LA VIERGE NOIRE
|i vous aimez les histoires espagnoles, dit notre ami Gerbert, qui revenait de Castille, et qui en abusait, en voici une. Le village de Siete-Fucntes, dans la sierra^ est un lieu de pèlerinage fort renommé, à cause d^une statue qu'on appelle la Vierge Noire, et qui se trouve dans l'église d'un couvent. Le sanctuaire — quelque ancienne mosquée, sans doute — est un joyau mauresque du temps de la conquête. Mais il n'y a que les archéologues de passage pour y faire attention, tandis que la Vierge Noire est populaire, et elle Test surtout depuis la chose que je vais vous raconter.
Son nom lui vient de ce que son visage, son
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col et ses mains, tout ce que laisse voir d'elle le costume somptueux et archaïque qui l'engonce comme une infante du temps de Charles-Quint, est exactement de la couleur du charbon. Elle gît, étendue de tout son long, sur des coussins écarlates à lourds galons d'or, qui font paraître encore plus funèbre son visage ténébreux. On dirait qu'elle dort. Singulier sommeil que l'artiste lui a donné là, car sept glaives de douleur lui percent la poitrine et lui navrent le cœur à la fois, enfoncés jusqu'à la moitié de la lame. Cependant ses traits, d'un dessin charmant, gardent une sérénité divine. Le contraste du supplice atroce infligé à cette statue et de cette impassibilité si parfaite, vaguement souriante comme en un rêve, frappe le visiteur très fortement.
Le moine qui sert de guide a une explication toute prête à lui fournir.
— Cette image, dit-il, représente la Dormition de la Vierge. La mère de Dieu vient d'achever son existence terrestre. Elle repose, en attendant le triomphe de son Assomption, et elle porte encore dans son sein, comme un trophée de martyre, les sept glaives de douleur qui, tout à l'heure, vont
se changer en sept rayons merveilleux dans le ciel. C'est peut-être, en effet, l'intention qu'à eue le sculpteur inconnu, et on accepte, faute de mieux, la version du pieux cicérone. Cependant, un certain mystère entoure la Dame de souffrance et de douceur, qui porte ainsi sur son visage un deuil séculaire et qui, la poitrine sept fois transpercée, dort paisiblement. Toutes les autres images de la Vierge peuvent se rattacher à un type, à une tradition ; elles se copient plus ou moins. Mais celleci n'a pas d'analogie ni en Espagne ni ailleurs, sans doute : c'est une fantaisie qui a, une fois^ traversé le cerveau fiévreux d'un artiste bizarre, intermédiaire entre Goya et Zurbaran.
Aussi, quand on l'a quittée, on y repense. Elle vous hante, elle vous suit. Hors de l'église fleurie de ciselures arabes, sous Téblouissant soleil, parmi les fleurs du cloître, et plus tard, quand on est redescendu à travers la montagne, vers les cités de la plaine, la Dormeuse suppliciée au masque de ténèbres vous escorte implacablement.
Contrairement à l'habitude, les moines, gardiens de la sainte Effigie, n'en parlent que sobrement et se bornent, sans donner de détails, à vous dire
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qu'elle sauva de la peste Siete-Fuentes et les villages environnants, sans compter quelques miracles secondaires. Ils n'en disent pas plus long.
Mais voici ce qu'on m'a raconté, chez un « ventero » du voisinage où je buvais le chocolat pendant qu'on terrait mon cheval. Il y avait, à Blancapena, un bourg tout proche de là, un certain muletier, nommé Esteban, jureur, buveur et querelleur comme Rodomont lui-même, qui se gaussait de Dieu et faisait la nique au diable. Le garçon avait parié, avec cinq ou six « muchachos » de sa trempe, que, « par les cornes de l'alcade ! » il entrerait, la nuit, dans Téglise des moines de Siete-Fuentes, et qu'il embrasserait la Vierge Noire sans plus de vergogne qu'Inès ou Conchita. Et il tint parole.
Une nuit, avec les drôles de sa bande, il cassa un vitrail de la chapelle du fond, où la Figure ténébreuse reposait, allongée sur l'autel ; il bondit dans le sanctuaire. Le religieux de garde n'eut pas le temps de crier, on l'avait déjà bâillonné avec un mouchoir.
Esteban avança vers l'autel, gravit les marches, se pencha sur la statue. Il y eut une certaine émo-
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tion, malgré tout, dans la bande qui regardait.
Il posa ses lèvres sur le visage noir.
Aussitôt, il se rejeta en arrière, comme si sa bouche avait touché du feu, et il poussa un hurlement. Il se sauva, toujours hurlant comme un damné à travers Téglise. Puis il tomba.
On le ramena chez lui. Il eut le délire trois jours. Quand il fut revenu à la raison, on essaya de l'interroger, mais il déclara qu'il ferait « une boutonnière dans le ventre » à celui qui lui parlerait de la chose. On n'insista pas. Plus tard, seulement, il dit à un de ses intimes, sans ajouter d'autres explications :
— Ce que j ai embrassé cette nuit-là, ce n'était ni du bois, ni de la cire, ni de la pierre. Il m'a semblé que j'embrassais la mort.
Voilà ce qu'on raconte à Siete-Fuentes. J'ai rapporté l'histoire à un docte Espagnol de mes amis, le senor Pablo Gutierrez, pour qui les archives du royaume n'ont guère de secrets.
Le senor Pablo Gutierrez, de son côté, m'a raconté ceci :
— Il y avait à Siete-Fuentes, au temps de Philippe IV, un seigneur d'un certain âge qui avait épousé une jeune fille, dona Isabel de Mendoza, de l'illustre famille de Mendoza. Elle vécut pendant deux ou trois ans avec lui, selon les saintes lois du mariage ; elle était chaste, douce, pieuse et aumônière, un trésor pour son seigneur, un ange pour les pauvres gens. Le diable lui fit rencontrer un écolier qui avait une jolie figure, qui était blond et qui jouait de la guitare ; elle écouta ses romances et, avant qu'elle eût seulement le temps de s'apercevoir qu'elle allait pécher, elle devint sa maîtresse. Naturellement, le barbon eut connaissance aussitôt de leurs amours; naturellement, aussi, il tua le bachelier sans que personne y trouvât à redire. Pour la femme, elle disparut. On pensa généralement que le seigneur atrabilaire Tavait fait jeter au fond d'un cloître : il n'en manquait pas en Castille et ils gardaient admirablement les secrets et les hôtes qu'on leur confiait.
Le seigneur était trop puissant pour que la justice s'informât de ses affaires ; il était quelque peu
cousin de Son Altesse le Roi. Il avait fait probablement de son épouse infidèle ce qu'il avait voulu , et qui devait être bien fait, car on ne pouvait douter qu'un gentilhomme d'une telle lignée ne sût «tre, à l'occasion, « bon médecm de son honneur », comme dit la comédie.
On remarqua seulement qu'il avait pris le deuil et que, pendant un temps assez long, il ne sortit guère de son château. Il y avait appelé des gens inconnus avec lesquels il tenait de longues conférences, et qui devaient être des médecins ou des marchands de pharmacopées, à ce qu'on put conjecturer d'après le cgntenu de certains paquets qu'ils apportaient avec eux. Sans doute, après de telles émotions, qui lui survenaient en un âge avancé, il s'était senti malade et il se traitait.
On remarqua aussi que ses pensées se tournaient toutes du côté de Dieu et de son salut; il fit dz nombreuses libéralités aux églises. A l'une, il offrait des cloches, à une autre un ciboii^, à une troisième quelque statue de saint ou de sainte.
Ce fut ainsi qu'il fit cadeau de la Vierge Noire 3^ couvent de Siete-Fuentes. On ne s'étonna point, à cause des scmbres idées qui lui occu-
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paient l'esprit, qu'il eût commandé cette image d'une funèbre couleur. On fut peut-être un peu scandalisé qu'il l'eût voulue à la ressemblance de l'épouse coupable si mystérieusement disparue et qu'il eût ainsi tait placer sur l'autel l'effigie d'une adultère. Mais on ne chicana ni la générosité d'un tel seigneur ni l'extravagance de son amour persistant pour celle qui l'avait trahi.
On ne sut pas que la statue était le corps merveilleusement embaumé de dona Isabel. Son mari l'avait fait mourir par le poison ; puis, ayant enfoncé dans la poitrine infidèle les sept poignards mystiques, il avait voulu qu'on rendît inaltérable ce corps criminel, ce corps supplicié et adoré, et qu'il fût exposé glorieusement sur l'autel, pour éterniser et diviniser à la fois sa vengeance et son impitoyable amour.