‹ L'amour au jardinChapitre 7 sur 14 · LE VISAGE IMMOBILE · texte numérisé non relu

LE VISAGE IMMOBILE

UR la route merveilleuse de Glion qui domine le dernier enfoncement du lac de Genève, les villas de Montreux et de Territet, le château romantique de Chillon et le chaos bleuâtre des montagnes d^où s'élance la Dent du Midi, un couple passait lentement, presque chaque soir, avant le coucher du soleil.

Ils étaient également beaux, l'homme et la. femme, également jeunes : ils se donnaient toujours le bras. Ils marchaient du même pas ; pourtant, celui de Thomme avait quelque chose d'automatique comme chez les aveugles. Il ne regardait jamais le paysage, il ne se tournait pas non plus vers sa compagne en lui parlant, mais de

temps à autre, il lui pressait le bras avec tendresse.

Elle, au contraire, ne le quittait guère des yeux; si parfois son regard s'en distrayait pour suivre entre les rives rougissantes du lac les jeux du crépuscule, elle le reportait sur lui en hâte et comme avec remords.

Il y avait alors dans sa contemplation une sorte de ferveur triste et de douloureuse pitié. On comprenait aussitôt qu'elle avait consacré tous les instants de sa vie à cet homme, et qu'elle s'imputait à crime la distraction la plus fugitive qui interrompait un instant son culte.

Certes, le sentiment qu'elle éprouvait pour ce compagnon ne devait pas être seulement de l'amour. Auprès de lui elle accomplissait une tâche sacrée ; elle était en fonction de religion et de maternité. Même son ardeur et son empressement se nuançaient d'une humilité qui aurait fait croire qu'en l'aimant ainsi elle rachetait ou expiait quelque chose.

Pour lui, il gardait un visage étrangement immobile. Ses yeux ne cillaient point, quand la lumière les frappait ; ses paupières n'avaient point

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de ces battements légers qui trahissent, pendant

une causerie, les mille impressions et les mille

. mouvements de l'âme chez celui qui écoute ou

f répond. Aucun muscle ne tressaillait sur ses joues.

Il ne rougissait ni ne pâlissait jamais. Enfin, chose

plus extraordinaire que tout le reste, lorsqu'il par-

; lait, ses lèvres ne se modelaient pas sur sa parole

' avec la plasticité de la vie, mais elles remuaient

tout d'une pièce, comme les lèvres d'un masque. Et

I cette parole était mal formée, saccadée, bizarre,

pareille à celle des ventriloques.

Si l'on avait pu s'approcher de très près et tout à loisir examiner le visage immobile, on aurait eu l'explication de ces traits inertes, de ce teint invariable, de ces lèvres rigides, de ces yeux sans vie et sans rayonnement.

Le promeneur aveugle portaitun masque de cire. Et si Ton eût soulevé ce masque, chef-d'œuvre d'un opérateur fameux, on aurait vu une chose capable de faire s'évanouir tout autre qu'un chirurgien ou un tortionnaire de l'Inquisition.

Cela n'aurait pas pu s'appeler un visage, car <ela n'avait pas de lèvres ni d'yeux et la moitié du nez avait été arrachée.

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C'est sur ctitte horreur que la science miséricordieuse avait plaqué le mensonge d'une beauté de cire, rendant au monstre les apparences de l'humanité.

Fanny était la fille d'un armateur de Bordeaux^ M. de Tressac: une bonne noblesse de Gascogne, fortune brillante, haute honorabilité. M""* de Tressac étant morte depuis de nombreuses années, l'armateur et son unique enfant vivaient seuls dans un vieil hôtel avec une cour moussue et un quinconce de marronniers comme il y en a encore au fond des provinces ou du faubourg Saint- Germain, cette noble province de Paris. Mais l'intérieur de l'antique maison réservait au visiteur quelques surprises. Tout près d'un salon aux lustres solennels, aux iauteuils déteints dont les bois s'en allaient en poussière sous la morsure des vermisseaux, s'ouvrait, au premier étage, un hall vitré qu'on avait improvisé sur une terrasse ; il abritait la flore la plus étrange qui se puisse admirer sous les tropiques. On y voyait ces plantes

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courtes et grasses, qui semblent prêtes à éclater et

. à cracher par leurs blessures les sucs vénéneux qui

; les gonflent ; ces tiges géantes barbelées de pi-

, quants, ces fruits énormes pareils les uns à des

tumeurs, les autres à des bosses hideuses ou bien

à des outres empoisonnées. Tout cela venait des

, pays lointains où les navires de M. de Tressac

I avaient fait escale. Quand il se promenait dans sa

serre, il avait la sensation d'errer dans une savane

de Java ou des Antilles.

Il possédait aussi de grandes cages toutes pleines d'oiseaux des îles, magnifiques et bruyants, qui, vers midi, ramageaient à tue-tête, sous la chaleur de l'astre, se croyant sans doute rendus à leurs forêts natales.

Mais le favori de l'armateur et de sa fille était un singe noir et blanc, de l'espèce des jockos. Il différait de ses congénères dont le caractère passe pour malicieux : le sien était doux et caressant. Il raffolait surtout de sa jeune maîtresse ; il se blottissait sur ses genoux, dans ses bras, et se laissait taquiner par elle, lui l'animal taquin par nature. Quand il méritait d'être corrigé, ce qui était rare, il acceptait le châtiment de sa main avec une en-

tière soumission. Il ne montrait d'humeur que contre un autre favori de la jeune fille — sonépagneul — quand elle le caressait devant lui.

Bref, il était comme une espèce de caniche, plus agile et plus intelligent. Il faisait la joie de l'hôtel; il le remplissait de ses gambades fantastiques, sautant, à travers le salon, d'un piano sur une étagère, sans jamais rien briser, comme il eût sauté d'un bambou à un autre dans une forêt de son pays.

Pendant une saison à Biarritz, Fanny de Tressac fit connaissance d'un jeune homme qui brillait parmi les cavaliers du polo et des rallies : Gérard de Sermeuse. Ils se trouvèrent ensemble dans les bals et les chevauchées. Cela débuta comme un flirt léger, pareil à tant d'autres qui s'ébauchent entre jeunes gens du même monde dans l'oisiveté enfiévrée des villes d'eaux. Mais un amour réciproque et profond s'ensuivit.

Quand la saison fut finie, Fanny et son père revinrôQt à Bordeaux. La famille du jeune homme

habitait les environs. Admis maintenant à faire officiellement sa cour, Gérard venait presque quotidiennement à l'hôtel de Tressac Ce furent de délicieuses fiançailles. Gérard était empressé et tendre ; Fanny, dont le cœur débordait d'affection inemployée, comme il arrive à beaucoup de jeunes filles privées trop tôt des douceurs maternelles, donnait enfin cours à son impétueuse passion d'aimer, qui, jusqu'alors, s'était presque ignorée soi-même.

M. de Tressac était trop occupé pour surveiller constamment les fiancés qui y gagnaient de fréquents tête-à-tête ; il n'avait point d'ailleurs les préjugés de la bourgeoisie ni la pruderie de la province sur ce chapitre. Il ne trouvait rien de scandaleux ni d'imprudent à laisser une honnête fille causer librement avec son futur mari. Toutes les manières que font certains parents en de telles circonstances et les précautions ridicules dont ils s'embarrassent lui semblaient parfaitement absurdes.

— Cela est bon, disait-il, dans les pays d'Orient où le mari enlève sa femme afin de faire croire qu'il a fallu cette violence pour triompher de sa

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pudeur et de ses répugnances envers la réalité du mariage. Ou encore chez les peuples qui exigent que l'épouse se dévoile pour la première fois devant l'époux dans la chambre nuptiale.

Et il pensait que la morale et l'ordre de la iociété n'étaient point grièvement atteints lorsque par hasard deux fiancés prenaient, sur les félicités qu'ils s'étaient réciproquement promises, l'acompte de deux ou trois baisers.

C'est ce qui arrivait à Fanny et à Gérard, lorsque M. de Tressac les laissait seuls.

Un jour, leurs lèvres s'étaient ainsi unies, mais plus longuement que les autres fois. Ils avaient perdu conscience ; ils oubliaient dans la demiobscurité du grand hall, plein de végétaux exotiques, jusqu'à la possibilité d'une surprise, si quelque domestique survenait, amené là par son service ou bien par la curiosité... Mais enfin, ils se séparèrent...

A ce moment, une forme velue, jaillie du sol,

bondit entre eux, s'accrocha à la poitrine de Gérard.

Le jeune homme poussa un hurlement. Le jocko lui mordait le visage, et lui implantait dans sa chair ses griffes en même temps que ses crocs.

Fanny ne put faire lâcher prise à la bête. Gérard continuait à hurler de douleur, sa fiancée mêlait ses cris aux siens.

Ce fut M. de Tressac qui abattit le singe d'un coup de revolver.

Gérard ne mourut pas ; Fanny eut l'atroce courage, malgré l'opposition de son père, d'aller voir, sur son lit de torture l'aveugle défiguré, et elle lui renouvela sa parole.

Quand il fut guéri, elle Tépousa. On vit devant l'autel une jeune fille qui pleurait de souffrance et de joie exaltée sous son voile et un homme dont le visage était miraculeusement immobile, dont les lèvres ne remuèrent qu'à peine quand il prononça le « oui ]).

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