‹ L'amour au dix-huitième siècleChapitre 25 sur 31 · I. Mémoires de Tilly, vol. II · texte numérisé non relu

I. Mémoires de Tilly, vol. II

trouva comme une humiliation Metteuse dans ce vil moyen de séduction. Que de brusques attaques pardonnées ! que de liaisons, qui souvent durent, commencées vivement par l'insolence^ dans un carrosse dont le cocher est précieux pour prendre par le plus long, faire le sourd, et mener les chevaux au petit pas ! « Une aventure , de ces choses qu'on voit tous les jours, une misère enfin )> . c'est tout ce que le monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La violence ne fait-elle pas école dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien toucher à la robe de la reine de France; et pour un

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martyr, pour un Lauiun qu'on chasse, comptei^ dans les confessions du siècle, tous les héros heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de cynisme en délicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par avoir des principes, une manière de philosophie, des moyens d'apologie. On mit en théorie savante l'art de saisir le moment; et il se trouva des beaux esprits pour décider qu'un téméraire avait au fond plus d'égards pour la femme que le timide, et la respectait plus effectivement en lui épargnant le long supplice des concessions successives, et la honte de sentir quelle

se manque, et de se le dire inutilement K

Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à tous les autres et particulièrement recherché par l'homme : la victoire par l'esprit. Les raffinés, les maîtres de la séduction ne trouvent que là un amusement toujours nouveau et la jouissance d'une véritable conquête de la femme.

Blasés, par l'habitude et le succès, sur les brusqueries et les violences, sur les surprises qui vont aux sens, ils font avec eux-mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur de la femme sans

I. Œuvres complètes de CrèhiUcnt le fils. Le Ha sard du coin du feu.- — La Nuit et le Moment.

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même essayer de la toucher^ et de triompher absolument d'elle sans parler un moment à sa sensibilité.

C'est sa lête, sa tête seule qu'ils remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de tentation^ Jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute sa personne à une disposition de complaisance imprévue, presque involontaire. Un tête-à-tête pour ces hommes est une lutte, une lutte sans brutalité, mais sans merci, d'où la femme doit sortir humiliée par leur intelligence, domptée et soumise par la supériorité de leur rouerie, non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la permission d'une entrevue..

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l'occasion d'un dialogue : il semble qu'ils allient le sang -froid du chasseur au coup d'œil du capitaine pour attaquer la femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de mots en mots, la débusquer de défenses en défenses, rétrécir sourdement le cercle de l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer, et la tenir enfin, au bout de la conversation, dans leur main, palpitante, le cœur battant, à bout de souffle comme un oiseau attrapé à la course! C'est un spectacle presque effrayant de les voir s^ emparer dune coquette ou d'une imprudente avec de V impertinence et du persijlage.

Ecoutez-les : quel manège étonnant!

Jamais l'insolence des idées ne s'est si Joliment cachée sous le ménagement des termes. Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent guère, par égard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile léger qui ressemble à cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle, dans les châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur chambre.

S'excuser tout d'abord d'être incommode ^ feindre de croire qu'on dérange une personne occupée, nier du bout des lèvres les bonnes fortunes qu'on vous prête, puis en con-

venir ^ en en demandant le secret, — car on en est honteux; piquer la curio' site de la femme sur une femme de ses amies qu'on a eue. et lui détailler des pieds à la télé comment elle est coupée 5 être indiscret à plaisir comme si l'on avait peur, par le silence, de s'engager pour l'avenir à la discrétion ; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme qui dernièrement a été forcée de vous rappeler que vous Vaviei tendrement aimée; faire des protestations de respect, et manquer au respect dans le même moment ; s'étonner des amants que le public a donnés à la femme avec laquelle on cause et lui

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donner la lanterne magique de leurs ridicules, définir la différence qu'il y a entre aimer une femme et V avoir; exposer les bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur d'être arrivé à la suppression des grimaces de femme et des affectations de pruderie, l'avantage de ce train commode où Von se prend quand on se plaît, où l'on se quitte quand on s'ennuie, où l'on se reprend pour se quitter encore^ sans Jamais se brouiller; montrer tout ce qu'a gagné l'amour à ne plus s'exagérer, à perdre ses grands airs de vertu, a être tout simplement cet éclair, ce caprice du moment, que le temps

appelle un goût; et par le ton dont on dit tout cela, par le tour rare et dégagé qu'on y met . par le sourire supérieur qu'on jette de haut sur toutes ces chimères^ étourdir si fort et si à fond la femme qu'un peu d'audace la trouve sans résistance.^ — c'est le grand art et le grand air. une façon de séduction vraiment jiatteuse pour la vanité de l'homme qui n'a recouru, dans toute cette courte affaire^ à rien qu'aux ressources et aux armes de l'esprit. Que l'homme conserve jusqu'au bout son ironie; que dans la reconnaissance même, il garde un peu d'impertinence; et il aura le plaisir d en-

— I05 — tendre la femme se réveiller et sortir de Végarement avec ce cri de sa honte : « Au moins dites-moi que vous m'aimei-' » tant il est reste pur de toute affectation de tendresse. Et ce mot même que la femme lui demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la raillant galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si mal à propos, sur le ridicule, pour une personne d'esprit^ de tant tenir à de pareilles misères^ et sur l'inconvenance d'exiger, au point où ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu besoin de faire pour en venir làK Refuser

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