LA CHARITÉ, S'IL VOUS PLAIT
PRÈS avoir été, pendant vingt ans et plus, un des tyrans de la Bourse, faisant et défaisant à son gré les aftaires les plus colossales, le banquier Silvère disparut un jour de la circulation parisienne. On pensa que le surmenage et les émotions continuelles où il vivait, sans en laisser rien paraître sur son visage de fer, avaient, brusquement et d'un seul coup, détruit sa santé ; d'aucuns disaient : son intelligence. Quoi qu'il en fût, le manieur d'argent s'effaça du monde qu'il avait si longtemps ébloui et terrifié. C'était justement au lendemain de sa plus glorieuse victoire, comme il venait de réduire à la mendicité le plus redoutable de ses adversaires, chef d'une grande
entreprise financière qui le contrecarrait. Paris apprit presque en même temps que Tun demandait l'aumône et queTautre était tombé malade ou fou.
Plus jamais on ne revit Silvère à la Bourse ; on ne l'aperçut pas davantage ailleurs. Il demeura caché, au fond de son hôtel, invisible et inaccessible même pour les plus intimes. On supposa naturellement que sa famille le chambrait ainsi parce qu'il n'était plus montrable. Sans doute les vengeances célestes avaient foudroyé ce Moloch en lui infligeant le gâtisme ou la démence furieuse ; il devait expier les larmes des veuves et des orphelins qu'il avait faits, au cours d'une carrière illustrée par les suicides de plusieurs ennemis, vaincus et déshonorés.
L'évanouissement du banquier dans le mystère ne préjudicia point cependant au succès de la maison de banque. Silvère avait un fils ; le louveteau semontrait toutaussi griffu et endenté que le vieux loup de Bourse. Les affaires, sous sa conduite, marchèrent comme par le passé. De plus, la jeune M""^ Silvère, qui était mondaine et jolie, se mit en tête d'avoir un salon et qu'il fût un des mieux fréquentés. Elle l'eut ; tout Paris y défila. Personne
ne songeait au disparu, à l'hôte sinistre que recelait quelque part l'hôtel de la rue Spontini. A la vérité, cela sentait bien un peu le cadavre dans cette maison. Mais les gens du monde, qui savent les choses, sont blasés sur cette odeur-là.
Quelle maison fameuse n'a pas son cadavre plus ou moins oublié ? Si l'on y est reçu avec faste, si l'on peut s'y faire des relations utiles, cela n'empêche personne d'y venir.
Il y avait donc, ce soir-là, réception chez les Silvère. Après an dîner irréprochable et tout fleuri de jolies femmes déshabillées au goût du jour, on venait de passer au salon. La soirée allait bientôt commencer^ panachée d'agréments littéraires, musicaux et chorégraphiques. Une jeune poétesse devait, en effet, réciter des vers en costume de Tanagra et on académicien en rupture de Coupole donner, sur la dernière danse importée de Chine, une conférence avec démonstrations, grâce au concours de deux petites danseuses de Montmartre
que s'arrachaient en ce moment tous les salons di faubourg Saint-Germain. Il y avait aussi le méta-j physicien à la mode, une chiromancienne accréditée dans toutes les cours de l'Europe, et un aviateur.
En attendant ces délices, les groupes, un peu' échaufféspar le Champagne, causaient joyeusement.! Les femmes surtout avaient ces petits rires énervés,! ces roulements de gorge qui ajoutent encore à la sensualité des chairs décolletées, aux parfums en-' volés des corsages, à toute cette volupté éparse dans la chaude atmosphère d'un salon, après un; repas généreux. On les sentait épanouies et| toutes, mêmes les plus fières et les plus sévères, vaguement indulgentes au désir qu'elles provoquaient.
Enfin, c'était une de ces heures capiteuses où la vie mondaine, si ennuyeuse d'ordinaire et si vide, se métamorphose et s'illumine ; où Ton dirait que tous ces hommes, toutes ces femmes parées, se sont réunis pour mettre en commun de la joie et de l'amour ; où l'ivresse d'exister, de voir les autres à côté de soi heureux d'exister aussi, se fait sentir? irrésistible.
(sc La charité, s'il vous plaît I »
Jeté par une voix effrayante, une voix sans âge , sans inflexion, sans timbre, une voix de spectre ou de somnambule, l'appel étrange venait de retentir dans le salon d'une façon surnaturelle, qui avait glacé tout le monde à la fois.
Un fantôme se tenait debout dans le vide d'une porte, ouverte brusquement.
Avez- vous vu jouer la pantomime où l'effigie du marchand d'habits assassiné, baignée d'une lueur verdâtre, jaillit de terre, devant Pierrot assassin ? Vous rappelez-vous ce revenant guenille ux, décharné, au visage mangé d'une barbe sale et troué de deux yeux phosphorescents ?
Telle était l'apparition que les hôtes de Silvère virent se dresser au milieu de leur joie et de leurs rires dans ce moment-là.
« La charité, s'il vous plaît ! »
La^Voix de sépulcre répéta encore la supplication terrifiante, et les beaux messieurs aux cheve-
lures lisses, aux faces rasées, selon la mode américaine ; les dames triomphantes, avec leurs robes diaphanes, leurs sautoirs, leurs pendentifs et leurs aigrettes fabuleuses, sentirent le même froid, plus aigu encore, leur traverser les moelles.
« La charité, s'il vous plaît ! »
Ah I çà, est-ce qu'il n'allait pas se taire, à la fin? Qui donc avait laissé entrer ce spectre de misère ? Était-ce là une plaisanterie à faire à des invités ?
Puis il y eut un mouvement dans cette foule brillante et hagarde. Certains avaient reconnu l'identité du fantôme.
C'était le banquier fou, le vieux Silvère, qui, profitant du trouble causé par cette soirée dans le personnel de l'hôtel, avait réussi à s'échapper de la chambre où on le séquestrait et qui apparaissait ainsi, hideux, effroyable, au milieu de la fête, comme pour rappeler brusquement à tous Thorreur que dissimulait celuxe et quien était l'obscure expiation.
« La charité, s'il vous plaît !... »
Et cette fois la voix ajouta :
a Ayez pitié d'un malheureux. C'est Silvère qui
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m'a ruiné, c'est à cause de lui que je suis obligé de demander l'aumône. »
Le fou se prenait pour sa propre victime.
Mais, s'étant enfin ressaisi, le fils Silvère marchait à lui, donnait à voix basse des ordres à deux domestiques, deux solides gaillards à tournure d'heiduques. Ils emmenèrent )e spectre hors du salon et lui firent réintégrer sa geôle.
On finit par tout savoir. La folie du vieux Silvère avait un caractère tout particulier. Elle consistait dans Tobsession d'une image unique, la dernière qui se fût gravée dans sa cervelle encore lucide ; celle du misérable qu'il avait réduit à demander la charité au coin des rues. Par une transposition de personnalité qui n'est point rare en pareil cas chez les déments, il s'était identifié avec celui qu'il ne cessait d'avoir devant les yeux. Dès lors, il avait mis un entêtement farouche à vivre, à s'habiller, à se nourrir comme s'il eût été mendiant lui-même. Sous peine de provoquer chez lui des
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accès de fureur qui tenaient de Tépilepsie^ il fallait le laisser coucher sur une paillasse, manger des croûtes de pain et des rogatons, et revêtir une redingote verdâtre qui s'effilochait et lui donnait l'air du Juif polonais d*Erckmann-Chatrian.
Par un retour bizarre des choses d'ici-bas, il semblait s'être drapé dans la misère qu'il avait créée autour de lui, et s'en faire un linceul sordide.
C'est égal, les invités de son fils n'oublieront plus l'apparition shakespearienne du faiseur d'or, de l'ogre de Bourse, déguisé en mendigot, et gémissant au milieu de la fête :
« La charité, s'il vous plaît ! »