‹ L'amour au jardinChapitre 4 sur 14 · LES PAPYRUS · texte numérisé non relu

LES PAPYRUS

|n Sicile, dans la plaine de Syracuse, une rivière coule entre des papyrus africains* Elle s'appelle la Cyané.

Pour Taller voir, il faut prendre, dans le petit port, une des barques amarrées au quai. Elle vous conduira d'abord vers la rade militaire, en franchissant, sous une arche, la digue qui relie l'Orlygie ancienne, la moderne Syracuse, à la terre ferme. Avec la souplesse d'une anguille qui file entre deux eaux, la nacelle passera entre les gros navires de commerce et de guerre, dont les carènes encombrent de leur masse ce havre héroïque qui vit le choc du monde grec et du monde romain

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et l'invasion carthaginoise. On gagne la rive opposée, la quille touche le sable, à l'embouchure de la Cyané ; il faut pousser l'embarcation à force de bras. Pendant quelque temps, on suit un canal rectiligne, le long duquel passent des troupes de chèvres blanches et jaunes ou des bœufs aux robes bleuâtres, dont les cornes ouvrent une immense envergure. Plus loin, on débarque, car le cours d'eau s'interrompt, les marins qui vous ont conduit vous accompagnent, la rame à l'épaule, jusqu'à Tendroit où la rivière recommence et où Ton descend vers une autre barque qui attend les promeneurs. Les papyrus apparaissent alors sur les deux rives : c'est ici que Ton entre dans le songe et dans les enchantements.

Plus sveltes que des arbustes, plus doux quel'herbe au regard, les végétaux chimériquesdressent leurs hampes de quinze à dix- huit pieds, couronnées d'une touÔe de cheveux verts comme ceux des nixes et des sirènes. Ils élèvent de chaque côté, le long du chemin d'eau, des murailles aussi légères que les brumes d'un rêve et pourtant impénétrables. En quelques coups de rame, on est au cœur de la solitude, et séparé du reste du mond*

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par ce double rideau de nuages glauques, moutonnant à l'infini. Les jeux de la lumière sur les cimes des papyrus tirent de leur vert uniforme des éclairs bleus ou des luisants d'acier ; à leur pied, l'air et Teau, entre leurs tiges pressées, inextricables, se teignent de reflets d'or, d'indigo, <i'émeraude ; attirés par la fraîcheur, des insectes se posent, vivantes gouttes de lumière, sur le rebord des feuilles largement épanouies à la surface •du ruisseau, qui bouillonne toujours d*un remous frais. La Cyané est d'humeur volontiers pétulante et colère, fantasque comme les chèvres de ses rives. On avance, les papyrus s'épaississent de plus en plus, le désert fluide se fait plus secret et plus vaporeux encore. L'univers réel est aboli ; on vogue à travers la légende vers quelque chimère. Sans doute cette allée d'eau encadrée d'une sylve flottante doit mener à quelque temple d'Isis, annoncé par les papyrus mystiques. Est-ce encore la Sicile ? N'est-ce pas déjà l'Egypte ? Ou plutôt un pays féerique qui n'a pas de lieu ni de nom sur la terre ?

Les Grecs de l'île ont connu jadis Cyané pareille aux rivières de Moschus et de Théocrite,

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bordée d'oliviers ou de rosiers sauvages ; il a fallu, pour créer le sortilège de ses bords, que des hommes basanés vinssent en Sicile, du fond des déserts africains : ce sont les Arabes qui ont apporté ici les papyrus, forêt sans branches, dit Cassiodore, moisson qui croît dans les flots.

La barque qui remontait le cours de la Cyané,. par ce soir de septembre, portait un couple de voyageurs.

Ce n'était pas encore la saison où ils affluent : la mode est, en effet, de ne visiter cette terre prodigieuse que lorsqu'elle est à peu près dépouillée de verdure et de fleurs. C'est à peine si quelques hôtels élégants commençaient à entr'ouvrir leurs portes ; il y avait encore dans l'île trop de soleil et de parfums, au gré des visiteurs.

Marthe et André avaient parcouru toute la ville antique et ses trois quartiers funèbres : Tyché, la Néapole, l'Achradine; ils avaient suivi la voie des Tombeaux, celle du Paradis, ils étaient descendus dans les verts labyrinthes des Latomies, celle des

Cordiers, qui ressemble à quelque grotte merveilleuse et formidable creusée pour abriter les enchantements de Kundry ; celle des Capucins d'après laquelle on a dessiné les souterrains d'Aïda. Ils avaient bu l'eau de la fontaine Aréthuse, ils étaient montés aux Épipoles et sur les ruines du théâtre antique d'où ils avaient contemplé cette chose inouïe, le coucher du soleil sur la rade de Syracuse, sur Ortygie et la campagne immense d'où surgissent les monts Hybla. Ils avaient erré dans le musée, frissonné du même émoi sacré devant le torse nu de Vénus Anadyomène, et ils s'étaient penchés sur la vitrine où brille l'impérissable beauté des médailles syracusaines. Le profil de Marthe était mince et fier comme celui des figures casquées qui se détachent sur l'avers des décadrachmes.

Le mari de la jeune femme les avait presque toujours laissés seuls, cloué à l'hôtel par une sorte d'hypocondrie bizarre. Il semblait ne point s'être aperçu qu'ils s'aimaient. Ils n'étaient pas encore amants, bien qu'ils se fussent promis de le devenir avant d'avoir quitté cette terre enchantée. Marthe avait dit à André :

« Ne me pressez point, ne cherchez point à hâter l'heure. Laissez-la venir d'elle-même, laissez agir le sortilège de ce pays. Pas d'impatience, ne brusquons pas la destinée. Le bonheur est un fruit qui doit tomber mûr de l'arbre d'or. Demain peut-être, il s'en détachera. Je sentirai tout à coup que le monde a cessé d'exister autour de nous, que je ne suis plus qu'une chose inconsciente et légère, emportée comme une feuille au courant de la joie. Alors, je vous regarderai, sans parole, et vous me comprendrez ; vous me presserez dans vos bras. D'ici là, non, ami !... Non... » Il s'était soumis, il avait affecté quelque mauvaise grâce à se résigner, mais il comprenait qu'au fond l'enchanteresse avait raison. Et peu à peu tous deux sentaient que l'instant ineffable approchait d'eux, ou plutôt que c'étaient eux qui s'ei> allaient doucement, lentement, comme à la dérive, vers le terme pressenti de leur félicité. Ils s'abandonnaient à un courant de langueur qui les portait vers l'infini.

Mais ni dans les halliers et les gouffres des Latomies paradisiaques, ni sur les murs héroïques de l'Euryèle, en face de la mer glorieuse et des

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campagnes riches de soleil, parmi le triomphe des^ couchants et la sérénité des crépuscules douloureux et divins, ils n'avaient pu oublier tout à fait le monde et les conseils importuns de la prudence, ils entendaient encore les rumeurs mesquines chuchotées à leurs oreilles : le charme qui devait les rendre insensibles et sourds à toute autre voix que celle du désir n'était pas formé encore.

La barque avançait toujours, elle atteignait presque la source de la Cyané et ses profondeurs d'un bleu dense, vibrant, et pourtant translucide comme un bloc de saphir étoile de lueurs, — le bleu de fleur qui lui a donné son nom.

Les fils de lumière qui se croisaient dans l'air d'automne tissaient autour du couple les mailles d'un filet doré, pareil à celui qui emprisonna Mars et Vénus. Il leur fallut rompre des rets enchantés pour sortir du bateau.

Les bateUers s'étaient éloignés pour aller boire le muscat chez quelque paysan de leur connais-

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sance. André et Marthe restaient seuls, sur la rive de Cyané, Cyané qui fut jadis une nymphe amoureuse, l'amante du fleuve Anapos. Autour d'eux s'étendait la campagne mythologique qui vit le rapt de Perséphone par l'audacieux Pluton, lorsque la terre s'ouvrit jusqu'aux enfers, sous le trident du Dieu, pour l'engloutir avec sa proie délicieuse.

Et Marthe regarda André. Car l'heure était venue.

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