‹ L'amour au dix-huitième siècleChapitre 11 sur 31 · I . Souvenirs de Félicie · texte numérisé non relu

I . Souvenirs de Félicie

la tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus délicates, la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles de l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui montent aux yeux.

Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à l'épreuve duquel le xviii'^ siècle soumettra les jemmes les plus pures, comme pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. L.e péril ne sera plus représenté par un homme . mais par un enfant. La séduction se cachera sous l innocence de l'âge, elle jouera presque sur les genoux de la

femme qui croira la combattre en lu grondant^ et qui ne la repoussera qu'une fois blessée : ainsi dans l'ode antique, ce petit enfant mouillé et plaintif qui frappe avec une voix de prière à la porte du poète ; puis assis à son feu. les mains réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc.

l'arc de l'amour, et touche son hôte au cœur.

Prières d'enfant, larmes d enfant .

blessure d enfant, n'est-ce pas la Jolie histoire de Al'"^ de Choiseul avec le petit musicien Louis, si doux.

SI sensible, si intéressant et qui Joue si bien du clavecin? Elle s'en amuse, elle l'aune à la folie comme un Jou-

jou; elle a pour lui la passionnecte qu'une femme a pour son chien. Puis le petit homme grandissant en grâces, en intelligence, en douceur, en sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre ces caresses enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge.

Alors plus de Joie, plus d'appétit :

il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au clavecin de AI"" de Choiseul; si triste qu'elle laisse tomber sur sa petite tête ce mot de caresse : «■ Mon bel enfant. » A ce mot l'enfant éclate; il fond en larmes ^ en sanglots . en reproches. Il dit à M"' de Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui défend de l'aimer.

// pleure^ il se taitj il pleure encore et s'écrie : « Et comment vous prouver que je vous aime? b // veut se jeter et pleurer sur la main de AI"" de Choiseul; mais AI'"^ de Choiseul s'est enfuie déjà pour dérober son attendrissement y ses larmes^ son cœur, à ce doux affligé qui semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et comment se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la fièvre; et.

comme il le dit à l'abbé Barthélémy, n son cœur tombe . » // reste en contemplation, en adoration, laissant

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venir à ses yeux les pleurs qu'il va cacher dans une autre chambre. Il s'approche de AI'"^ de Chois eul . il embrasse ce qui la touche, et quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie d'un mot : « Quoi! pas même cela? » Tant de candeur, tant d'ardeur, tant d'audace ingénue, un enfantillage de passion si naturel et qui est la passion même, finiront par mettre sous la plume de AI'"^ de Choiseul le cri du temps, le cri de la femme : < Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer. » Et peutêtre dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même, lorsqu'elle écrira :

« Aies amours avec Louis sont à leur

fin; leur terme est celui de son voyage à Paris, et je l'y envoie à Pâques.

Ainsi vous voyei que je vais être bien désœuvrée ' . «

Mais on rencontre dans le xyiii*^ siècle, à côté du petit Louis, de plus grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas encore hommes^ mais ils commencent à l'être. Le dernier rire de l'enfance se mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de la vie. la flamme de la Jeunesse, l'impatience, la légèreté.

Vétourderie. Ils ont pour plaire l'âge

I. Correspondance inédite de M'"^ du Deffand. Paris, 1859, vol. II.

où l'on sort des pages et où l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir une Jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un mélange de frivolité et d'héroisme ^ par leur peau blanche comme la peau d'une femme j par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser. Ils badinent à une toilette^ et la pensée de la femme qui les regarde les suit déjà à travers les batteries^ les escadrons ennemis, sur la brèche minée où ils monteront avec un courage de grenadier. Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout bas à elle-même : Il va partir j il va se battre^ il va mourir !

comme la Bélise de Marmcntel écoutant les adieux du charmant petit officier : » Je vous aime bien, ma belle cousine ! Souvenei-vous un peu de votre petit cousin : il reviendra fidèle, il vous en donne sa parole.

S'il est tué, il ne reviendra pas.

mais on vous remettra sa bague et sa

montre

Amours d'enfants, amours déjeunes gens, un poète va venir à la fin du siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant tomber les larmes du petit Louis sur •^^\ l'uniforme de Lindor. Beaumarchais

1. Contes moraux de Marmontel, Merlin, 1765, vol. I. Le Scrupule.

nous laissera cette figure ingénue et mutine, où s'unissent les ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du lutin, et de l'homme : Chérubin! le démon de la puberté du xviii^ siècle.

A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour l'honneur de la femme dans la grande révolution faite par le xviii« siècle dans le cœur de la France : la Passion remplacée par le Désir!

Le xviii" siècle en disant ; Je vous aime, ne veut point faire entendre autre chose que : Je vous désire. Avoir pour les hommes^ enlever pour les femmes, c'est tout le

- 3J jeu. ce sont toutes les ambitions de ce nouvel amour, amour de caprice, mobile, changeant, fantasque, inassouvi, que la comédie de mœurs personnifie dans ce Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui dit à l'amour passé : k Vos amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient que languir, que faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour. J'ai supprimé les échos . moi... Allons, dis-Je, je vous aime, voyei ^^ 7"^ vous pouvei faire pour moi, car le temps est cher, il faut expédier les hommes. Mes sujets ne disent point : je me meurs, il n'y a rien de si vivant queux. Langueurs, timidité,

doux martyre^ il n'en est plus question; fadeur, platitude du temps passé que tout cela... Je ne les endors pas. mes sujets^ je les éveille :

ils sont si vifs qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres; leurs regards sont des désirs ; au lieu de soupirer, ils attaquent ; ils ne disent point :

faites-moi grâce, ils la prennent :

et voilà ce qu'il faut ^. »

Le siècle est arrive « au vrai des choses. » il a rendu « le mouvement aux sens » . Il a supprimé, et s'en vante ^ les exagérations, les grimaces et les affectations -, Avec ce

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