ACTE PREMIER
GABRIELLE
Votre devoir!... A merveille !... Mais, n'oublions pas le mien. J'ai des obligations envers vous. C'est ma coquetterie qui vous a poussé vers l'abîme. [Chai^ les fait un signe de dénégation.) Vous dites non? Vous étiez d'un autre avis le lendemain de cette mauvaise heure que j'ai consenti à passer avec vous. Coquette, froide, sans cœur, sans àme !... Comme vous y alliez !... Je ne mérite pas tous ces noms-là, mais il y en a un, celui d'imprudente, que je retiens. Il me donne le droit de veiller sur vous. C'est mon imprudence qui m'a jetée trop tôt dans vos bras. C'est elle qui n'a pas su vous modérer sans vous désespérer... Car il n'y avait pas lieu de désespérer... Si j'ai consenti à la légère, vous vous êtes arrêté comme un aveugle à deux pas du but... Mais ce petit coup de griffe qu'on vous donne en passant, ne diminue pas mes torts. J'ai une responsabilité dans votre désastre, ne me faites pas le chagrin de le supporter seul.
CHARLES
Croyez-moi, si je me laissais convaincre, il ne vous faudrait pas longtemps pour me mépriser.
GABRIELLE
Ali ! vous me connaissez mal ! Autrefois, c'est en croyant lire dans vos yeux une détresse, un besoin d'être consolé et plaint, que mon cœur allait vers vous. Je savais bien alors que vous n'étiez pas dans la
peine, mais l'expression touchante du regard suffisait à m'émouvoir. A présent, votre angoisse est certaine. Vos yeux qui me conjurent de me taire, j'y vois une douleur réelle. Comment voulez-vous que je ne retrouve pas les anciennes émotions, encore plus vives?... Non, je ne vous mépriserais pas. Allez, mon ami, n'ayez pas de respect humain. Je dis la vérité... L'influence mystérieuse que vous aviez sur moi, renaît tout entière... Ne perdons pas cette chance d'être heureux... Il est arrivé qu'une fois, dans un accès d'enthousiasme, j'ai devancé mon cœur... Vous m'avez appelée coquette, je n'étais qu'emballée... Lorsqu'un cîieval emporté se maîtrise, il est tout frémissant, prêt à la révolte. On le calme par la douceur. Vous m'avez rudoyée, je ne demandais qu'à être rassurée. Si, de moi-même, je reprenais le chemin sur lequel j'ai autrefois galopé trop vite, n'auriez-vous pas la patience de m'attendre?
CHARLES
Pourquoi faut-il que nous nous comprenions si tard!
GABRIELLE
Lorsque deux âmes se cherchent et se retrouvent, comment peut-il être trop tard?
CHARLES
Nos points de vue sont différents... Je raisonne en homme... Vous êtes femme...