‹ L'amour au jardinChapitre 5 sur 14 · L'ENSORCELÉ · texte numérisé non relu

L'ENSORCELÉ

■EVANT le constahkt le cocher Jim Parker fit le récit suivant :

— Voilà. C'était au petit jour, je venais tout juste de sortir du dépôt avec mon cheval et mon cab, lorsque j ai rencontré le gentleman. Il avait Tair d'un grand seigneur ; j'ai bien remarqué sa pelisse et ses bagues. Il paraissait vraiment excité, et absorbé en même temps ; j'ai pensé qu'il avait peut-être bu beaucoup de gin ou qu'il s'était fait décaver au club. Mais les affaires des clients ne nous regardent pas.

Il m'a donc sifflé et il est monté dans ma voiture. Je lui ai demandé où il fallait le conduire. Il m'a d'abord répondu : — Où vous voudrez ; — et puis il s'est repris et il m'a dit de le mener hors de

la ville, en suivant la Tamise. J'ai obéi, naturellement.

Quand nous sommes arrivés près du pont, hors de Londres, il a cogné à la vitre et il m'a dit d'arrêter. Il est descendu. Il y a là une méchante taverne où fréquentent des ivrognes, des rôdeurs et d'autres rascals. Il y est entré, après m'avoir ordonné de l'attendre ; je l'ai vu s'asseoir à une table et je l'ai entendu commander du whisky au cabaretier. Il n'en finissait pas. Si bien que je me suis endormi sur mon siège, pendant que ma bêtes'cndormait dans les brancards. Vous savez, sir, le métier est fatigant.

Quand je me suis réveillé, je n'ai plus vu le gentleman. Il était parti. En regardant dans ma voiture, j'ai trouvé sur les coussins sa pelisse et ce paquet de photographies.

Il les tendit au constable qui les examina et reconnut qu'elles représentaient toutes la même femme dans des costumes différents. Il n'eut pas de peine à l'identifier. Les journaux illustrés avaient cent fois reproduit les traits du modèle, une ravissante artiste, la Chiarina, première danseuse de l'Empire.

FANTOMES d'iTALIE 187

Dans la même journée, la police reçut un autre témoignage intéressant. Des agents de service la nuit précédente, près d'un music-hall, rapportèrent qu'ils avaient vu un personnage d'aspect aristocratique, mais d'allures incohérentes, stationner devant la porte de sortie des artistes, comme s'il eût attendu quelqu'un. Attente bien inutile, car personne ne devait sortir ce soir-là ; le théâtre ne donnait alors que des représentations cinématographiques, et les opérateurs avaient quitté l'établissement avant que le public se tût écoulé. Cependant, l'inconnu avait passé la nuit en faction devant cette porte qui ne devait pas s'ouvrir. Les policemen avaient été sur le point de l'accoster pour lui demander ce qu'il faisait là. Mais comme il ne troublait pas Tordre et que son entêtement maniaque à guetter des gens qui ne viendraient pas ne constituait point un délit, ils s'étaient abstenus. Un sentiment bien anglais des droits du citoyen leur avait fait respecter une extravagance inoffensive.

Or, le signalement qu'ils donnèrent de Tétrange personnage s'appliquait exactement au client du cabman Jim Parker.

On fit une enquête parmi les employés du music-hall qui avaient affaire au public. Ils se rappelèrent qu'un élégant spectateur qui louait régulièrement son fauteuil, toujours le même, au quatrième rang, avait suivi toutes les représentations cinématographiques depuis la première. Ils le décrivirent : la pelisse, les bagues, les façons aristocratiques un peu hautaines, l'air tantôt morne et tantôt agité, tout y était. Ce spectateur d'une fidélité si opiniâtre ne faisait qu'un avec l'homme da cab et le noctambule qui avait monté sa faction de minuit à six heures du matin devant la porte des artistes.

Enfin, la semaine ne s'était pas encore écoulée,, quand une grande dame, accourue en toute hâte d'un château du Yorkshire, se présenta devant le magistrat instructeur dans un état d'affolement et de désespoir. Son mari, qui l'avait quittée depuis trois semaines, ne lui avait donné aucune nouvelle, et elle se demandait ce qu'il était devenu lorsqu'elle, avait appris par les journaux ce que l'on com-

FANTOMES d'iTALIE 189

mençait à appeler le mystère du Handsome- Theatre.

On la confronta, sur sa demande, avec le cabman Jim Parker, avec les agents, avec le personnel du music-hall. Dans le portrait concordant qu'ils firent tous du héros de Taventure, elle reconnut son mari, lord Wyndermere.

Qu'était-il devenu, à présent, celui qu'elle avait épousé par amour, deux ans plus tôt ? Avaitil disparu pour toujours ? Était-il fou ? Était-il mort ? Tout ce qu'on racontait de lui faisait pressentir un cruel mystère, qu2 personne ne pouvait pénétrer, mais à travers lequel on devinait la démence et la fatalité ou le crime.

Pendant deux jours, lady Wyndermere fut folle elle-même d'angoisse et d'épouvante, et aussi, d'une espèce de jalousie violente et obscure à la fois comme un cauchemar.

Ces photographies de la danseuse Chiarinar que lord Wyndermere avait laissées dans un cab, qu'elle avait tenues un instant entre les mains et que le juge lui avait reprises, parce que c'étaient des pièces nécessaires à l'instruction, elle les avait sans cesse devant les yeux. Si lord Wyndermere

avait disparu, s'il était mort, peut-être dans la | folie, c'était à cause de Chiarina. Elle le sentait, elle en était sûre.

Mais le reste, tout le drame atroce^ elle Tignorait. Elle l'ignorerait sans doute toujours.

* lie

Peu de temps après, la Tamise rendit un cadavre. C'était celui de Lord Wyndermere, vêtu de son costume de soirée. Dans la poche intérieure du frac, on retrouva encore des photographies de la danseuse, et au milieu du paquet, qui l'avait protégée contre l'action de l'eau, une teuille de papier sur laquelle on put déchiffrer quelques lignes. On arriva à lire :

« Comme tu étais belle ce soir, Chiarina l « Comme ta danse était voluptueuse I...

« Tu m'as souri... je t'ai comprise. Tu vien- « dras me rejoindre après le théâtre. Je t'attendrai.

« ne manque pas... Je mourrais si tu ne venais

« pas. »

FANTOMES d'iTALIE 191

Puis, c'était un griffonnage incompréhensible,un vrai grimoire de fou, au milieu de la page. Tout au bas, l'écriture s'était raff"ermie, dans un effort de décision, un sursaut d'énergie fiévreuse :

« Tu n'es pas venue... Je meurs... »

Lord Wyndermere était donc mort pour Chiarina, pour Chiarina qui n'avait jamais paru cependant à ce théâtre devant lequel il l'avait attendue toute une nuit en vain, avant de se jeter dans le fleuve.

Mais depuis des semaines, on y donnait la représentation cinématographique d'un grand ballet de l'Empire, où elle avait triomphé l'année précédente. Et sur l'écran, la radieuse créature apparaissait^ dans la grâce de sa danse, souriante, vivante extraordinairement.

Lord Wyndermere, fasciné, ensorcelé par une suggestion plus forte que sa raison sans doute, avait cru la voir vivre devant lui, avait lu sur les lèvres de ce fantôme dansant la promesse d'un tmour réel. Et il s'était épris d'elle, image, illusion, fantôme, comme de la Chiarina véritable. Il avait donné rendez- vous à cette ombre et

l'onibre n'était pas venue. La déception l'avait tué.

Cest du moins l'explication qui fut trouvée par un médecin aliéniste des plus recommandablés.

Page 1