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L'ILE DES BOURREAUX

ANS le golfe de Nauplie, en face de la petite ville coquette qui égaie de sa blancheur la côte sévère du Péloponèse, un ilôt sort de la mer ; la forteresse de Bourtgi l'occupe tout entier, dressant, sous le ciel grec, ses lourds bastions trapus que parfois de son vol, une mouette blanche effleure. L'endroit est romantique. On rêve à l'époque où Nauplie était turque, ainsi que toute la Morée, et Ton croit voir, au fond d'une de ces tours massives, une princesse captive de quelque pacha se morfondre derrière la fenêtre grillagée et jouer de la guitare en soupirant. On dirait d'un Devéria ou d'un Tony Johannotj pour illustrer les Orientales :

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Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays.

La mer est si bleue, la courbe du golfe si douce à l'œil, la lumière du Péloponèse si vive et si caressante à la fois que la rude forteresse, solitaire au milieu des flots, n'a rien de trop farouche et n'inspire point de trop noires pensées. Elle n'est pas lugubre, elle n'est que mélancolique, et on la croirait faite pour orner la couverture d'une romance de Monpou.

Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays.

Or, ce n*est point une blanche et rêveuse princesse qui habite cette île et ce donjon : ce sont deux bourreaux.

En Grèce, il n'y a pas d'exécuteur officiel des hautes oeuvres, et le glaive de la loi n'est pas confié à un opérateur spécialement appointé pour s'acquitter de cet office où Joseph de Maistre voyait

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une espèce de sacerdoce sanglant. Les bourreaux sont de simples forçats, choisis parmi ceux dont la conduite est la meilleure. Lorsqu'ils ont rempli leur charge pendant cinq ans, on les tient quittes du temps qu'il leur reste à faire au bagne ; ils ont gagné leur liberté. Si, jadis, ils méritèrent la prison pour avoir joué imprudemment du couteau dans quelque rue, ils rachetèrent ces erreurs en débarrassant la société, à Taide du couperet légal, des individus qui l'encombrent dangereusement. Mesure ingénieuse, qui fait faire à l'État l'économie d'un fonctionnaire et qui préserve peut-être bien des victimes en permettant aux criminels d'assouvir leurs instincts meurtriers sans péril pour les honnêtes gens.

Les deux bourreaux sont gardés dans leur île par des soldats. La veille d'une exécution capitale, une escorte fournie par la petite garnison qui occupe la citadelle d'Itch-Kalé, au-dessus de Nauplie, vient les chercher en barque, au milieu de la nuit. A travers l'ombre, on leur fait gravir la haute montagne, on les introduit dans la forteresse qui sert aussi de prison. Ils y font ce qu'ils ont à faire et y passent la journée du lendemain, puis on les

ramène dans l'île, toujours de nuit. Après l'exécution, le golfe n'est pas moins bleu ni le donjon moins poétique sous le vol des mouettes.

En face de la petite ville coquette, qui égayé de sa blancheur la côte sévère du Péloponèse, un îlot sort de la mer. Un château dresse ses bastions sous le ciel grec.

C'est Tîle des bourreaux où, parfois, aborde

dans les ténèbres une barque fantôme, une barque

de mort, et vers qui, la nuit suivante, la même

barque revient en creusant un sillage silencieux, comme dans un rêve.

Le bandit Panayotis était enfermé, depuis longtemps déjà, dans l'îlot de Bourtgi. Son histoire était celle de bien d'autres. Il avait beaucoup volé et même un peu assassiné, dans des circonstances que la justice voulut bien considérer comme atténuantes, puisqu'elle l'autorisa à garder, sur de robustes épaules, une des plus magnifiques têtes de brigand qui puissent séduire un peintre. Aa bagne, il avait été un pensionnaire modèle, soumis.

travailleur et respectueux. Ses chefs le récompensèrent. Il quitta, grâce à eux, l'ateliei un peu sombre où l'État confine ses ouvriers par force, et devint l'hôte du castel romantique de Nauplie. Il s'acquitta de ses nouvelles fonctions avec conscience et virtuosité, et pendant plus de quatre années, on n'eut qu'à se louer de lui. La cinquième s'achevait de même. Panayotos semblait ravi de son sort : il se montrait d'humeur égale, causeur aimable, faisant volontiers la partie avec son collègue ou même avec les soldats en fustanelle qui gardaient, sans rigueur, les forçats- fonctionnaires, pour lesquels ils étaient des camarades plutôt que des geôliers.

Il ne s'assombrissait que rarement, au souvenir d'un ancien ami, un certain Georgios, qu'il avait aimé d'une de ces amitiés farouches et bizarres comme on en voit au bagne, et dont il avait définitivement perdu la trace.

Cette nuit-là, on vint chercher Panayotis pour une exécution. Ce serait probablement la dernière^

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lui dit-on ; ses cinq années allaient finir, et il n'y aurait pas de nouvelles condamnations avant quelque temps. Donc, bientôt, il allait être libre, et déjà il songeait à Tusage qu'il pourrait faire de cette liberté. Il était tiraillé par des désirs contraires. Ses instincts naturels le sollicitaient de reprendre l'existence ancienne ; il voyait en rêve quelques bons coups à faire, et avec les meilleures chances de succès, car il saurait profiter de Texpérience acquise. Il avait aussi, çà et là, quelques petites vengeances à exercer contre des gens qui l'avaient vendu. Mais pendant son stage de bourreau, il avait tâté de la vie régulière et bourgeoise, et elle lui avait paru douce. Il avait bien envie de se ranger définitivement.

Ainsi délibérait-il avec lui-même, tandis que la voiture qui l'emmenait à travers la nuit gravissait vers le lieu des exécutions.

Quand on mit l'exécuteur en face du patient, un double cri faillit leur échapper :

— Panayotis 1

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— Georgios !

Mais tous deux venaient du bagne, où Ton apprend à se taire. Et, quand même, ils se turent. Ils furent assez forts pour commander aux muscles de leur visage de ne pas bouger. L'officier de service ne vit rien, ni les soldats, ni personne.

Mais il restait à remplir une dernière formalité, avant le supplice. C'était Tusage qu'au moment de tuer, le bourreau demandât pardon au condamné de la violence qu*il allait exercer sur lui,

et que le condamné lui accordât ce pardon chrétiennement.

Les deux hommes s'avancèrent l'un vers l'autre

et, devant Tindifiérence du personnel blasé, qui

ne les regardait même pas, ils échangèrent vite

quelques paroles :

— Tu me pardonnes, Georgios ?

— Je suis content que ce soit toi, Panayotis. Je voulais tant te revoir encore une fois !

— Moi aussi.

— Écoute 1 Pour cette afïaire-ci, c'est Zappas qui m'a dénoncé. Il va être gracié, à cause de ça» dans un mois. Et tu seras bientôt libre.

— J'ai compris.

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— Dépêchez-vous donc ! cria l'officier.

Ga n'attachait pas les condamnés à mort. Georgios put embrasser si/n ami.

Trois mois après, Zappas, sorti de prison, était revenu dans ses montagnes. On le trouva, un matin, étendu sur la route un couteau dans h poitrine.

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