‹ L'amour au jardinChapitre 3 sur 14 · LA CORDE · texte numérisé non relu

LA CORDE

jgv^t»5 ETTE grotte du cap Tindaro, sur la côte iM^rT^ septentrionale de Sicile, en face du fcr^v-^v^ Stromboli, est assurément fort remarquable. D'abord par sa voûte à stalactites, qui peut compter parmi les merveilles naturelles de Tîle^ ensuite par sa légende. Elle appartient, dit-on, à une fée qui ressemble à notre Morgane en ceci,, qu'elle se fait comme elle une spécialité d'enlever les épousées la [nuit de leurs noces.

Cependant, on ne la visite guère. Par mer, c'est à peu près impossible, à cause de la violence des remous qui bouillonnent sans cesse autour de la pointe rocheuse que forme l'extrémité du pro-

montoire. Et, d'autre part, il ne saurait être question de s'y rendre en descendant la falaise qui est à pic en cet endroit.

Hormis les oiseaux du ciel, il n'y a donc, à se risquer dans la caverne légendaire^ que les touristes assez hardis pour employer le seul moyen pratique, qui est de s'y faire descendre à l'aide d'une corde. On peut, à l'ordinaire, accomplir cette prouesse sans grand danger. Les câbles sont solides, les guides expérimentés ; il n'y a qu'à se confier à leur poigne vigoureuse. Il est préférable, toutefois, de ne pas tenter la descente un jour de grand vent, pour ne pas être ballotté avec trop de rudesse contre le roc.

La plupart des voyageurs négligent la grotte de la fée et filent sans s'arrêter sur Palerme ou Messine. Seuls, les chercheurs d'inédit, qui s'écartent résolument des itinéraires recommandés par les livrets officiels, consacrent un jour ou deux à la vi* ;site du cap Tindaro et de ses curiosités.

FANTOMES d'iTALIE 17t

M, et M""' Artier — un jeune ménage parisien — étaient de ces aventureux qui ne sauraient passer à côté d'un site quelque peu remarquable sans y aller voir, surtout si l'accès en est réputédifficile ou dangereux. Ils décidèrent donc d'explorer la grotte de la fée sicilienne avant de* reprendre le train pour Palerme. Le guide avec lequel ils excursionnaient depuis deux jours leur offrit de les y conduire.

Il portait un nom qui était bien de son pays,, car il s'appelait comme le héros de Cavalkri aRus^ ticanaj Turiddû (prononcer Touriddo). Cétait un grand diable avec des moustaches de cirage et des yeux de braise. La jeune femme le surnommait Frà Diavolo, parce qu'il sentait le brigand romantique avec son mouchoir rouge en serretête et son vieux flingot. Les paysans, en Sicile, ont gardé cette manie de se promener toujours lefusil à Tépaule^ comme dans les temps héroïques^ mais ils ne se servent guère de leur cscopette« que pour tirer de pauvres moineaux sur une haie».

172 FANTOMES d'iTALIE

Malgré son appareil guerrier, Turiddù semblait fort traitable, surtout lorsqu'il parlait à M""* Artier.

Tous les Italiens sont galants ; les Siciliens le :sont un peu plus que les autres. Turiddû ne faisait pas mentir la race. Il regardait la jeune femme avec extase quand elle lui adressait la parole, et lorsqu'il lui tendait la main pour Taider à franchir un mauvais pas dans la montagne, ce geste semblait contenir en même temps l'offre de sa vie et de son cœur.

Avec cela, il jouait assez bien de la guitare et il chantait d'une voix chaude, amoureuse, quoique un peu nasillarde, des airs passionnés, des airs qui semblaient se pâmer à chaque mesure :

Occhiuzzi nieri, ou bien

Non mi guardatie cchiù

Un vrai bourreau des cœurs. Les filles de la côte en savaient quelque chose.

M"* Artier semblait avoir fait sur lui une impression extraordinaire. Elle était blonde, étrangère et — pour lui du moins — une grande

FANTOMES d'iTALIE 173

dame. Il n'avait jamais vu que des brunes à la peau noire ou olivâtre, des montagnardes farouches et hirsutes comme des cavales sauvages.

— Je t'assure que Frà Diavolo est amoureux de toi, disait M. Artier.

Et M'^^ Artier souriait.

L'excursion était pour aujourd'hui. On partit de bonne heure, le soleil printanier était déjà redoutable. Une charrette de paysan, aux ridelles peinturlurées d'histoires chevaleresques, selon la vieille mode héritée des Normands, amena M. et ^me Artier avec leur guide au point où devait s'effectuer la descente. Puis elle s'en retourna ; elle ne devait venir les reprendre que dans deux heures. Ils furent seuls.

Il était convenu que M. Artier descendrait le premier, sa femme ensuite, encouragée par l'exemple conjugal.

— A moins que tu n'aies trop peur, dit-il, par manière de défi.

^74 FANTOMES D^ITAUE

Mais M°^^ Artier haussa les épaules. Cette petite blonde n'avait pas peur de grand'chose. Le guide ficela solidement M. Artier à la taille avec la, grosse corde, dont il tenait Textrémité en main, et, après quelques pas à reculons sur la première déclivité moins rapide de la falaise, le touriste se trouva suspendu dans le vide.

C'est une sensation très complexe qu'il éprouvait là.

Deux abîmes, Tun en haut, l'autre en bas, exactement pareils. Car c'était dans la mer et dans le ciel le même bleu dur, opaque et criblé de soleil, tout scintillant d'un même givre doré. Il y avait pourtant une différence assez redoutable qu*on remarquait tout de suite, malgré soi. Le bleu du ciel était immobile et sans une seule faille, le bleu de la mer frémissait et blanchissait de houles, à la pointe du cap, juste sous les pieds de l'homme. Cet abîme-là avait l'air de s'ouvrir pour aspirer.

Et puis, il faisait trop chaud, trop clair. M. Artier commençait à avoir le vertige.

FANTOMES d' ITALIE ITS-

iii»-""' - ■ ' ■ ' •'■ ' ■' ■■•'•

Pourquoi le faigait-on descendre aussi lentement? Cette position aérienne n'était pas drôle^ ni très rassurante non plus, après tout.

Il cria au guide de se dépêcher.

Mais la corde restait immobile.

Puis, comme par une sorte de jeu atroce, elleimprima une secousse subite au malheureux. M. Artier aperçut, au-dessus de lui, une chose terrifiante.

Sa femme, après avoir adressé au guide quelques supplications inintelligibles, à cause de Tangoisse qui lui coupait le souffle, se jetait à ses geooux. Lui, secouait la tête, puis, tout à coup, il regardait la suppliante et il souriait.

Ces secondes inexprimables se dilataient assez: pour contenir un monde d'horreur. Artier comprenait tout.

Le guide aimait sa femme, le guide voulait le tuer. Elle implorait le misérable. Il refusait. Puis,, brusquement, il se ravisait, il promettait, il imposait une condition. Et tout cela était dans sonsourire.

Et elle, qu'allait-elle répondre ?

Il voulait lui crier Tordre de refuser, mais il

176 FANTOMES d'iTALIE

n'avait plus de voix dans la gorge. L'abîme bleu d*en bas l'aspirait. C'était comme si quelqu'un l'eût tiré par les pieds. Le vide n'était plus le vide, il devenait une force effroyable qui le happait, qui l'entraînait.

Mais la corde remonta.

La femme avait dit oui. Il se retrouvait maintenant sur le roc, et quand ses pieds le sentirent, il oublia tout, malgré lui, dans une joie de bête qui vient d'échapper à la mort. Il ne voyait même pas l'homme qui avait failli le tuer et qui le tenait encore au bout de cette corde, prisonnier, comme un animal pris au lasso.

Mais la jeune femme n'oubliait rien. D'une poche de corsage, elle tira un revolver menu et ciselé comme un bijou et elle fît feu sur celui qui avait voulu l'outrager. Turiddû tomba.

Le ciel et la mer souriaient.

Page 1