LA BRELOQUE
'ÉTAIT à l'étranger, dans une ville du ^ Nord où l'on jouait gros jeu. Après la »B partie, le dîner du cercle^avait lieu par petites tables parallèles. De passage à X..., j'y assistais. Un ami de là-bas, rencontré la veille sur la plage, m'avait présenté au club et je venais de voir la partie, qui avait [été brillante et mouvementée. Mon ami la commentait avec l'animation d'un vrai joueur ; tout le monde, du reste, était plus ou moins enfiévré^'comme au sertir d'une bataille chaudement disputée. Il y avait eu des coups magnifiques, des[ passes de veine inouïes et des revirements soudains comme au théâtre. Bref, une de ces séances'que n'oublient pas les amateurs.
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Mon ami, grisé plus que les autres, était devenu disert par enthousiasme : il se lançait dans les terribles histoires de joueurs, encore plus cruelles à entendre pour les profanes que les histoires de chasseurs. Je Técoutais avec résignation, grâce à une excellente pâtissserie flamande et à un joli vin rosé du cru.
— Mon cher, me disait-il, vous en penserez ce que vous voudrez : moi, je crois aux fétiches, depuis que j'ai vu certaines choses... Une, entre autres, qui s'est passée loin d'ici^ car vous savez que j'ai beaucoup roulé ! C'était dans l'Amérique du Sud, à..., mettons Rosario, il y a de cela cinq ou six ans.
c( Il y avait, parmi les piliers du cercle, un personnage singulier, dont je n'ai pu déterminer la nationalité exacte, car il parlait quatre ou cinq langues sans aucun accent, il portait un prénom Scandinave et un nom à désinence italienne ; de plus, il avait fait trois fois le tour du monde, comme le marquis de Corneville. Enfin, si ses yeux étaient d'un bleu septentrional, sa barbe noire, très soignée et légère, semblait d'un chef abencérage. Les gens informés de tout prétendaient
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que c'était un ancien officier de la marine danoise. Il parlait d'un ton froid, avec une voix douce. Il était très pâle, à cause d'une maladie de cœur fort avancée, nous disait notre ami le docteur. (Il y «i toujours dans les cercles, comme vous le savez, un docteur, un commandant et un Turc.)
« Si jevousledécrisdecettetaçon minutieuse, c'est que ce n'était point là du tout un personnage ordinaire. D'abord, il y avait en lui une espèce de charme bizarre, inquiétant, qui vous causait, tout en vous attirant, un vague malaise. Un commencement de calvitie agrandissait son front de rêveur ou d'illuminé. Le bleu froid de ses yeux était magnétique. L'interlocuteur craignait un peu d'être envoûté par lui.
et II avait bien envoûté la fortune. Elle était devenue pour lui une espèce de maîtresse-esclave soumise à tous ses caprices, et il faisait exprès d'en user avec elle comme un amant trop aimé avec son amie, pour voir sans doute jusqu'où il pourrait la mener. Elle ne se lassait pas de lui obéir. Au jeu, il avait des audaces folles, des maladresses voulues, des erreurs de tactique tellement grossières que ses compagnons de tableau l'eussent injurié s'il se fût
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agi de tout autre que lui. Et il gagnait toujours, Il passait toujours quoi qu'il fit, avec une régularité stupéfiante.
« On avait fini par s'étonner — pas trop haut. Quelques-uns avaient murmuré que ce Danois pouvait bien être grec. Le propos, on ne sait comment, lui était revenu.
« Il avait paisiblement haussé les épaules et prononcé de sa voix douce : « Les imbéciles ! J'ai un fétiche, voilà tout I »
« En efiet, à sa chaîne de montre pendait une breloque barbare : un affreux petit bouddha, comme ceux que sculptent dans une pierre indochinoise les orfèvres de Saigon. Cette réponse fut rapportée au président du cercle, qui était superstitieux comme un Espagnol et un joueur, comme nous le sommes tous autour de la table du baccara. Cependant il n'osa pas proposer au comité la radiation d'un membre pour port de fétiche dans la salle de jeu. Et il n'y avait pas d'autre motif à faire valoir pour se débarrasser de l'officier danois qui d'abord estimé parce qu'il faisait marcher la partie, s'était, rendu « indésirable » depuis qu'il avait décavé tout le monde.
<r Mais on n'eut pas la peine de le renvoyer. Huit jours après Tincident, on le trouva mort dans un train de la banlieue. »
Mon ami s*était interrompu pour boire une gorgée de café, et pendant cette pause, mes yeux se tournèrent vers un de nos voisins qui se trouvait à une table de l'autre rangée. Cétait un grand garçon, assez beau, de type levantin, un des héros du jour, qui, après un « chemin de fer » fort avantageux^ avait tenu la banque dans un excellent style et bénéficié pendant toute la partie d'une chance merveilleuse. Depuis un instant, il nous écoutait et paraissait singulièrement intéressé.
Mon ami qui, dans le feu de sa narration n'en remarquait rien, continua.
— Le chet de train, en arrivant au point terminus, vit le corps inanimé du Danois allongé sur la banquette. Il ne portait aucune trace de violences. On trouva dans les poches un portefeuille garni de billets de banque, un porte-monnaie gonflé d'or, des papiers, la montre de la victime, mais sans la chaîne. Or, l'ofEcier danois portait habiuellement une chaîne d'acier sans aucune valeur.
Une odeur de chloroforme flottait dans le compartiment.
« Le médecin qui fit l'autopsie déclara que la mort ne pouvait avoir eu lieu que par arrêt du cœur, arrêt naturel ou provoqué peut-être à l'aide du chloroforme.
« Par qui ?
« Le conducteur se rappela qu'il avait vérifié les billets du Danois et de son unique compagnon de voyage, descendu depuis en cours de route. Le signalement qu'il donna de celui-ci était extrêmement vague. L'enquête que Ton fit n'aboutit pas, naturellement. »
Notre voisin paraissait maintenant tout à fait agité. Son teint d'Oriental avait pâli sous le bistre, il me sembla que sa moustache, noire comme le charbon, remuait un peu. Il écrasait des miettes de pain sur la nappe, avec de menus gestes nerveux.
Le narrateur, qui ne remarquait rien, continua.
— On a beaucoup discuté sur cette affaire, et chacun a proposé sa version. Mais voici celle qui a prévalu :
« Ce n'était pas un voleur que l'auteur volon-
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taire ou non de cette mort. Je dis volontaire ou non, parce qu'il n'est pas prouvé du tout qu'il ait eu l'intention de tuer le Danois, mais seulement de l'endormir avec le chloroforme. La victime avait une maladie de cœur et a succombé sans doute à l'action trop puissante du soporifique.
« L'inconnu n'a volé que la chaîne pour avoir le fétiche qui s'y trouvait accroché, sans doute. Ce ne pouvait être qu'un joueur de notre cercle, au courant de la légende, et qui a disparu le coup fait. Peut-être serait-il bien surpris s'il venait à apprendre qu'il a tué un homme... »
Je regardai instinctivement du côté de notre voisin. Mon regard rencontra précisément sa main posée sur la table, écrasant toujours des miettes de pain avec le même geste nerveux. Je vis que sous sa manchette large, il portait, au poignet, un bracelet de cuir, comme ceux où l'on enchâsse une montre.
Mais il n'y avait pas de montre à ce bracelet ; il y avait une figurine de pierre sculptée, un vilain petit bouddha, comme celui que mon ami venait de me décrire. Je sursautai.
L'homme vit mon mouvement et son visage blanchit. Il se leva tout d'une pièce, et le plus vite qu'il put, sans trop attirer l'attention, se dirigea vers la sortie.
J'allais crier : « C'est lui ! » Qu'est-ce donc qui me retint ? Je ne sais pas. Peut-être une répugnance superstitieuse à intervenir dans l'œuvre de la destinée.