MON CAMARADE BARNABE
— Quest-ce-que la Bourse?
Ponsard répond dans sa comédie :
La Bourse est un tripot, un antre, un casse-cou.
Proudhon répond dans son Manuel du Spéculateur :
« C'est une mer remplie d'écueils, de bas-fonds, de courants, d'entonnoirs, visitée par les trombes, les glaces, les brouillards, les ouragans, infestée par les flibustiers et les corsaires. »
M'appuyant sur ces graves autorités, je réponds à , mon tour :
— La Bourse est une infernale roulette où Ton
L AMUL'R A VINGT ANS
se ruine presque toujours, et où l'on risque fort de devenir un fripon.
Donc, il importe de n'y jamais entrer, si l'on tient absolument à ne faire aucun faux pas sur l'escarpement de la probité.
— JVJais on ne risque rien, ce semble, à n'aller tripoter là que des valeurs au comptant.
— Ne vous y fiez point.
— Quel danger voyez-vous à ceci? On achète, argent en poche; la hausse survient, on vend avec bénéfice; la baisse arrive, on garde et on touche des dividendes. C'est parfaitement sùr.
— En théorie, oui; en pratique, c'est différent.
— Pourquoi cela?
— Parce que... parce que nul n'est parfaitement sùr de résister éternellement au magnétique attrait du jeu, à l'incessante tentation de réaliser une fortune sur quelque coup de dé de la hausse et de la baisse ! Voyez plutôt mon camarade Barnabé. • .
— Eh ! que vient faire ici votre camarade Barnabé? D'abord, on ne s'appelle pas Barnabé.
— Pardonnez-moi : à Landernau on ne s'appelle que Cyrille, Apollinaire ou Barnabé. Or,
l'àmouh a vingt ans 179
mon camarade Barnabe vient vous servir d'exemple... à ne pas suivre.
Mon camarade Barnabé habitait Landernau, une petite ville de Bretagne illustrée par un dicton populaire. C'était un garçon honnètç, rangé, jouissant d'une agréable aisance , otium cum dignitate, selon le mot d'Horace. Mon camarade Barnabé ne faisait absolument rien du matin au soir, si ce n'est une cour assidue à sa cousine Cydalise, avec laquelle il se llattait du doux espoir de convoler en premières noces,.
— Cydalise ! Mais on ne s'appelle pas Cydalise !
— Pardonnez -moi ; à Landernau on ne s'appelle que Trophime, Zoraïde ou Cydalise. Le père de mademoiselle Cydalise n'entendait prendre pour gendre qu'un garçon bien établi ou bien renté, et, si digne que fût l'aisance de mon camarade Barnabé , le bonhomme ne la trouvait pas suffisamment pourvue des choses indispensables en ménage. 11 repoussa les prétentions de notr"e amoureux. Grandissime désespoir ! Le pauvre garçon pleura à verse, la pauvre fille fit de ses yeux deux cataractes. Les larmes soulagent; mais, comme elles ne se changent en perles Unes que dans la mythologie païenne, elles n'a-
1*0 LAMOUK A VlWtiT A.NS
joutèrent pas un centime à l'avoir de mon intéressant camarade.
Quand il eut suffisamment pleuré , il chercha un moyen de gagner tout de suite beaucoup d'argent. En général, cela demande un peu de temps et un certain effort d'esprit. Après s'être creusé la tête juqu'au tuf, il déterra l'idée suivante, qui dut paraître neuve à Landernau : « On ne fait une fortune rapide qu'à Paris ; et encore, à Paris, ne double-t-on promptement son capital qu'à la Bourse. Courons à Paris et entrons à la Bourse. » Il dit adieu à sa chère Cydalise, lui fit jurer une constance de tourterelle, promit d'être de retour avant un an révolu, et partit en emportant, comme Bias, tout ce qu'il possédait : trente beaux billets de mille enfouis dans un portefeuille de maroquin vert, la coulour de l'espérance.
— Parbleu ! vous nous la baillez bonne î C'est la comédie de Ponsard, travestie, diminuée et pas
du tout corrigée, que vous narrez là. Vous arrivez trop tard. On sait par cœur ce conte bleu : votre camarade Barnabe va se ruiner ; il se réhabilitera par le travail, et il épousera ensuite sa* chère Cydalise... C'est moral, mais...
— Mais c'est faux. Un agioteur ne se réhabilite jamais par le travail. Il ne se réhabilite que par
le retour delà chance, qui lui permet de payer ses différences en retard. Encore cela ne se voit-il qu'exceptionnellement. 11 est si facile de ne pas payer les dettes qui irtntraînent à leur suite ni la saisie du mobilier ni la contrainte par corps. A Paris, mon camarade Barnabé acheta le Manuel du Spéculateur et se rendit à la Bourse.
Avant de donner son premier ordre aux commis d'agent de change, il fit le serment, in petto, de ne jamais opérer qu'au comptant. Tous les boursiers... qui ont de l'argent... se font plus ou moins ce serment-là. Cela coûte si peu, un serment, et cela se viole si bien. Pendant tout un grand mois, mon ami se tint parole. C'était, en vérité, un garçon de courage et de résolution. Il acheta, il vendit, il racheta, il revendit des valeurs dans la mesure exacte des fonds et des titres qui étaient en sa possession. Profitant fort à propos de certaines variations du thermomètre bursal, il réalisa en peu de temps un joli bénéfice. Son aimable petit capital s'arrondit ainsi de deux bons gros billets de mille, à la vue desquels il fit un saut de carpe au soleil.
— Bravissimoî s'écria-t-il, j'ai sous la main une mine d'or. J'épouserai Cydalise.
Le mois suivant, la cote se tenait en hausse,
elle semblait devoir grimper jusqu'aux astres. Pourquoi? je ne m'en souviens plus. Peut-être parce que maint volumineux spéculateur avait intérêt à propager cette opinion. Mon camarade Barnabé acheta, puis il attendit, dans une douce extase, la reprise du mouvement ascensionnel. Mais voici que, tout à coup la nouvelle d'un casas belli se répand à la Bourse. La panique s'empare des imaginations. La baisse se déclare. Les ordres de vendre tombent sur le parquet des agents comme une pluie de sauterelles dans les plaines de la Nubie. Déroute complète des valeurs 1 Sauve-qui-peut général de l'agio ! Vraie journée des éperons de tous les boursiers engagés à la hausse ! Inquiet d'abord, effrayé bientôt, mon camarade Barnabé perdit peu à peu l'esprit. Passe encore s'il n'eût perdu que cela. Mais, dans un accès de terreur effarée, il vendit actions et coupons de rente, et réalisa — que ne réalise-t-on pas à la Bourse ? — une perte ronde de six mille francs.
— L'imbécile l allez-vous dire; ses valeurs étaient payées, pourquoi ne les gardait-il pas !
' Après la pluie revient toujours le beau temps; après la baisse revient toujours la hausse.
— Eh! mon Dieu ! la peur ne raisonne pas...
sur le pavé de la Bourse moins encore que sur le champ de bataille. Quand elle saisit l'agioteur, il croit tout perdu, le comptant comme le découvert, et, coûte que coûte, il veut échapper à la débâcle. Le bruit de guerre n'était qu'un canard adroitement lancé par quelque Toussenel de la spéculation. Oh ! le canard! facétieux palmipède, dont on ne se méiie pas assez. Avec sa tournure gauche et son air béte, il est capable des plus méchants tours. S'il fait rire parfois, parfois aussi il fait pleurer. Son coing coing guttural a causé
* plus d un malheur et déterminé plus d'une ruine.
Dès que la nouvelle fut reconnue fausse, la hausse reprit avec vigueur. Tout penaud, tout contrit, mon camarade Barnabe ne songea, comme on dit, à rentrer dans la rente et les chemins de fer qu'au moment où leur prix atteignait un des plus hauts degrés de la cote, cette nouvelle échelle de Jacob,- de Rothschild ou de Pereire, ad
'libitum.
— Hélas ! se dît-il cette fois avec abattement,
tout n'est pas rose, même au comptant. Me voici
plus éloigné de mon mariage avec Cydalise que
je ne l'étais avant mon départ de Landerneau!
Il soupira ; son soupir fut couvert par l'éclat de voix d'un agent de change qui criait :
— J'ai trois mille i>ont un !...
Ce solo, exécuté par l'un des trombones du parquet, orchestre rempli d'instruments de cuivre comme un opéra charivarique de Richard Wagner, signifiait ceci : A savoir qu'on offrait de vendre, pour la fin du mois, trois mille francs de rente sous la réserve d'un franc de prime. Une prime, en pareil cas, c'est une somme déterminée, moyennant l'abandon de laquelle un acheteur peut ne pas prendre, à l'époque convenue, livraison de son achat. Une prime est donc une limite fixée à l'éventualité d'une perte sur une opération. Comprenez- vous? •
— Pas trop.
— Je vous en félicite, et je vous conseille de ne jamais chercher à comprendre davantage.
Mon camarade Barnabé, hélas ! comprit trop bien.
— Au fait, murmura-t-il, si je faisais l'achat d'une prime pour tâcher de regagner ce que j'ai perdu! Une prime...
— C'est du jeu ! lui dit brutalement sa conscience, et tu as fait le serment de ne pas jouer.
Il demeura quelques jours indécis, ballotté entre les scrupules et les tentations. Mais une belle après-midi qu'il avait copieusement déjeuné,
l'amottr a vingt ans 18o
et qu'une sorte d'ébriété lui égayait le cerveau, il se dit qu'après tout limiter strictement une chance de perte, ce n'est pas jouer, mais s'amumuser, et, satisfait de cette saillie, riant au nez de sa conscience interdite, il donna l'ordre d'acheter vingt-cinq chemins à prime, dont dix, ce qui, en cas de non réussite, ne l'exposait à perdre que 250 francs.
— Bagatelle! murmura-t-il. On risque souvent plus que cela dans un simple lansquenet entre amis.
La prime fut débordée par la hausse, selon l'expression technique. C'est-à-dire que mon ami Barnabe vendit plus cher qu'il n'avait acheté, et il empocha une somme triple de celle qu'il avait exposée. Un si joli succès devait naturellement l'enthousiasmer. 11 en conçut une joie peuUêtre exagérée, car, dans un accès d'expansion irréfléchie, il faillit embrasser son voisin — un vieux tripoteur horriblement grêlé — qu'il prenait sans doute pour sa chère Cydalise. Ce qui prouve que rien n'aveugle un homme comme le trop joli succès d'un achat à prime dont dix.
Encouragé par son début, mon camarade Barnabé ne rêva plus que prime. Il ne parla plus que de dont un, de dont dix, de dont vingt, de dont
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deux sous, de dont n'importe quoi. Il ouvrit son Manuel % il étudia le système à fond et le mit en pratique d'un bout à l'autre. Primes simples, primes composées, primes contre primes, primes de ci, primes de là, primes sur la rente, primes sur les chemins, primes sur le mobilier, primes sur la lune, tout cela le ravit, il acheta de tout cela. Il s amusa, comme il disait, à ce jeu innocent où l'on ne perd que des bagatelles. Il ne tarda pas cependant à s'apercevoir que les bagatelles multipliées deviennent quelquefois des choses sérieuses, et qu'à force de s'amuser au nain jaune de la prime on finit par ne plus le trouver trèsrécréatif. En effet, il reconnut bientôt que, à chaque liquidation, il payait inévitablement les dont un, les dont dix , les dont vingt, les dont deux sous, les dont n'importe quoi sur n'importe quelle valeur. Cette triste réalité aplatit d'une manière sensible son naïf ravissement. Il soupçonna que les vendeurs de primes étaient, en général, des malins qui avaient quelque influence sur la hausse et la baisse, et qui étaient à peu près s-^rs, à échéance, de pouvoir faire abandonner les primes, — Eh! eh! se dit-il avec finesse, si je faisais comme eux! si je vendais, moi aussi! ça n'est pas plus difficile que d'acheter.
— Sans doute, lui répondit son Manuel, mais c'est diablement plus scabreux, surtout à découvert, c'est-à-dire quand on n'a pas en poche les titres qu'on vend ainsi.
N'importe! il fit des ventes de primes. Les bons avis ne servent jamais qu'à flatter Tamour-propre de celui qui les donne, qu'il soit homme ou manuel. D'abord mon camarade Barnabé se trouva fort bien d'avoir retourné sa façon d'opérer. 11 tomba dans le jeu des gros vendeurs, % et profita très- agréablement de cette bonne fortune. Mais comme, après tout, il agissait à l'aveuglette, il ne vit pas la grande spéculation faire tout à coup volte-face et effectuer de nombreux achats de primes dans l'attente où elle était d'une hausse imminente. La grande spéculation est, en jeffet, comme le solitaire : elle voit tout, elle sait tout, elle est partout. Rien ne se dit, rien ne se fait dans l'univers, même ailleurs, qu'elle n'en soit instruite. En conséquence, elle escompte toujours en hausse ou en baisse, vingt-quatre heures à l'avance, chaque nouvelle bonne ou mauvaise, chaque événement heureux ou défavorable dont le vulgwn pecus, la vile multitude de la Bourse, comme dirait M. Thiers, reçoit trop tard la communication. 0 maigrè et sot agiotage!
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quand comprendras-tu que tu es la victime volontaire de l'agiotage ventru et rusé? Quand donc cesseras-tu d'engraisser l'énorme sycophante, comme les petits poissons engraissent les gros?
La hausse eut lieu, selon la prévision des barons de la finance; les pauvres petits vendeurs de primes, effarés, éperdus, s'élancèrent alors au mât de cocagne où, comme de vrais singes souples et goguenards, montaient en gambadant les valeurs. Plus les malheureux boursiers s'efforçaient de saisir ces quadrumanes de la spéculation, plus ceuxci grimpaient et se rapprochaient du sommet du màt. En des termes moins guindés : plus les vendeurs de primes achetaient de titres pour les livrer en liquidation, plus les titres se faisaient payer cher. De sorte que les insensés précipitaient euxmêmes la hausse, et aggravaient encore leur propre infortune. Eh! que diable allaient-ils faire dans cette maudite galère des marchés à primes, quand il eût été si peu dangereux de . vendre des brioches à un sou, des chaînes de sûreté, des chinois sur le comptoir, des crayons avec accompagnement d'orgue, et des contremarques à la porte des théâtres. Toujours est-il que mon camarade Barnabé n'en fut pas quitte à bon
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marché, je vous l'affirme. Toutes ses ventes de primes furent primées, opprimées, déprimées, comprimées si violemment qu'il fut à jamais dégoûté de la prime, et qu'il supprima résolument de son esprit le rêve par trop candide d'une fortune possible à l'aide de ces sortes d'opérations. L'œil morne et la tête baissée, comme un coursier d'Hippolyte, mon camarade fit le recensement de ses capitaux, de même qu'après une bataille un général en chef procède au dénombrement de ses troupes décimées. Hélas! dix-huit mille francs seulemàftt répondirent à l'appel. Douze mille avaient disparu. Les différences et les droits de courtage, — ces minotaures de la Bourse, — les avaient dévorés sans pitié. A l'aspect de cette triste réalité, il eut un bon mouvement : il sortit furieux du temple grec de la finance en se promettant de n'y plus remettre le pied. Voilà pourquoi, le lendemain, les habitués le revirent à sa place accoutumée, le dos appuyé contre le quatrième pilier de la travée de droite, dont il avait fait son pilori. Axiome : on voit parfois celui qui gagne au jeu de la hausse et de la baisse se retirer courageusement de la Bourse. On ne voit jamais celui qui perd se résoudre à n'y plus retourner. 11 est moins difficile, en effet, de renon-
cer à l'ambition d'accroître son gain qu'à l'espoir de récupérer sa perte.
Mon camarade Barnabe répudiait donc la prime. On ne saurait trop répudier cette petite lorette de l'agio qui a l'air de ménager notre bourse, et qui, néanmoins, la vide le plus coquettement du monde, en y mettant un peu de forme et un peu de temps. Mais, la prime ainsi écartée, comment s'y prendra mon camarade pour tâcber de ressaisir les douze mille francs qui ont glissé entre ses doigts et s'en sont allés à tous les diables de la haute finance. Rien de plus simple; il luf reste à essayer des marchés fermes, c'est-à-dire à acheter et à revendre tout bêtement, au 15 ou fin du mois, des valeurs à découvert, et sans être à prime, bien entendu. Là, point de limite à la perte, mais aussi plus de facilité pour réaliser un bénéfice, car , les marchés fermes ont lieu d'ordinaire à un prix moins élevé que' celui des marchés dont la perte est limitée. Comprenez-vous?
— Pas trop.
— Je vous en félicite derechef, et je vous conseille plus que jamais de ne point chercher à comprendre davantage.
La première opération de mon camarade Barnabé dans la catégorie des marchés fermes réus-
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sit à merveille, par la raison que j'ignore, mais qui fait que Ton gagne toujours sa première partie d'écarté, son premier banco au lansquenet et son premier coup de bourse dans quelque genre d'opération que ce soit. Malheureusement le prudent garçon avait cru devoir opérer avec une timide réserve. Or, il n'est pas absolument prouvé qu'au jeu la prudence soit toujours la mère de la sûreté. Pour s'enrichir, par hasard, à la bourse, il faut un peu d'audace, audaces fortuna jurât. Mon camarade Barnabe n'avait pris que trois mille livres de rente trois pour cent, et la rente haussa de deux francs en liquidation! S'il se fût charge d'un faix de rente dix fois plus lourd, il comblait du coup le vide que les opérations antérieures avaient creusé dans son pécule, et il réalisait en sus un adorable bénéfice équivalant à une dizaine de mille francs. ,
— Mais , au lieu d'une forte hausse, une forte baisse pouvait arriver. Alors...
— Alors il était ruiné, sans doute, ruiné de fond en comble. La belle affaire l il commençait ainsi par où il finira inévitablement, par où , finissent tous les agioteurs, même les plus timorés et les plus grippe-sou. Il se fût épargné, du moins, l'angoisse prolongée qui résulte du
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spectacle d'un patrimoine qui nous échappe lambeau par lambeau.
En voyant le gain qu'il venait de faire chiffré au crédit de son bordereau de liquidation, mon camarade Barnabé sentft renaître en lui un peu de courage et de joie.
— Chère Cydalise ! s'écria-t-il, je ne désespère pas encore d'obtenir ta charmante petite main.
La charmante petite main de cette chère Cydalise, il faut bien le dire, avait été, depuis trois ou quatre mois, sensiblement oubliée par mon camarade Barnabé. C'est que le joueur fait toujours tort à l'amoureux, même quand son âme recèle toutes les ardeurs de la vingtième année. C'est que les tendres rêveries du cœur s'accordent mal , avec les âpres préoccupations de la hausse et de la baisse. C'est qu'on aime moins ses amours à mesure qu'on aime davantage le trois pour cent, les chemins de fer et le terrible crédit mobilier.
Naturellement mon camarade Barnabé renouvela l'opération qui l'avait constitué en bénéfice. Mais les opérations se suivent et ne se ressemblent pas. La rente, cette fois, baissa d'un franc au préjudice de notre boursicotier. Moyennant un nouvel achat, il se fit hardiment ce qu'on nomme une moyenne, et ce qui le mettait en mesure de profi-
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ter d'une légère reprise sur les valeurs. Fausse manœuvre en ce moment-là. Les gros spéculateurs, en effet, — ces partenaires éhontés, car ils jouent pour ainsi dire à coup sur, — favorisaient la baisse et ramenaient les valeurs au point de départ de la hausse précédente, afin de racheter dans les bas cours ce qu'ils avaient vendu dans des cours supérieurs. Les oscillations de la cote n'ont, la plupart du temps, d'autre raison que le besoin éprouvé alternativement par ces millionnaires d'acheter en baisse et de vendre en hausse. La hausse et la baisse sont des pantins dont ils tirent les ticelles à leur gré.
Dans l'espoir d'améliorer sa situation en prorogeant le terme de ses opérations, mon camarade Barnabé les fit reporter.
— Savez- vous ce que c'est qu'un report? Non. Eh bien! c'est le prêt sur gage, c'est l'usure adroitement dissimulée sous la physionomie candide d'un achat au comptant et d'une vente à terme, le tout fait simultanément. Exemple : Vous êtes empêtré de trois mille livres de rente au cours de soixante-dix francs, et je vous les revends aussitôt à terme, au cours de soixante-dix francs cinquante centimes. De la sorte, vous avez un mois de répit pour vous tirer d'affaire, et j'empoche
gaiement là différence entre le prix d'achat et le prix de vente. Cela constitue un report à dix pour cent environ, un joli petit report qui n'étrangle pas trop son monde. Comprenez-vous?
— Oui, oui, parfaitement.
— Je vous en félicite de tout mon cœur, et je vous conseille de faire des reports, surtout quand ils sont chers, ce qui est assez rare aujourd'hui.
— Mais c'est de l'usure, avez-vous dit ?
— Ah hah! tout le monde s'en mêle, les ducs et les portiers : faites comme tout le monde.
Hélas t le report ne se montra guère bon enfant à l'égard de mon camarade Barnabe. Use conduisit même envers lui comme eût fait Cartouche au coin d'un bois : — La bourse ou la vïe ! Le malheureux ouvrit son portefeuille, et le report se crut généreux en n'y prenant que quinze pour cent. Règle générale : recourir au report, c'est reculer pour mieux sauter. Cinq ou six opérations nouvelles dont les événements vinrent déjouer le calcul, cinq ou six reports onéreux qui encombrèrent sa route au lieu (Je la dégager, mirent bientôt mon camarade Barnabé à deux doigts de sa perte. Ah! c'est qu'on est vite entraîné sur la pente rapide où il s'était placé! Il fit un dernier effort pour s'accrocher à une branche, mais la branche cassa, et
il tomba sur un objet flasque et bleuâtre : c'était son portefeuille vide, mais vide comme le récipient d'une machine pneumatique.
— Il ne me reste plus qu'à mourir! se dit-il d'un ton sépulcral.
Il allait appliquer, pour tout de bon, le canon d'un pistolet sur son os frontal, quandil se rappela soudain que sa chère Cydalise — à laquelle il n'avait pas pensé depuis près d'un mois — lui avait juré une constance illimitée.
— 0 ma douce colombe, soupira-t-il avant de mourir, il est juste que j'aille te délier de ton serment.
11 vendit un bijou qu'on lui paya cent francs, et partit pour Landernau. A Landernau, il n'était bruit que de ses pertes au jeu de la hausse et de la baisse.
— Où est Cydalise ? demanda-t-il à une figure de connaissance.
— Chez son mari, lui répondit-on.
— Mariée !... Elle est mariée?...
— Parfaitement ; son mari est le pharmacien de la ville ; un brave homme qui s'enrichit à vendre des drogues, et qui ne se ruinera certainement pas à acheter celles qu'on vend à la Bourse de Paris.
196 l'amour A V1NUT ANS
— Aïais elle m'avait juré ! . . .
— Plaisantez-vous? Une fille bien élevée ne jure jamais.
Et son interlocuteur goguenard lui tourna le dos le plus impoliment du monde. Grande fut l'envie de mon camarade de lui casser sa canne sur les reins. Il n'en fit rien, cependant. Il jugea plus opportun d'aller mettre fin à une existence qui manquait de tout, de chance au jeu et de bonheur en amour.
Mais il était écrit là-haut, comme disait Jacques
le Fataliste, que mon camarade Barnabé n'attenterait pas à ses jours. A peine avait-il fait trois pas dans la direction du suicide, qu'on lui annonça la mort d'une vieille parente qui lui léguait une dizaine de mille francs. Heureux ceux qui ont des vieilles parentes qui savent mourir si à propos ! Cette nouvelle inattendue lui causa de nerveuses titillations de plaisir : il est si émouvant d'hériter de dix mille francs quand on est sur le point de se tuer parce qu'on n'a plus le sou.
— Ah ! je revis ! s'écria-t-il en aspirant l'air à pleins poumons, car j'étais un homme mort !
Quand il eut touché la somme chez le notaire, il délibéra sur le parti qu'il devait prendre. Resterait-il à Landernau, où l'on
fait si bonne chère pour si peu d'argent, et où Ton savoure gratis la douceur des meilleurs cancans du monde entier? Retournerait-il à Paris, où I on paye le pain, la viande, le vin au poids de l'or, et où Ton a les nerfs continuellement agacés par le bourdonnement de ces guêpes qu'on nomme la rente, le crédit mobilier, les chemins de fer et les reports. La sagesse murmurait à l'esprit de mon camarade Barnabé : « Reste à Landernau ! » La folie lui criait à l'oreille : « Retourne à Paris. » Or, comme ici-bas celui qui aie verbe le plus glapissant linit toujours par imposer sa volonté, mon camarade sauta dans un wagon du chemin de fer et mit, vingt-quatre heures plus tard, pied à terre place de la Bourse, à deux pas du temple de l'Agio.
— Est-ce qu'il y entra? me demandez-vous.
— Parbleu! On peut n'y entrer jamais : on y rentre presque toujours.
— L'imbécile ! ses dix mille francs vont rejoindre les trente autres in yurgite vasto^ au fond de quelque volumineux coffre -fort.
— 11 y a, en effet, cent francs à parier contre cinq centimes que les prestidigitateurs de la haute banque les escamoteront en un clin d'œil. Eh
198 l'amouh a vingt ans
bien ! non ; les cent francs auront tort contre les cinq centimes. La chance sourit cette fois à mon camarade Barhabé.
Comme il avait judicieusement observé que sa première opération était toujours heureuse, il engagea son héritage entier sur l'éventualité d'un coup hardi. Du jour au lendemain, il tripla son capital. Mais il ne se contenta pas d'un si beau sourire de la fortune. Il demanda une seconde faveur, il en voulut une troisième, il en exigea une quatrième, et quatre fois la déesse se plut à lui faire des mamours comme une jeune mère à son enfant gâté. Quand l'adversité pèse sur le pauvre monde, elle trépigne sans pitié. Quand la chance se déclare en faveur de quelque extravagant, elle le promène sain et sauf au milieu des fondrières où il devrait mille fois se casser le cou. La rente, le crédit mobilier, les chemins de fer devinrent un pont d'or pour mon camarade Barnabé. En six mois, il gagna trois cent mille francs ; je n'exagère pas même d'un petit écu. Sans doute vous imaginez qu'il s'enfuit de la Bourse, qu'il courut à Landernau pour y étaler ses richesses et narguer son infidèle Cydalisc. Allons donc! il se souciait joliment de cette petite provinciale. Il avait en téte, croyez-moi, une chimère cent fois plus inté-
ressante. Tout agioteur, en effet, rêve un million, même alors que ses moyens ne lui permettent de tripoter que vingt -cinq petites voitures, une valeur point chère, mais qui se meut comme un vrai tiacre à l'heure. Mon camarade -Barnabe ambitionnait donc un million. C'est ce qui le perdit.
Un jour il pressentit un grand événement, un événement de nature à produire une hausse pyramidale. Il résolut de faire une ralle de valeurs, et porta chez son, agent de change une couverture de cent mille francs.
— Peut-être ne savez-vous pas ce que c'est qu'une couverture en pareil cas? C'est une somme destinée à répondre des pertes qu'un spéculateur peut faire à la Bourse. Comprenez-vous ?
— À peu près.
— Je vous félicite de ne pas comprendre davantage, et je vous conseille particulièrement de n'user jamais de ce genre de couverture ; cela est souvent fort malsain.
Quoique chargé de valeurs comme un éléphant, mon' camarade Barnabé se sentait plus léger qu'un oiseau.
— Je tiens mon million ! répétâit-il avec enthousiasme.
200 L A M U L* H A Y 1 N (i T. ANS
Le grand événement éclata, en effet. Mais, ô stupeur ! au lieu de monter comme un aérostat, la cote tomba comme un aérolithe. N'allez pas crier à l'invraisemblance. Rappelez-vous l'effet produit à la Bourse par la nouvelle de la prise de Sébastopol, par la confirmation officielle des traités de paix signés nagnère avec la Russie et l'Autriche. Que voulez-vous? La spéculation en France est si digne, si patriotique, si nationale !
Je vous laisse à penser combien dut être effroyable le compte de liquidation de mon camarade Barnabé. La tête de Méduse, en comparaison, eût paru jolie comme un minois d'enfant peint par Greuze. Trois cent mille francs environ flamboyaient aux colonnes débitrices du bordereau de mon pauvre camarade. C'était juste tout ce qu'il possédait.
Stupéfié, abruti, il demeura un jour et une nuit à se promener dans sa chambre en murmurant
sans cesse comme un idiot :
— Trois cent mille francs! ! î
Quand il fut parvenu à dégager un peu sa raison des vapeurs lourdes qui l'obsédaient, il saisit dans son secrétaire une énorme liasse de billets de banque, en bourra son portefeuille, et se diri-
gea vers les burëaux de l'agent de change. Mais, chemin faisant, il se mit à contempler d'un air attendri son trésor de papier parcheminé, et la pensée qu'il allait le livrer lui causa un si cuisant chagrin qu'il n'eut plus le courage d'avancer, et revint sur ses pas. A diverses reprises, sollicité par la voix de l'honneur, il essaya de remplir son devoir. Vains efforts I C'est qu'ils étaient si mignons tous ces pauvres petits billets de mille I c'est qu'ils promettaient tant de sécurité, tant de bonheur h celui qui ne se séparerait pas d'eux 1 Comment s'en séparer, je vous prie 1 II eut fallu pour cela toute la cruauté d'un Régulus ou d'un Caton. Or, mon camarade... soyons digne... or, celui qui fut mon camarade Barnabé avait une sensibilité qui ne lui permit pas un tel excès de rigueur. Un matin, son agent de change, inquiet de ne plus le revoir, courut jusque chez lui pour réclamer deux cent mille francs destinés à compléter la légère couverture et à solder la lourde différence : il ne trouva que ces mots tracés à la craie blanche sur la porte de son client :
Il y en a qui payent,
Il y en a qui ne payent pas :
Voila toute la différence.
202 l'amouk a vingt ans
Le coquin ne manquait pas d'esprit, comme vous voyez. C'est triste à dire, mais les coquins n'en manquent presque jamais.
Après s'être éclipsé pendant quelques mois, M. Barnabé reparut, le nez au vent et le cigare à. la bouche, sur l'asphalte parisien. Il avait eu le temps de s'acclimater à la honte et d'acquérir l'aplomb du cynisme. Je le rencontrai bientôt dans une rue étroite et malpropre. Je cheminais à pied, il trônait en tilbury ; me voyant, il m'adressa un salut protecteur; je fis mine de ne point le recon- . naître. Il ne s'en intimida guère, je vous jure; il ricana d'un air persifleur, fouetta son cheval, fit bondir dans un ruisseau les roues de son véhicule, m'éclaboussa et disparut. Dieu merci! il suffit d'un coup de brosse pour enlever la boue qui macule un vêtement. Mais on n'enlève pas ainsi la fange qui souille la vie d'un coquin. Je ne tardai pas à apprendre que M. Barnabé s'était remis à la poursuite de sa chimère, un million. N'osant s'aventurer à la Bourse, où il se fût exposé à quelque avanie, il agiotait dans la coulisse.
— A propos, savez-vous ce qu'est la coulisse? Vous l'ignorez? C'est une réunion d'agents de change de contrebande, qui se promènent comme
des philosophes péripatéticiens sur le boulevard de Gand, à des heures déterminées, et qui brassent là sur la rente d'énormes affaires, lesquelles sont le plus souvent convenues avec des agioteurs interlopes qui n'ont ni les moyens ni la volonté d 'acquitter, . en cas de perte, leurs engagements d'honneur. Comprenez-vous?
— Parfaitement.
— Hélas! je ne vous en félicite pas î et je vous conseille de ne jamais vous y aventurer, car la coulisse est le coupe-gorge de l'agio !
Je ne revis M. Barnabé que deux années après l'éclaboussure qu'il avait faite à mon paletot. Grand Dieu ! quelle métamorphose ! il avait vieilli de dix ans. Son teint était hâve, son œil hagard, sa joue creusée, sa mine hébétée. Il portait un vêtement râpé comme l'habit d'un croque, mort. Tout honteux, tout contrit, il s'approcha de moi, m'apprit qu'il était ruiné de fond en comble, et m'emprunta cent sous.
Quand je vous disais <[u il ne faut pas aller à la Bourse, même pour ne s'y livrer qu'à des opé rations au comptant, avais-je raison ?
La pente en est si rapide, elle entraîne si in sensiblement à la ruine et à Timprobité !