, et je n'y consentirai jamais, à moins que...

— A moins que la future n'apporte en dot la pièce de terre enclavée dans la métairie de votre lils ?

— To^t juste, mon cher monsieur.

— Eh bien! hier, dans mon étude, cette pièce

de terre a été vendue pour cinq cents francs. \oici le contrat de vente, lisez. L'acquéreur n'est autre que Kerglus lui-même, qui a fait l'acquisition au nom de sa sœur Olivette.

— Kerglus! murmurèrent les assistants avec admiration.

— Oui, Kerglus, dit le jeune marin ; Kerglus, qui s'est conduit comme vous eussiez fait tous, mes maîtres ; Kerglus, qui assure l'avenir de sa chère Olivette, en lui consacrant ses épargnes et en se privant sans regrets de quelques folles dépenses. Ainsi, vive la joie! signons le contrat, et mettons-nous à table!

Olivette voulut d'abord refuser la donation de son frère; mais elle comprit que ce serait désobliger au dernier point ce noble cœur. Le notaire, qui connaissait la position respective des parties, avait d'avance fait dresser le contrat de mariage dans les formes. Ce contrat était d'une exactitude scrupuleuse ; il reçut la signature de tous les témoins ; après quoi l'on commença le repas des fiançailles, qui fut plein d'entrain et de bonne humeur.

La journée du lendemain fut employée à un gala chez le père Penaroz; mais vers quatre heures, Kerglus, obligé de se trouver à Brest pour l'appel du soir, fit ses adieux à sa famille et à ses

amis. Tout le monde pleurait. Il partit la bourse et le cœur légers ; une larme brillait sous sa paupière, et le sourire s'épanouissait sur ses lèvres.

— 0 ma mère ! ô ma sœur! murmura-t-il, vous allez être heureuses. Dieu sôit loué !

Alors il se prit à fredonner une chansonnette guerrière et marcha vite en cadence, comme pour s'étourdir sur les regrets du départ.

Kerglus ne revit le village de Guipavaz que deux ans plus tard; nous avions alors la guerre avec la Russie, et le jeune quartier-maître, aussi courageux marin qu'il était bon fils et bon frère, avait gagné, au bruit du canon, la croix et le grade de maître d'équipage. A force d'intrépidité, de persévérance et de travail, il est devenu par la suite enseigne de vaisseau. Une récente promotion vient de l'appeler au grade de lieutenant de frégate* A bord, les vieux matelots, d'ailleurs fort difficiles sur ce chapitre, l'ont surnommé le brave. Dans sa famille, qui s'est toujours ressentie de son avancement, on ne l'appelle que le bon Kerglus.

Du reste, la bravoure existe rarement sans la bonté.

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