LA PLUS BELLE AUMONE
^1%J'E médecin causait avec Pierre, venu pour ^tei^^ voir la malade.
?^^*-i — Ainsi, docteur, vous êtes sûr qu'elle n*a plus qu'un mois ou six semaines à vivre ?
— Tout au plus. Elle peut être enlevée avant ce terme; elle ne le dépassera certainement pas. La tuberculose est arrivée à son dernier période. Je me demande comment cette pauvre femme respire et comment elle existe encore.
La conversation se prolongea pendant quelques instants entre le médecin et l'ingénieur. Puis celui-ci se rendit auprès de la malade. Mais, depuis que le praticien s'était prononcé d'une
façon si catégorique sur l'état de sa cliente, il avait paru, pour ainsi dire, absent de l'entretien, n'écou* tant plus guère et ne répondant qu'à peine, comme pris tout entier par une idée qui s'était brusquement emparée de lui.
Deux ans auparavant^ Pierre Boutet et Jacques Monvei étaient partis ensemble pour prospecter des mines dans l'Asie centrale, au milieu de cette région thibétaine, montagneuse et presque inexplorée encore, qui résiste opiniâtrement à la pénétration civilisatrice, défendue par la férocité de ses habitants, par ses rocs ardus et par ses déserts.
Pierre seul était revenu.
Un soir, en effet, Jacques Monvei, qui aimaïc^ par moment, la solitude et la rêverie, ainsi que beaucoup d'hommes d'action, s'était aventuré seul hors du campement, pour jouir mieux de la douceur du silence éioilé d'une belle nuit d'Asie. Il n'avait pas reparu ; les recherches poussées aussitôt et de tous côtés par son compagnon n'avaient pas abouti.
Les soirs précédents, on avait vu rôder des nomades autour du campement : ces écumeurs du désert sortaient de l'ombre et y rentraient fantas-
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tiquement, comme des démons. Sans aucun doute,
Jacques Monvel était tombé entre leurs mains et il avait péri — après quels supplices !
Pierre Boutet le pleura sincèrement. Ils avaient été des amis iraternels depuis l'enfance et le collège ; ils s'étaient retrouvés à TÉcole ; leur profession, leurs relations communes, les affaires qui les associaient presque toujours achevaient de faire de ces deux hommes deux camarades inséparables, combattant au même rang dans la bataille de la vie.
Et cependant, lorsque la disparition de Jacques Monvel avait rendu libre Germaine, sa jeune femme, Pierre, s'il avait eu l'âme moins loyale et moins haute, aurait pu ressentir une joie involontaire. Car il adorait en secret la compagne de son ami, cette douce Germaine, si frêle, si attendrissante par sa pâleur et sa grâce de petite fille, si bien faite pour inspirer un amour apitoyé et craintif.
Elle était déjà souffrante lorsqu'ils étaient partis, atteinte du mal qui devait la tuer.
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Il la revoyait, â présent, pour la première fois depuis son retour. Il avait réussi à dissimuler son épouvante en la retrouvant si changée, et même, il était parvenu à reprendre, sans trop d'efforts apparents, le ton de leurs anciennes causeries, lorsqu'il venait, en intime, s'asseoir au foyer de son ami, près de la jeune épouse accueillante et souriante. Quant à elle, bien qu'elle ne crût peutêtre pas sa fin si proche, elle se savait perdue et, paisiblement, elle le lui dit. Puis elle ajouta :
•— Je suis résignée à la mort, mon ami. Mais fsiirais tant voulu revoir Jacques ! Quand je pense que je ne le reverrai plus jamais, je me révolte comme devant Tabsurde. Et c'est cela que je n'accepte pas, moi qui accepte la mort
Elle se tut un instant, prise d'une suffocation soudaine. Puis elle acheva :
— Faut-il vous le dire ? Vous ne me traiterez pas de folle ? Je n'ai jamais cru, je ne peux pas croire, je ne croirai jamais qu'il soit mort.
Elle le regardait de ses yeux ardents. On tût dit qu'elle cherchait à lui faire partager ce doute, à lui qui ne pouvait avoir, hélas ! aucun doute ; qu'elle voulait lui arracher un mot d'assentiment, d'acquiescement à son espérance insensée. Son visage creux, transfiguré par la fièvre et la passion hallucinante, rayonnait d'une sorte de beauté spectrale.
Pierre la regardait aussi : c'était un solennel silence. Puis il répondit cette chose stupéfiante:
— Moi non plus, je ne peux pas croire qu'il soit mort, j'espère, je veux espérer.
Une main glacée lui prit la main. Un rire de joie, un rire de tolie, éclata et finit dans la toux et les râles.
Quelques jours s'étaient passés quand il revint. Il tenait à la main un papier bleu, un télégramme, sans doute, qu'il froissait machinalement. Sa physionomie, un peu contractée, semblait nerveuse. Ils causèrent, et, naturellement, du disparu. Pierre répéta sa phrase de l'autre jour :
— Moi non plus, je ne peux pas croire qu'il soit mort.
Btil ajoutait :
— Je le crois de moins en moins, à mesure que je réfléchis davantage aux circonstances de sa disparition... Il était armé. Les Thibétains sont féroces mais lâches : de vrais chacals. Ils ont une peur superstitieuse des armes à feu... Je supposerais plutôt qu'il s'est égaré... qu'il a longtemps erré dans le désert. Il avait sur lui, je m'en souviens, des vivres de conserve, ainsi que moi, du reste... Il a pu atteindre un poste européen. Delà, il n'est pas non plus impossible qu'il ait gagné la côte, qu'il ait trouvé le moyen de se faire rapatrier... dans quelque temps d'ici... Non, je ne désespère pas encore, je suis comme vous. Ah ! si j'avais le moindre indice...
— Mais vous n'en avez aucun ? interrogea-t-elle, haletante.
— Non... Cependant, attendez... Oui, peutêtre.
— Mon Dieu I
— Oui... Et même, c'est mieux qu'un indice... c'est presque une preuve...
— Jacques est vivant ?
Le cri avait jailli avec une force inouïe de la poitrine martyrisée.
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— Cette preuve, où est-elle ?
Il parut hésiter une seconde, puis, du même geste dont il eût déclenché les ressorts de la destinée, il lui tendit le télégramme.
— La voici, dit- il.
Elle lut :
« Je suis sauvé. Je reviens en,France, sur YOxus. <i Prépare Germaine à cetre joie. Amitié frater- « nelle. — jAcauES. »
La dépêche, qui venait des Indes, portait le timbre du port d'embarquement que VOxus avait déjà quitté sans doute.
La joie ne tue pas ; elle ne guérit pas non plus. 'Germaine, pendant les journées qui suivirent, vécut dans une espèce d'allégresse surhumaine, malgré la torture de sa chair promise à la mort, les déchirements et les étouffements qui, tour à tour, la suppliciaient ; sa face, exténuée de douleur et de faiblesse, resplendissait d'une lumière surnaturelle. Mais la maladie poursuivait son œuvre
avec une régularité implacable, comme si elle avait voulu justifier la prophétie terrible du médecin.
Germaine ne s'en apercevait pas, elle ne se sentait pas mourir.
Un matin, Pierre la trouva tellement radieuse qu'elle aurait pu figurer à la fois, par la splendeur et la pâleur de sa face, l'ange de la vie et l'ange de la mort.
— Moi aussi, s'écria-t-elle en l'apercevant, j'ai reçu une dépêche.
Et dans sa main, qui ressemblait maintenant à un débris d'ossuaire, elle tenait un papier qu'elle avait encore la force d'agiter d'un air de triomphe.
— Vous voyez, il a profité de la première escale pour me télégraphier. Lisez, mon ami, vous verrez comme c'est affectueux, tendre et charmant. Pauvre cher 1 Quelle peine il aura quand il me trouvera si malade ! Mais cela m'est presque égal de mourir, maintenant.
Et Pierre dut lire la dépêche ; elle exigea qu'il la lui relût à voix haute, tant ces paroles d'amour suprême étaient douces à son oreille de mourante.
— Elle n'ira pas jusqu'à demain, avait dit ce jour-là le médecin à Pierre.
Celui-ci entra dans la chambre de la malade après avoir, d'un effort suprême, commandé aux muscles de son visage de se détendre dans une expression apaisée, heureuse.
— Chère amie, annonça-t-il dès la porte, je suis aujourd'hui un messager de joie. L'Oxus arrive ce soir à Marseille, j'en ai la certitude, car je viens des bureaux de la compagnie.
Alors, elle se dressa sur ses oreillers, le visage inondé d'une joie magnifique ; tout le bonheur de ce monde resplendit dans son regard.
Puis elle retomba...
Et ce fut la fin du plus beau mensonge qui ait peut-être été jamais osé et soutenu par un menteur sublime. Pierre avait menti depuis le jour où le médecin lui avait annoncé la mort prochaine de la jeune femme ; les deux fausses dépêches avaient été envoyées sur sa prière par un ami, le commandant en second de VOxus, Il avait accompli tout cela dans un sentiment d'amour héroïque pour la moribonde, afin qu'elle connût, avant de mourir, la joie suprême qui lui ferait oublier la mort. Cette aumône de bonheur à celle qui s'en allait^ n'étaitce pas la plus belle aumône?