‹ L'amour au dix-huitième siècleChapitre 12 sur 31 · La Nuit et le Moment, ou les Matines de · texte numérisé non relu

La Nuit et le Moment, ou les Matines de

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nouvel amour, plus de mystère, de manteaux couleur de muraille dans lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais frappant à coups redoublés, le galant éveille le quartier où. dort sa belle^ et il laisse à la porte son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus de discrétion : les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement pour eux-mêmes ' / Plus de grandes passions, plus de sensibilité : on se-

Cythère. Collection complète des œuvres de Crébilhn le fils. Londres, 1772, vol. I,

I. Bibliothèque des petits Maîtres pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrèmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la Petite-Lolo, marchande de galanterie, à la Frivolité, 1742.

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rait montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour libre, hardi, et, comme on dit, grenadier^, s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer languissamment , et cette '( bigoterie « de langage avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! Que de mépris dans ce ^ty^l'T'f'^ mot : inclinations respectables -, dont ^'%^'^'^ on baptise ces quelques liaisons où *"^^^ le goût succède à la jouissance, et ^(t .- •^, dont la durée scandalise la société *^

ridicule pour l'homme première vue qu'on l'aime

! Lui dire à lui mon-

trer route l'impression qu'elle fait, lancer une déclaration, quel risque à cela ? N'est-ce pas un principe partout répété, un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à la première fois, pour quelle vous croie à la seconde, et pour qu'à la troisième elle vous récompense? Les façons ainsi supprimées ^ les bienséances suivent les façons'* . et l'amour connaît pour

1 . Les Egarements du cœur et de l'esprit ou Mémoires de M. de Meilcourt, Œuvres complètes de Crèbillon le fils, vol. I.

la première fois ces arrangements appelés si nettement par Chamfort (I l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes )' ; commerce d'un genre nouveau^ déguisé sous tous ces euphémismes, passades, fantaisies, épreuves, liaisons où Von s'engage sans grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte, unions dont on prévoit le dernier Jour au premier Jour, et dont on écarte les inquiétudes . la jalousie^ tout ennui ^ tout chagrin^ tout sérieux , tout engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots dits, dans un salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par

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quelque joli homme qui prend en badinant la permission de revenir qu'on lui accorde sans y attacher de conséquence. Des le lendemain, c'est une visite en négligé, en polisson, à la toilette de la dame, étonnée et déjà fattée des compliments sur sa beauté du matin; puis la demande brusque si elle a fait un choix dans sa société, et le persijlage sans pitié de tous les hommes qu'elle voit, '( Cependant, vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que faitesvous de cette liberté? u L'on parle du besoin de perdre à propos cette liberté : « Si vous ne donniei pas votre cœur, il se donnerait tout seul. «

Et l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un ami. un guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne; puis négligemment : <( Je serais asseï votre fait, sans tout ce monde qui m'assiège. » Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le moment : « Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer quelque empressement ; il n'eût pas été honnête de la refuser.

Je me suis prêté à ses vues ; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a voulu prendre une petite maison : ce n'était pas la peine pour un mois tout au plus que j'avais à lui

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donner ; elle l'a fait meubler à mon insu et tres-galamment . . . » Et l'on raconte le souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où Von eût été en têteà-tête si l'on n'y avait point amené cinq personnes . et si la dame n'en avait amené cinq autres, 'i Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure après que tout le monde fut parti. C'est asseï pour lui attirer la vogue... )> Et Von ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir aucun reproche à craindre.

Ici Von ne manque point de parler de ses qualités, de son savoir-vivre . de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes : on vante la délica-

fejj'e qu'on s'est imposée de se laisser quitter par égard pour la vanité des femmes, et l'on conte, comme le beau trait de sa vie^ que l'on s'est enfermé trois jours de suite pour laisser à celle dont on se détachait l'honneur de la rupture, ha femme . qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se récriet-elle? '( En honneur . lui dit-on sans l'écouter . plus j'y pense, et plus je voudrais pour votre intérêt même que vous eussiei quelqu'un comme moi. h Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable : i En vérité? dit vivement l'aimable homme, si je le

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croyais, je serais capable de faire une folie, d'être sage et de m'attacher à vous. La déclaration est asseï mal tournée, c'est la première de ma vie^ parce que jusqu'ici on m'avait épargné les avances. Mais je vois bien que je vieillis. . . » Là-dessus, un sourire de la femme qui pardonne , et qui avoue trouver à l'homme qui lui parle des grâces, de l'esprit, un air intéressant et noble ; mais elle a besoin d'une connaissance plus approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses sentiments :

à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que bien qu'il soit l'homme de France le plus recherché

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et un peu las d'être à la mode, en considération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien accorder à la femme le temps de la réjiexion^ vingt-quatre heures : i Je crois que cela est bien honnête^ je n'en ai jamais tant donné ^ . « — Et cet engagement j qui est à peu d'exagération près l'engagement du temps ^ cet engagement finit par ces mots de l'amant : < Ala foi . madame . je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'ave^ fait l'honneur de me trouver de votre goût,

I. Contes moraux de Marmontel, 1765, vol. I. L'Heureux divorce.

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vous étiei fort du mien. Je vous ai confie mes dispositions, vous m'avej dit les vôtres, nous n'avons Jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en aviei parlé ^ je ne demandais pas mieux, mais y ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager; Je me suis réglé là-dessus^ . »

Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de l'amour. Elles renoncèrent vile « au métier de cruelles » . La lecture de la Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans. ces romans de

I. Œuvres de Marivaux, Paris, 1850, vol. IX. Le Spectateur français.

Pharamond, de Cassandre, de Cléopâtre, qui gonjlaient les poches des fillettes ^. tous les livres qui façonnaient le cœur et V esprit de la femme des l'enfance, la femme ne tardait pas à les oublier des qu'elle entrait dans le monde, dès qu'elle respirait l'air de son temps. Le siècle qui l'entourait, les conseils de l'exemple.

les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie. lui enlevaient bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques : leurs lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la suite d'inno-

I. Correspovdanu de M"" du Deffand. — Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens.

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centes faveurs, leurs raffinements de délicatesse ; leur quintessence de générosité et de galanterie , s'effaçaient dans sa mémoire. Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque^ ces tendres rêveries et ces langueurs du jour, ces insomnies et ces fièvres des nuits, ces beaux tourments du premier amour qui. les S' jours d'absence de V amoureux d'abord entrevu au parloir^ lui arrachaient de si douloureux soupirs, après les soupirs une apostrophe à a ce cher P y rame » . après l'apostrophe, un monologue où. elle s'appelait Il fille infortunée ! » Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs

suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où. elle était couchée, à la chambre qu'elle habitait : grand roman qu'elle se jouait à elle-même jusqu'au jourK Alais comment garder une imagination si enfantine et s'enjlammer à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne s attache qu'au ■4^ • matériel et à l'agréable des passions^ ^ qui en rejette la grandeur.^ l'effort.^ l'exagération naïve et la poésie ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persijlage poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être l'ex-

I. Œuvres de Marivaux, vol. IX. Pièces détachées. Première Lettre de M. de M. contenant une aventure.

-pieuse de l'amour, son honneur^ ses voiles^ ses vertus de noblesse. Par tous ses professeurs., par ses mille VOIX, par ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre qu'il y a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les grands sentiments .

Pudeur^ vertu, amour^ tout cela se dépouille à ses yeux comme des idées qui perdraient leur sainteté.

La femme arrive à rougir des mouvements de son cœur^ des élancements de tendresses qui avaient transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux romans; et la honte se mêlant en elle à la peur

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