‹ L'amour au jardinChapitre 6 sur 14 · LE GARIBALDIEN · texte numérisé non relu

LE GARIBALDIEN

£^LL est tombé dans la même bataille que son lieutenant Bruno Garibaldi, le petit-fils du héros des deux mondes, et maintenant, sur son lit d'hôpital, veillé par une infirmière qui a l'air, sous sa robe neigeuse, d'ua grand ange blanc, il agonise.

Il est très pâle et très beau : les balles qui ont troué deux fois sa poitrine ont épargné son visage. Né parmi les enchantements de la Méditerranée, sous un toit de pêcheurs, dans une anse violette de Capri, il a reçu le seul héritage que ses aïeux pouvaient lui transmettre : la grâce robuste d'un jeune dieu marin, un front étroit et pur, sous la sombre couronne de ses cheveux qui bouclent

194 FANTOMES d'iTALIE

comme les anneaux d'une vigne folle, un profil de marbre et surtout des yeux de diamant noir qui, hélas 1 s'amortissent à présent et peu à peu s'éteignent. Lorsque, debout dans sa barque, solidement piété, déployant et reployant tour à tour ses bras cuivrés de soleil, dans la manœuvre des avirons, il voguait vers le large, parmi Tordu levant ou du couchant, il resplendissait de jeunesse et de force comme un héros de la mythologie.

Maintenant, c'est un être qui n'existe plus qu'à demi, qui glisse de minute en minute hors de la vie, sur une pente de vertige, et cherche des deux mains à se rattraper à une pierre, à une branche, à une touffe d'herbe, sans pouvoir saisir autre chose que ce drap lisse, déjà linceul. C'est un moribond auprès duquel on marche d'un pas suspendu, en parlant très bas.

— Sîgnora, murmure-t-il, signora !

L'infirmière s*est approchée ; elle croit qu'il l'appelle. Elle se penche vers lui. Il voudrait se tourner vers elle, mais sa tête ne pourra plus jamais faire un mouvement, et seuls les yeux magnifiques, avec leurs feux qui se voilent, conservent la faculté de s'orienter encore une dernière

FANTOMES d'iTALIE 195

fois vers la joie suprême que leur offrent ces tendres yeux de femme :

— Signora, signora !

Que veut-il ? Il semble implorer, invoquer quelqu'un ou quelque chose. Elle se penche davantage, elle l'interroge très doucement. Mais il ne peut plus répondre. Comprend-il encore ? Alors, elle a une inspiration : elle pose sa main délicate sur le front qui se glace. L'angoisse du moribond a cessé aussitôt : serait-ce l'apaisement final qui commence ? Non, c'est de l'extase^ car le regard s'est tout à coup rallumé ; il rayonne d'une joie indicible, et les lèvres, au lieu de leur appel suppliant, murmurent :

— Cotn è beîla !

La jeune femme retient ses larmes. Il ne s'agit pas de pleurer en ce moment : la vraie pitié, la vraie miséricorde, c'est de rester quelques minutes encore souriante et tranquillement belle pour aider cet homme à mourir dans la paix et la clarté, dans l'épanouissement d'un rêve. Elle sent, elle devine qu'elle tient auprès du mourant le rôle et la

196 FANTOMES d'iTALIE

place d'une autre, de l'inconnue âvec laquelle son délire la confond : amie ou fiancée.

Il prononce encore quelques mots :

— La Grotte d'azur ? Oui, signora, c'est près d'ici... Ne craignez rien, je suis prudent... Oui> Teau y est toute bleue, comme le ciel.

Et il sourit, mais ses lèvres se décolorent.

Pourquoi, dès que la guerre éclata entre la France et les bandits d'Allemagne, Raftael fut-il le premier à s'inscrire sur la liste des volontaires dans la province de Naples ?

Certes, il avait de qui tenir : les souvenirs de famille, toujours vivaces en lui, parlaient haut et clair. Son grand-père avait été à Dijon, en 1870, avec les autres chemises rouges, et il s'était battu terriblement pour la France rédemptrice de la terre italienne : il y avait dans la maisonnette de Capriun portrait à demi effacé du Garibaldien en attirail de guerre, et aussi une image populaire de Garibaldi lui-même, avec sa tace de lion et son re-

FANTOMES d'ITALIE 197

gard d acier qui semblait encore défier les suppôts de l'Autriche. Le dictateur, dans ce chromo tout enfumé, apparaissait comme le génie héroïque d'une race, et sur les humbles veillées, sur les pauvres repas, sur les travaux de chaque jour, accomplis avec résignation, planait son âme ardente de révolutionnaire et de soldat.

Oui, sans doute, Raffael était né garibaldien, et il ne pouvait pas faillir à ses origines. Cependant...

Lorsqu'il signa son enrôlement sur la liste glorieuse, du même cœur que la milice de Sparte se mettant en marche pour les Thermopyles, était-ce bien le souvenir de l'aïeul qui l'enflammait et n'obéissait-il qu'au regard impérieux de Giuseppe Garibaldi, lui indiquant son devoir dans la vieille image qui régnait sur le foyer paternel ?

Raflael, en ce moment, voyait une figure de femme lui sourire, une figure de Française.

Un jour, à l'heure merveilleuse où le soleil s'incline vers les hauteurs du Monte Solarioqui domine Anacapri, deux dames étrangères étaient montées dans sa barque et lui avaient ordonné de les conduire à la Grotte d'azur. C'étaient la mère.

€t la fille. Tandis qu'il ramait, pieds nus, arc-bouté dans une attitude de vigueur et d'harmonie et chantant, pour complaire au désir delà jeune fille, une chanson de Piedigrotta, ses yeux avaient rencontré ceux de la vierge mondaine, alanguis par le charme du crépuscule, de la mélodie et de la solitude sur les flots diaprés de soleil. Et, pendant une heure, il l'avait aimée, aimée follement, à en mourir, croyait-il. Elle était si blonde, si douce de visage, de gestes, de parole 1

Et, tandis qu'il maniait, dans un jeu démuselés souple et rythmé, les avirons frangés d'écume étincelante, il fut tenté dix fois de renverser l'embarcation, de jeter cette étrangère trop belle et trop douce dans la mer perfide, afin de l'emporter à la nage, à travers le gouffre, comme un triton ravissant une nymphe. Puis, tout aussitôt, son désir s'humiliait devant elle et lui demandait pardon ; et il ne la regardait plus que comme une inaccessible madone dont il aurait seulement voulu baiser à genoux la robe d'azur et d'étoiles...

La promenade avait pris fin, l'étrangère était partie, et Raffael avait gardé, pour la porter

FANTOMES d'iTALIE 199

comme une médaille, la pièce d'argent qu'il avait reçue d'elle en pourboire.

Mais, quand il apprit que l'immonde* Allemagne se jetait sur nous, que la bête puante était déchaînée et qu'elle ouvrait la gueule pour engloutir la France, Raffael se souvint de la Française. Il se dit qu'il fallait la défendre et il s'engagea. Son père l'embrassa, le bénit au nom de l'ancêtre à la chemise rouge et sa mère pleura. Lui, il s'en alla les yeux secs, grisé de colère et de joie, à l'idée de l'ennemi et de la bataille, se battant déjà, pour ainsi dire, soldat de la liberté et de la civilisation, comme son grand-père, mais, de plus, soldat de l'amour.

Et, à cause d'une femme, il se battit pour la France comme pour une femme, ardemment, joyeusement. Il fut chevaleresque à l'italienne et à la française, ainsi qu'aux beaux temps héroïques où les paladins mouraient, une fleur à la bouche, pour leur dame. Noble sang latin, si pur, si généreux, si avide de couler et de briller au soleil de la justice, de la liberté, de la passion ! Ton flot sera toujours assez fort pour noyer la barbarie, et c'est afin qu'il n'y ait plus de barbares sur le sol

200 FANTOMES d'iTALIE

des peuples délivrés que tu te répands ainsi, noble j sang d'Italie, mêlé au sang français !

Dans l'hôpital blanc, sous la chaste caresse de cette main qui effleure son front moite de l'agonie v le jeune Garibaldien achève de mourir.

Masques

Mm

Mm

tM\

Page 1